Tchad : l’Europe doit maintenant s’engager en faveur d’une paix durable

Alors que les troupes de l'Eufor – la mission militaire de l'UE – s'apprêtent à quitter le Tchad, il reste encore, pour l'Europe, à prouver l'efficacité de sa contribution à une protection durable des populations tchadiennes. Et à la France de montrer la voie d'un engagement résolu en faveur d'un réel processus de paix.

Le ministre Bernard Kouchner s'est rendu au Tchad les 14 et 15 mars 2009 pour assister au passage de relais formel de l’opération militaire européenne la plus coûteuse jamais déployée en dehors des frontières de l’UE, vers une force des Nations unies. La France, notamment par la voix de son ministre des Affaires étrangères et européennes, avait souhaité faire de cette opération "Eufor Tchad" le symbole de l’Europe de la Défense en action, une contribution significative à la résolution de la crise du Darfour et la mise en application de la "Responsabilité de Protéger" Lors du Sommet mondial de l’ONU de 2005, presque tous les gouvernements du monde ont reconnu leur "Responsabilité de Protéger" leurs populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité, ainsi que la responsabilité de la communauté internationale d’abord de soutenir les gouvernements dans cette démarche, puis d’agir si un gouvernement manquait de protéger ses propres citoyens. En 2008, la France a consacré ce principe dans son Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale et a obtenu que les 27 Etats membres de l’UE réaffirment leur engagement en sa faveur au cours de la présidence française de l’UE.] de la France et de l’Union européenne. Plus d’un an après le début du déploiement effectif de cette force, et alors que la plupart de ses troupes vont commencer à quitter le Tchad dès les prochains jours, il reste encore à faire la preuve de l’efficacité globale de cette force et surtout de la contribution de l’Union européenne à la protection durable des populations tchadiennes. Et à en tirer quelques leçons pour l’action de l’Union Européenne dans la gestion de la crise tchadienne, voire ailleurs.

Réfugiés et déplacés sous la menace du banditisme

Les populations civiles, non seulement à l’Est mais dans l’ensemble du pays, sont encore en danger. On craint en effet une reprise des hostilités imminente entre le gouvernement et l’opposition armée. Outre le caractère hautement volatile du Darfour voisin, plusieurs signaux sont aujourd’hui motifs d’inquiétude : les négociations entre gouvernement et rebelles sont au point mort depuis plusieurs mois, les huit principaux groupes d’opposants armés ont annoncé leur regroupement au sein de l’Union des Forces de Résistance à la fin du mois de janvier et, on s’est réarmé de tous côtés au cours des derniers mois. En ce qui concerne les réfugiés soudanais, ceux-ci n’ont pas de perspective de retour véritable jusqu’à ce jour. Et si quelques retours de déplacés tchadiens ont pu être constatés, ceux-ci sont pour la plupart seulement temporaires. Réfugiés comme déplacés restent sous la menace du banditisme qui continue de sévir à l’est du Tchad, alors que les armes circulent librement. Les organisations humanitaires sont désormais des cibles délibérées. Depuis le mois de novembre 2008, on enregistre en moyenne 25 attaques chaque mois, alors que plus de 10 attaques contre des travailleurs humanitaires ont été déclarées depuis le début de l’année 2009. La Commission Européenne elle-même a reconnu en novembre dernier que "le déploiement de l’Eufor Tchad / RCA n’a malheureusement pas permis d’inverser la tendance à la détérioration des conditions sécuritaires à l’Est du Tchad".

Traiter les causes profondes de la crise tchadienne

Surtout, le processus de paix et de démocratisation est aujourd’hui dans l’impasse. L’accord du 13 août 2007, signé par le gouvernement et une majorité de partis de l’opposition démocratique sous l’égide de la Commission Européenne n'est pas mis en œuvre de façon satisfaisante. Les lois réformant le Code électoral et instituant la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ne sont pas en conformité avec l’esprit de l'Accord du 13 août et la liberté de la presse demeure contrainte. Surtout, ce processus laisse encore des acteurs incontournables de côté et se focalise sur l’organisation des élections sans traiter des causes profondes de la crise tchadienne. L’Union Européenne, maintenant qu’elle n’est plus impliquée dans la gestion militaire de la crise tchadienne, doit se re-concentrer sur son rôle de médiateur et d’accompagnateur du processus de paix : elle doit faire en sorte que celui-ci s’ouvre dès à présent et sans condition préalable aux acteurs incontournables que sont la société civile, les chefs traditionnels et religieux, ainsi que l’opposition armée. Elle doit aussi pousser pour que ce processus permette des avancées significatives dans des domaines aussi sensibles que la gouvernance, la gestion du budget de l’Etat et de la rente pétrolière en particulier ainsi que la réforme de l’armée, de la justice et de la police. Sans cela, le caractère démocratique des élections à venir sera d’emblée gravement compromis ; les rebelles continueront de faire planer une menace réelle sur l’ordre constitutionnel, sur le processus de paix et surtout sur les populations civiles prises entre deux feux. La France a su susciter l’intérêt et un certain engagement de ses partenaires européens et du Conseil de Sécurité des Nations unies pour une crise tchadienne trop longtemps oubliée. Elle a elle-même contribué significativement aux efforts militaires de la communauté internationale dans ce pays, alors que les soldats français représentaient la majorité des effectifs d’Eufor et qu’avec plus de 2 800 militaires présents sur place, le Tchad était en 2008 le pays qui comptait le plus grand nombre de soldats français déployés en opération en dehors de nos frontières. Et près de 700 soldats français devraient encore faire partie de la nouvelle force onusienne. Mais si la France veut faire du Tchad l’exemple d’une Europe active en faveur de la protection des civils et de la stabilité régionale, notamment en Afrique, alors il lui reste à montrer la voie d’un engagement résolu en faveur d’un réel processus de paix et de démocratisation.

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