Soudan du Sud : la lutte des femmes pour survivre dans une guerre d’hommes

Les femmes jouent un rôle primordial dans la prise en charge de la famille, un rôle protecteur et stabilisateur. Les maris morts ou partis au front, nombre d’entre elles se retrouvent seules, chargées de nourrir et de veiller sur les enfants et les personnes âgées.

Viols comme armes de guerre, humiliations et assassinats : conscients du rôle qu’elles jouent dans leurs communautés, les deux camps s’attaquent systématiquement aux femmes, quelle que soit leur appartenance ethnique. C’est ce qu’affirme Edmund Yakani, de CEPO, une organisation sud-soudanaise de défense des droits civils, qui documente notamment les effets du conflit sur les femmes. Ainsi, celles à qui il revient de préserver et d’entretenir la vie deviennent paradoxalement les principales victimes des violences dans une guerre d’hommes.

Mari Abrey : « J’ai donné naissance à mon fils sous une bâche de plastique »

Mary Abrey est arrivée enceinte de huit mois à Mingkaman, le plus grand camp pour déplacés au Soudan du Sud, qui reçoit jusqu’à 1 000 nouveaux arrivants par jour. Elle vient de la ville de Bor où des milices de l’ethnie Nuer (ethnie du vice président rebelle Rick Machar) ont attaqué les populations de l’ethnie Dinka (à laquelle appartient le Président Salva Kiir). Les deux jours précédant son arrivée ont été un calvaire. Avec son mari et ses deux enfants, ils sont restés cachés dans le Nil pendant trois jours, jusqu’à ce qu’ils puissent se réfugier dans ce camp de Mingkaman.

Comme Mari Abrey, Mary Bol est une Dinka de la ville de Bor. Elle aussi a dû fuir par le Nil. Cette veuve s’est réfugiée sur un ilot avec ses six enfants et sa belle-famille. Pendant plusieurs jours, faute de nourriture, ils ont du manger des feuilles. Certains membres de sa famille n’ont pas survécu.

Au camp de Mingkaman, pour les deux femmes comme pour les plus de 100 000 personnes qui y vivent désormais les conditions sont particulièrement dures. Les nouveaux arrivants s’installent comme ils peuvent sur la rive du fleuve, improvisant des abris précaires avec des troncs et branches d’arbres trouvés aux alentours et recouvert par des bâches de plastique données par les ONG. Mary Bol explique qu’elle peut heureusement compter sur la solidarité de ses voisines, les autres femmes du camp. Si l’une manque de nourriture ou a besoin d’un ustensile de cuisine, elle peut l’emprunter à une autre. C’est ainsi qu’elles créent des liens qui leur permettent de continuer. La communauté d’accueil aide aussi les nouveaux arrivants en leur donnant des vêtements ou des vivres.

Malgré tout, il est difficile de s’imaginer un avenir : « Avant, je pouvais subvenir à mes besoins. Mais ici, je ne peux rien faire. Je faisais le ménage dans des bureaux. Je cultivais aussi une parcelle près de la rivière. C’était une source de revenus pour ma famille », se rappelle-t-elle avec résignation.

Mari ABrey a du accoucher ici, sous une bâche de plastique. À présent, elle aussi s’inquiète de l’avenir : « Je ne sais pas ce que nous allons devenir. Nous dépendons des organisations humanitaires. En venant ici, nous avons tout perdu: les chèvres, les vaches, un toit et nos affaires. » Le regard posé sur son nouveau-né, elle se désole de ne disposer d’aucun moyen pour l’élever. « Si la guerre prenait fin, il pourrait aller à l’école et se préparer un avenir », se prend-elle à rêver.

Knyah Neulak : « Ici, l’avenir ressemble à un cimetière »

Knyah Neulak, mère de cinq enfants et Nyawer Gatwech  sont toutes les deux de l’ethnie Nuer. Elles aussi ont du fuir les violences armées. A Juba, la capitale sud-soudanaise, des Dinkas ont attaqué les Nuers. « Avant, nous vivions bien et nous n’avions pas de problèmes de voisinage. Mais en décembre, les Dinkas loyaux à Salva Kiir ont commencé à tuer les Nuers. Femmes, personnes âgées, enfants… Peu importait », raconte Knyah Neulak. Nyawer Gatwech, elle, a fui sa maison après un raid : « Un tank a alors écrasé notre maison et tué un de mes enfants ».

Toutes les deux ont trouvé refuge dans la base des Nations unies de la ville, qui accueille désormais plusieurs dizaines de milliers de personnes. « Nous avons été bien accueillis. On nous a donné des nattes et des couvertures pour dormir, ainsi que des bâches de plastique pour construire un logement. Mais je ne veux pas m’éterniser ici », soupire Knyah Neulak, montrant aux alentours l’océan d’abris improvisés au moyen de troncs et de bâches en plastique. C’est à peine si quelques centimètres séparent les tentes et, quand il pleut, le camp est inondé. Des organisations ont dénoncé à de multiples occasions cette promiscuité et le manque de services dans les bases de l’ONU implantées à travers le pays, qui n’étaient pas prêtes à accueillir des personnes déplacées.

De surcroît, les habitants ne peuvent sortir du camp qu’au péril de leur vie : le mari de Nyawer Gatwech a été tué en sortant de l’enceinte pour aller chercher du charbon. Dans une société comme celle du Soudan du Sud, où il incombe aux hommes d’entretenir la famille, cette mère de deux enfants ne sait pas comment elle va pouvoir survivre. « Je suis seule, sans aucune perspective, résume-t-elle. Et d’ajouter, montrant la robe à moitié déchirée qu’elle porte : « Voici tout ce que j’ai pu emporter. Je n’ai rien d’autre. »

« Les ONG nous donnent des lentilles, du riz, de l’huile et du sel. Je ne me plains pas ; c’est mieux que rien. Mais nous avons besoin d’une plus grande variété, explique Knyah Neulak. De plus, nous n’avons pas d’argent ni aucun moyen d’en gagner. Ici, l’avenir ressemble à un cimetière. Il n’y a pas le moindre espace où jouer au foot pour les enfants. Il n’y a pas non plus d’écoles. Nos enfants seront une génération perdue ».