Coronavirus : si le « jour d’après » était celui du climat et de la planète, coûte que coûte ?

L’histoire est digne du battement d’ailes du papillon, théorisé par Edward Lorenz. Il aura suffi d’un pangolin en Chine pour mettre l’économie mondiale K.O, et jeter à ce jour 4,3 milliards de personnes dans l’obscurité. Celle de leur foyer, mais aussi de leur avenir. Pourtant, cette crise sanitaire inédite à l’échelle des sociétés humaines, engendrée par la pandémie du Covid-19 (coronavirus), sonne comme un ultime avertissement face à la crise climatique qui arrive. Le « jour d’après » peut – et doit – être celui d’une lutte renforcée et urgente pour le climat, la planète et notre avenir.

Comme un virus, les changements climatiques ne constituent pas une « menace en l’air », et bien des points communs les rassemblent. Nous savons d’ores et déjà à quel point ce que nous faisons subir à notre environnement n’est pas neutre dans cette crise sanitaire. Face aux problématiques de santé publique qui occupent tout l’espace politique, le climat a reculé dans les préoccupations des gouvernements. Ce dernier doit pourtant refaire surface au plus vite dans le débat public. Pour que nous soyons mieux armé-e-s face aux crises sanitaires et climatiques présentes et à venir.

Coronavirus : derrière l’émergence de la pandémie, l’Homme principal fautif

La pandémie de Covid-19 (coronavirus) nous montre à quel point les problèmes des uns – même lointains – deviennent rapidement ceux des autres. Justement parce que nous avons contribué à les créer et que nous sommes, cette fois-ci, en première ligne.

L’impact de l’activité humaine sur l’environnement et le climat

Nous savons désormais que l’apparition de certaines maladies est liée à la modification rapide et profonde, au niveau local et global, de l’environnement naturel par l’être humain. Or ces changements structurels sur l’environnement naturel ont des conséquences irréversibles à la fois sur le climat (hausse globale des températures qui entraine une augmentation de la fréquence et de l’intensité des évènements climatiques extrêmes) et sur la propagation des virus.

En d’autres termes, les comportements de l’Homme sont à l’origine d’importants dérèglements: déforestation, braconnage, hypermobilité, urbanisation, industrialisation, intensification des échanges de personnes et de marchandises, etc.

Et ces interventions de l’Homme sur la nature ont des conséquences dramatiques, non seulement sur notre état de santé, mais aussi sur le climat. Par exemple, du fait de la déforestation qui se pratique au Brésil pour obtenir de l’huile de palme ou du soja, utilisés pour les agrocarburants et l’agro-industrie, certaines zones géographiques deviennent plus accessibles aux animaux et aux personnes.

Des « flambées épidémiques » liées à une nature déséquilibrée

Les animaux sauvages, chassés de leur habitat naturel, vont ainsi se rapprocher des lieux d’élevage pour y trouver nourriture et refuge. Or les animaux d’élevage, aux propriétés génétiques plus standardisées et davantage en contact avec l’Homme, vont servir de vecteurs dans la propagation du virus. Par ailleurs, du fait de ces bouleversements, les espèces animales sont plus exposées au stress et donc moins bien immunisées, devenant ainsi plus facilement des hôtes infectieux susceptibles de contaminer l’Homme.

Un cercle vicieux confirmé par la science : lorsque le milieu naturel des animaux porteurs de maladies infectieuses est perturbé (pollution, destruction de l’habitat, changement de température, modification de la pluviométrie, etc), les équilibres en place pour l’animal et pour l’Homme s’en voient durablement déstabilisés. Aux prix que l’on connait.

Notre déconnexion à la nature a donc créé des « flambées épidémiques » selon Serge Morand, du CNRS. Par conséquent, seule la préservation de la biodiversité et de son écrin est un rempart contre les émergences virales et les changements climatiques.

