Lutte contre la faim et la pauvreté : le modèle brésilien en question

Le Brésil, hôte de la conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20), est l'un de pays du G20 dont les progrès en matière de lutte contre la pauvreté et la faim ont été les plus considérables ces dernières années. Des progrès réalisés notamment grâce à l'introduction du programme "{Fome Zero}" ("Faim Zéro") en 2003. En l'espace de neuf ans, le pays a réduit la malnutrition infantile de 61% et la pauvreté rurale de 15%, en favorisant l'agriculture locale et la consommation de produits locaux. Le Brésil est devenu une référence internationale en matière de sécurité alimentaire, notamment auprès de l'Organisation mondiale du commerce et des agences alimentaires des Nations unies. En parallèle, le Brésil est en passe de devenir le premier exportateur mondial de produits alimentaires. Au sommet de Rio du 20 au 22 juin 2012, le monde entier est à l'écoute du Brésil. Pourtant, en dépit de ces chiffres incroyables et de l'indéniable réussite du pays, le modèle a ses failles. Le Brésil reste un des pays où les inégalités sont les plus fortes au monde.

A l'heure actuelle, le pays se maintient ainsi dans un équilibre précaire entre la "petite" et la "grande" agriculture. Si cette dernière contribue à stimuler la croissance économique du pays, elle absorbe toutefois une grande partie des ressources naturelles du territoire. Au risque de nuire aux petits agriculteurs que l'État a pourtant placés au cœur de ses politiques de lutte contre la pauvreté et la faim avec tant de succès.

Soutenir les petits producteurs

Au Brésil, la production des petits agriculteurs représente environ 70% du marché alimentaire national. Le gouvernement brésilien s'est attaché à soutenir ces petits agriculteurs pour lutter contre la pauvreté et la faim : le programme "Faim zéro" a multiplié par huit les prêts accordés aux petits agriculteurs. En combinaison avec d'autres mesures sociales telles que la revalorisation du salaire minimum et l'octroi d'aides financières "Bolsa Família" ("bourse familiale") aux familles démunies, "Faim zéro" a permis de sortir de la pauvreté 28 millions de personnes sur une population de 192 millions d'habitants, de réduire la malnutrition infantile et d'améliorer le revenu moyen des exploitations agricoles familiales de 33% contre une hausse moyenne générale de 13%.

D'autres initiatives ont également été mises en place par le gouvernement : le programme national d'alimentation scolaire a ainsi imposé aux écoles de s'approvisionner auprès d'exploitations agricoles familiales pour 30% de la nourriture qu'elles servent. Le programme d'acquisitions alimentaires ("Programa de Aquisiçao de Alimentos") a consacré 3,5 milliards de réaux brésiliens (1,76 milliards de dollars) à l'achat de produits alimentaires auprès de 160 000 petites exploitations agricoles ; ce seul programme a bénéficié à 14 millions de personnes par an.

Le succès de "Faim zéro" s'explique notamment par le fait que le programme a réellement encouragé tous les acteurs de la société à contribuer à la conception et à la mise en œuvre des mesures. Mouvements sociaux, syndicats d'agriculteurs et organisations de femmes ont tous participé aux discussions sur les politiques et les pratiques et sur le développement stratégique.

Le secteur agro-industriel, au cœur de la croissance économique brésilienne

Le programme "Faim zéro" demeure néanmoins en contradiction avec l'autre modèle agricole du Brésil : une agro-exportation massive qui vise à faire du pays le premier exportateur mondial de produits alimentaires. Ce secteur est dominé par d'immenses entreprises agro-industrielles privées – nationales et multinationales – opérant sur un marché extrêmement concurrentiel.

Le secteur agro-industriel joue ainsi un rôle essentiel dans la croissance économique du pays dont il représentait 22% du PIB en 2011. A l'heure actuelle, le Brésil est le deuxième producteur mondial de soja et un leader dans le domaine des agro-carburants, en particulier pour la production d'éthanol à partir de la canne à sucre. Pourtant, de sérieuses questions se posent quant à l'impact social, la durabilité environnementale et la résilience de ce secteur.

