La faim sévit toujours, les femmes en première ligne, le scandale est dépolitisé

Dans son nouveau rapport, « Inégalités de genre et insécurité alimentaire : 10 ans après la crise des prix des denrées alimentaires, pourquoi les femmes souffrent-elles toujours de la faim ? », Oxfam fait le bilan de 10 années d’échec à éradiquer la faim, et son impact spécifique sur les femmes.

Oxfam montre que maintenir le système agro-alimentaire dominant ne réduira pas les inégalités ou la faim dans le monde, qui continue d’être un scandale dans une époque d’abondance.

Alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dévoile ses chiffres sur l’insécurité alimentaire dans le monde pour 2018, en augmentation depuis 2015, il est évident que le combat contre la faim est dans une impasse. Aujourd’hui, 2 milliards de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire et plus de 820 millions souffrent sévèrement de la faim.

Alors qu’ils nourrissent une grande partie de la population de la planète, les paysans, en particulier les paysannes, sont ceux qui souffrent le plus de la faim. Pour l’instant, leur lutte est ignorée car la faim n’est pas suffisamment considérée comme un problème politique.

10 ans après la crise des prix des denrées alimentaires, la faim est toujours en hausse

En 2007-08 et 2010–11, un double pic des prix alimentaires  a déclenché des « émeutes de la faim » dans de nombreuses villes de pays en développement, et a fait basculer plus de 44 millions de personnes dans la pauvreté. Les prix des denrées ont augmenté de 83% en un an. Les personnes déjà vulnérables ont été d’autant plus touchées qu’elles dépensaient, avant la crise, au moins la moitié de leur budget dans l’alimentation.

Depuis, peu a été fait pour répondre aux causes sous-jacentes de la rapide et brutale hausse des prix. Les mêmes facteurs, comme la spéculation, une demande croissante pour les agrocarburants en Europe et aux Etats-Unis, une diminution des réserves alimentaires, ou l’utilisation de denrées pour l’alimentation animale (due à la hausse de la demande en produits animaux), qui avaient mené à la crise il y a plus de 10 ans, continuent à menacer la sécurité alimentaire de plus de 820 millions de personnes. Les événements météorologiques extrêmes liés à la crise climatique, de plus en plus violents et fréquents, aggravent la précarité des personnes souffrant de la faim, en première ligne desquelles se trouvent les paysannes et paysans.

Des problèmes structuraux ont aussi contribué au pic des prix : la libéralisation à outrance des échanges commerciaux agricoles, la concentration des acteurs agro-alimentaires dans les mains de quelques multinationales, des investissements publics en berne dans l’agriculture et la baisse de l’aide pour le développement dans l’agriculture familiale et paysanne.  Or les mesures visant à éradiquer la faim suite à la crise n’ont pas réglé ces problèmes et n’ont fait que renforcer le système agro-alimentaire dominant, extrêmement inégalitaire.

Une aide insuffisante et inefficace sur le long terme pour lutter contre la faim

Malgré les promesses d’aide et d’investissements massifs dans l’agriculture familiale de la part de la communauté internationale, les paysannes et paysans n’ont toujours pas accès aux ressources nécessaires pour s’en sortir.  Sur les 22 milliards de dollars annoncés en réponse à la crise, moins d’un tiers étaient réellement de nouveaux investissements – soit 6,1 milliards. Pur effet d’annonce, le reste était constitué d’argent recyclé, venant d’autres programmes, ou déjà dépensé.

Pire, les stratégies mises en place après la crise ont en fait marginalisé davantage les personnes vivant en milieu rural surtout les femmes, en encourageant l’implication du secteur privé, la hausse de la productivité dans la culture de céréales et le développement d’une agriculture à vocation commerciale, au détriment de cultures vivrières, souvent gérées par les agricultrices. L’appui de la communauté internationale s’est concentré sur les agriculteurs « prêts pour le marché », qui ne sont pas les paysans les plus vulnérables, et encore moins les femmes. Les inégalités de pouvoir au sein des chaînes de valeur alimentaires sont donc restées intactes.

Le plus souvent, le visage de la malnutrition est féminin.

Dans la réponse politique des Etats et organisations internationales, un des problèmes majeurs a été occulté : celui de l’impact des crises alimentaires sur les femmes. Et notamment sur les agricultrices, qui représentent plus de la moitié de la main d’œuvre agricole mondiale et ont un rôle crucial dans la production, la transformation, la préparation de la nourriture et sa distribution dans le foyer.

Les paysannes ont très peu accès aux ressources : financements, intrants ou formation agricole. Seules 13% d’entre elles possèdent leur propre terre. Lorsque les conditions de vie de leur famille se dégradent, les femmes sont les premières à se sacrifier. Elles mangent en dernier, moins et moins bien. Elles n’ont d’autre choix que d’adopter des stratégies d’adaptation dangereuses, par exemple la prostitution ou le travail dans les mines d’or.

Pourtant pas de « Faim Zéro[1] » sans les femmes, souvent porteuses de solutions agroécologiques, qui allient sécurité alimentaire accrue et lutte contre les changements climatiques. Malheureusement trop peu de financements et programmes d’aide au développement ciblent les agricultrices[2], passant à côté de leur immense potentiel pour la souveraineté alimentaire.

Remettre la faim au centre du débat politique

Aujourd’hui les femmes agricultrices paient les résultats de 10 ans d’insuffisance de l’action politique. Il est urgent de changer de cap. Les décisions d’aujourd’hui seront fondamentales pour éradiquer la faim dans le monde et permettre de garantir les droits des femmes. Les gouvernements et les bailleurs doivent s’assurer que les politiques agricoles contribuent à lutter contre la faim en aidant les paysans à adapter leur agriculture à un climat de plus en plus extrême et instable. Ils doivent privilégier les investissements dans l’agriculture familiale et paysanne, secteur dont la croissance s’est révélée 2 à 4 fois plus efficace pour réduire la faim et la pauvreté que n’importe quel autre secteur[3].

La faim n’est plus politisée, alors que les inégalités de pouvoir dans le système agro-alimentaire global sont écrasantes. Les plus gros acteurs mènent la danse : Etats et bailleurs, via des forums restreints comme le G7 ou le G20, ou au sein de grandes multinationales.  La voix de la société civile, des populations autochtones, des paysannes et paysans des pays en développement est souvent étouffée. Le soutien politique à des plateformes incluant pleinement ces populations qui défendent une approche basée sur leurs droits, comme le Comité pour la Sécurité Alimentaire, diminue.

Ce comité, dont le bureau se réunit le 25 juillet prochain, doit prochainement lancer des discussions sur l’agroécologie qui orienteront les politiques des Etats.  Nous appelons la France à être active sur la scène internationale pour défendre l’agroécologie et le rôle des femmes pour la transformation des systèmes agricoles et alimentaires dans les stratégies mondiales pour éradiquer la faim.

 

[1] Selon un rapport de la Banque Mondiale, disponible ici : https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/5990/WDR%202008%20-%20English.pdf?sequence=3&isAllowed=y

[2] « Faim Zéro » est l’objectif n°2 des Objectifs de Développement Durable de L’Organisation des Nations unies. Il vise à éradiquer la faim et la malnutrition dans le monde d’ici à 2030.

[3] « Le financement des agricultrices », document d’information Oxfam, 2017, DOI : 10.21201/2017.0889 disponible ici : https://www.oxfam.org/fr/rapports/financement-des-agricultrices

 

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