Ce que la crise sanitaire engendrée par le coronavirus révèle de nos comportements

Le Coronavirus ou la loupe grossissante d’inégalités criantes

Le Covid-19 aura mis le doigt dans la plaie et appuyé là où les inégalités étaient déjà les plus criantes.
La situation de crise que nous traversons impacte davantage les mal-logés, les populations précaires, les personnes à la santé fragile, les individus en situation de fracture numérique, etc. Pour eux, au risque sanitaire s’ajoutent les risques économique et social.

De la même manière, on sait que les changements climatiques touchent inégalement : d’après Oxfam, 50 % des personnes les plus vulnérables au monde ne sont responsables que de 10% des émissions mondiales de GES. Alors que les 10% les plus riches émettent la moitié de ces gazs.

Le problème ?

C’est que les changements climatiques donnent l’impression d’être latents, et de provoquer un bouleversement lointain dans le temps et l’espace. Il est donc plus facile de nier ce qu’il nous faut revoir en profondeur, plutôt que penser les ruptures de façon définitive.

Le Covid-19 représente quant à lui un danger pour nous-même, concret et immédiat. Une fois combattu, nous avons le sentiment que nos vies pourront reprendre presque à l’identique.

Beaucoup de points communs donc pour ces deux crises, mais des façons différentes de les appréhender.

Coronavirus : les conséquences sur les émissions de gaz à effet de serre

Pour ID4D, au regard du stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère et du délai de réaction des variables climatiques (épisodes de chaleur par exemple), il faudrait compter 20 ans pour engager des mesures qui permettent de faire face aux changements climatiques. Contre 10 jours face au Covid-19.

Toutefois, quelques signaux sont encourageants. Depuis 1959, les émissions mondiales de CO2 ont reculé ponctuellement à trois reprises en réaction à des chocs extérieurs. Et en Chine, lors des mesures de ralentissement forcé de l’économie, une baisse significative des GES et des particules fines a été enregistrée.
Les images satellite en Chine et en Italie ont démontré à quel point le ralentissement de nos économies avait déjà une incidence positive sur nos émissions.

Les impacts de la crise sanitaire actuelle sur l’agriculture et l’alimentation

La déforestation – souvent pratiquée pour une culture unique en vue de produire des agrocarburants ou de l’alimentation animale – l’extension à outrance des monocultures, l’hyperspécialisation des chaînes de valeur… toutes ces pratiques ont amplement contribué au développement d’un modèle agro-industriel discutable, et aux crises sanitaire et climatique que l’on connait.

Cette crise sanitaire engendrée par le coronavirus n’est pas sans conséquences sur l’alimentation des populations. Pour celles dont l’alimentation constitue un pôle de dépense important dans leur budget, le manque de revenus dû à l’arrêt d’activités économiques aura un impact direct sur l’accès à une alimentation suffisante et de qualité. Et pour les populations déjà en situation de malnutrition sévère, les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement alimentaire auront d’autant plus d’impact.

Dans les pays déjà soumis à des tensions alimentaires, en proie à des conflits (zone sahélienne, Yémen notamment) ou victimes de l’invasion du criquet Pèlerin, des difficultés supplémentaires sont à prévoir : destruction de récoltes, semis agricoles tardifs, difficultés d’approvisionnement en produits alimentaires importés, tendance à une spéculation sur les prix de certaines denrées alimentaires… Le risque étant que faute de souveraineté alimentaire, certains pays se voient contraints de rationner les populations, ou de suppléer le manque de certaines denrées par des aliments nutritionnellement de moins bonne qualité.

Le tableau dressé peut paraître sombre, mais des lueurs apparaissent ici et là, montrant que des changements positifs surviennent également. Suite au confinement, la Chine a diminué de 16% sa production manufacturière. Dans les pays européens, cette crise sanitaire profite à l’agriculture locale et de saison. La FAO annonce par ailleurs que les prix des grains devraient rester plus ou moins stables sur les marchés globaux.