De nombreux éléments montrent qu'il surexploite de manière irresponsable le réservoir immense de ressources naturelles que représente le Brésil. Le vaste secteur bovin, notamment, les utilisent de façon particulièrement peu rationnelle. Le pays est devenu un grand exportateur mondial de viande en grande partie parce qu'il a pu repousser la limite des pâturages toujours plus loin dans la forêt amazonienne. Une menace intolérable pèse aujourd'hui sur les terres amazoniennes et les moyens de subsistance des populations indigènes qui y vivent. Mais le secteur agro-industriel jouit d'une grande influence politique et exerce une pression considérable sur le gouvernement et ses politiques institutionnelles et budgétaires.

Un modèle de développement en question

Le secteur agro-industriel et la petite agriculture entrent en concurrence – de manière inégale – pour bénéficier des programmes et budgets publics. Le Brésil fait face à une multiplication de conflits territoriaux internes, liés à l'alimentation, à la terre, à l'eau, au climat et à l'énergie, qui coûtent la vie à des agricultrices et agriculteurs. Partisans des solutions fondées sur le marché et défenseurs du renforcement du rôle de l'État et de la réglementation s'affrontent et font pression sur le gouvernement, pris entre ses deux modèles agricoles.

Le Brésil se trouve ainsi confronté à de nombreux défis. Le gouvernement ne s'imagine pas détenir le modèle agricole idéal, un modèle qui puisse nourrir l'ensemble de la population et assurer une croissance économique basée sur l'exportation, le tout de manière parfaitement durable. Mais il a désormais acquis une expérience assez solide pour que les responsables politiques, les producteurs, les entreprises et les consommateurs puissent en tirer profit.

Pour les pays pauvres qui peinent à nourrir leur population, le Brésil est devenu une référence en matière de politique de sécurité alimentaire. Un statut qui lui confère des responsabilités sur les plans national et international. La réforme du Comité de la sécurité alimentaire mondiale a été influencée par l'expérience brésilienne, notamment s'agissant de la participation de la société civile. En janvier 2012, José Graziano da Silva, qui s'est directement occupé du programme "Faim zéro", est devenu directeur général de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Au Brésil, la campagne CULTIVONS d'Oxfam contribue aux propositions visant à corriger les déséquilibres qui subsistent manifestement dans le modèle alimentaire ambivalent du Brésil en matière d'équité et de durabilité. Le Brésil a engrangé d'indéniables expériences positives à souligner et à reproduire, mais affiche également un développement agressif, socialement et écologiquement non durable du secteur agro-industriel, lequel exerce en outre une influence politique malsaine. Il faut s'y opposer. La société civile et les mouvements sociaux du pays voient qu'il est encore possible de multiplier et développer les améliorations, les mesures d'incitation et les investissements pour parvenir à un modèle de production et de consommation alimentaire socialement et écologiquement durable au Brésil… et ailleurs.

 

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A l'heure actuelle, le pays se maintient ainsi dans un équilibre précaire entre la "petite" et la "grande" agriculture. Si cette dernière contribue à stimuler la croissance économique du pays, elle absorbe toutefois une grande partie des ressources naturelles du territoire. Au risque de nuire aux petits agriculteurs que l'État a pourtant placés au cœur de ses politiques de lutte contre la pauvreté et la faim avec tant de succès.

Soutenir les petits producteurs

Au Brésil, la production des petits agriculteurs représente environ 70% du marché alimentaire national. Le gouvernement brésilien s'est attaché à soutenir ces petits agriculteurs pour lutter contre la pauvreté et la faim : le programme "Faim zéro" a multiplié par huit les prêts accordés aux petits agriculteurs. En combinaison avec d'autres mesures sociales telles que la revalorisation du salaire minimum et l'octroi d'aides financières "Bolsa Família" ("bourse familiale") aux familles démunies, "Faim zéro" a permis de sortir de la pauvreté 28 millions de personnes sur une population de 192 millions d'habitants, de réduire la malnutrition infantile et d'améliorer le revenu moyen des exploitations agricoles familiales de 33% contre une hausse moyenne générale de 13%.

D'autres initiatives ont également été mises en place par le gouvernement : le programme national d'alimentation scolaire a ainsi imposé aux écoles de s'approvisionner auprès d'exploitations agricoles familiales pour 30% de la nourriture qu'elles servent. Le programme d'acquisitions alimentaires ("Programa de Aquisiçao de Alimentos") a consacré 3,5 milliards de réaux brésiliens (1,76 milliards de dollars) à l'achat de produits alimentaires auprès de 160 000 petites exploitations agricoles ; ce seul programme a bénéficié à 14 millions de personnes par an.