La réponse du système monétaire et financier : ne pas privilégier le court terme au détriment du climat et de notre avenir

En Europe, l’entrée dans la crise liée au Covid-19 s’est accompagnée de mesures d’exception pour amortir le choc économique. L’objectif du plan de sauvetage étant de conserver la capacité productive de nos économies afin de limiter les problèmes de trésorerie capables de creuser chômage et inégalités.

Toutefois, les réponses d’urgence ne devront pas mettre en péril des mesures structurelles indispensables pour orienter notre pays vers une économie intégrant le nouveau cap imposé par les changements climatiques et résiliente face aux crises qui nous impactent.

Dessiner un « jour d’après » durable, résilient, pour le climat, la planète et les plus vulnérables

Les solutions sont connues, et devront être radicales. Mais anticipées, leurs conséquences se feront moins sentir, et pèseront moins sur les plus fragiles.

Transition écologique et neutralité carbone : pour des aides en adéquation avec l’urgence climatique

Pour atteindre la neutralité carbone en 2050 comme nous nous y sommes engagés, il est urgent de s’engager à la fois dans une préservation de la vie sauvage mais aussi dans une décroissance énergétique mondiale.

Cela va de pair avec l’arrêt du soutien aux entreprises et secteurs dont l’activité est directement corrélée à la crise climatique. Sans cela, les aides publiques apportées pourraient directement aggraver la crise climatique et les inégalités sociales. Et donc favoriser la réapparition de crises sanitaires comme nous en rencontrons aujourd’hui.

Dans le même temps, la relance économique ne doit se faire que dans le respect de la transition écologique, en choisissant les secteurs et domaines qui créeront des emplois et activités en cohérence avec notre trajectoire climatique. Mais aussi en investissant dans la transition écologique : la Commission européenne estime que les besoins d’investissements supplémentaires pour atteindre les objectifs climatiques actuels de l’UE pour 2030 s’élèvent à 260 milliards d’euros/an, et entre 25 et 40 milliards d’euros/an en France, selon I4CE .

L’augmentation significative du télétravail, la diminution drastique des transports notamment aériens, ou encore la réduction de la consommation des biens « non essentiels » : autant de modifications de nos comportements qu’il faudrait inscrire dans la durée, au-delà du temps de crise du coronavirus.

Construire un après en faveur de l’agriculture paysanne et de l’agroécologie

Pour avoir des systèmes alimentaires qui permettent de nourrir sainement et durablement l’ensemble de la population mondiale, l’agriculture doit être repensée : relocalisée, et au cœur de chaînes d’approvisionnement raccourcies et diversifiées.

Une véritable transition écologique et sociale doit s’opérer dans l’agriculture à travers le soutien aux agricultures paysannes et aux approches agro-écologiques. Cela garantira un système alimentaire juste socialement et économiquement, et surtout résilient face aux crises, notamment climatique.

Réorienter le système économique et social vers la transition énergétique

Tous ces efforts auront bien peu de portée si au sauvetage d’une économie en berne ne succèdent pas des politiques structurelles, pour faire décélérer la mondialisation et renforcer nos services publics. Aussi, les 1000 milliards d’euros promis par la Banque centrale européenne dans les 9 prochains mois devront être versés en toute transparence. L’aide devra poser les jalons d’une réorientation de notre système économique et social vers la transition énergétique, par exemple en investissant dans le marché réel plutôt qu’en investissent dans des titres financiers.

En définitive, par cette grave crise sanitaire, le coronavirus a démontré à tous qu’une bascule est possible dès lors qu’un cap est donné au plus haut niveau de l’Etat, et que les populations sont prêtes à changer radicalement leur mode de vie pour l’intérêt général.

Notre avenir est entre nos mains : prenons au sérieux les alertes des climatologues, des virologues, ne soyons pas dans le déni. Engageons-nous ensemble – société civile et dirigeants politiques – dans un modèle de production et de consommation qui préserve le vivant, le climat et notre avenir. Et soyons prêts à l’accueillir.