Le succès de "Faim zéro" s'explique notamment par le fait que le programme a réellement encouragé tous les acteurs de la société à contribuer à la conception et à la mise en œuvre des mesures. Mouvements sociaux, syndicats d'agriculteurs et organisations de femmes ont tous participé aux discussions sur les politiques et les pratiques et sur le développement stratégique.

Le secteur agro-industriel, au cœur de la croissance économique brésilienne

Le programme "Faim zéro" demeure néanmoins en contradiction avec l'autre modèle agricole du Brésil : une agro-exportation massive qui vise à faire du pays le premier exportateur mondial de produits alimentaires. Ce secteur est dominé par d'immenses entreprises agro-industrielles privées – nationales et multinationales – opérant sur un marché extrêmement concurrentiel.

Le secteur agro-industriel joue ainsi un rôle essentiel dans la croissance économique du pays dont il représentait 22% du PIB en 2011. A l'heure actuelle, le Brésil est le deuxième producteur mondial de soja et un leader dans le domaine des agro-carburants, en particulier pour la production d'éthanol à partir de la canne à sucre. Pourtant, de sérieuses questions se posent quant à l'impact social, la durabilité environnementale et la résilience de ce secteur.

De nombreux éléments montrent qu'il surexploite de manière irresponsable le réservoir immense de ressources naturelles que représente le Brésil. Le vaste secteur bovin, notamment, les utilisent de façon particulièrement peu rationnelle. Le pays est devenu un grand exportateur mondial de viande en grande partie parce qu'il a pu repousser la limite des pâturages toujours plus loin dans la forêt amazonienne. Une menace intolérable pèse aujourd'hui sur les terres amazoniennes et les moyens de subsistance des populations indigènes qui y vivent. Mais le secteur agro-industriel jouit d'une grande influence politique et exerce une pression considérable sur le gouvernement et ses politiques institutionnelles et budgétaires.

Un modèle de développement en question

Le secteur agro-industriel et la petite agriculture entrent en concurrence – de manière inégale – pour bénéficier des programmes et budgets publics. Le Brésil fait face à une multiplication de conflits territoriaux internes, liés à l'alimentation, à la terre, à l'eau, au climat et à l'énergie, qui coûtent la vie à des agricultrices et agriculteurs. Partisans des solutions fondées sur le marché et défenseurs du renforcement du rôle de l'État et de la réglementation s'affrontent et font pression sur le gouvernement, pris entre ses deux modèles agricoles.

Le Brésil se trouve ainsi confronté à de nombreux défis. Le gouvernement ne s'imagine pas détenir le modèle agricole idéal, un modèle qui puisse nourrir l'ensemble de la population et assurer une croissance économique basée sur l'exportation, le tout de manière parfaitement durable. Mais il a désormais acquis une expérience assez solide pour que les responsables politiques, les producteurs, les entreprises et les consommateurs puissent en tirer profit.

Pour les pays pauvres qui peinent à nourrir leur population, le Brésil est devenu une référence en matière de politique de sécurité alimentaire. Un statut qui lui confère des responsabilités sur les plans national et international. La réforme du Comité de la sécurité alimentaire mondiale a été influencée par l'expérience brésilienne, notamment s'agissant de la participation de la société civile. En janvier 2012, José Graziano da Silva, qui s'est directement occupé du programme "Faim zéro", est devenu directeur général de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Au Brésil, la campagne CULTIVONS d'Oxfam contribue aux propositions visant à corriger les déséquilibres qui subsistent manifestement dans le modèle alimentaire ambivalent du Brésil en matière d'équité et de durabilité. Le Brésil a engrangé d'indéniables expériences positives à souligner et à reproduire, mais affiche également un développement agressif, socialement et écologiquement non durable du secteur agro-industriel, lequel exerce en outre une influence politique malsaine. Il faut s'y opposer. La société civile et les mouvements sociaux du pays voient qu'il est encore possible de multiplier et développer les améliorations, les mesures d'incitation et les investissements pour parvenir à un modèle de production et de consommation alimentaire socialement et écologiquement durable au Brésil... et ailleurs.

 

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