La « transition juste », c’est l’idée que la transition écologique ne doit pas se faire au détriment de la justice sociale. Comme l’ont exprimé les gilets jaunes, il s’agit de mettre sur le même plan la “fin du monde” et la “fin du mois”. Nous verrons dans cet article la définition de la transition juste, les origines de cette notion, des exemples concrets et l’analyse des enjeux en France et à l’international.
Qu’est-ce que la transition juste ?
Concrètement, la transition juste, c’est mettre en place une transition écologique, tout en prenant en compte les bouleversements que cette mutation engendre. La transition juste c’est donc la transition écologique 2.0 : d’une part on transforme nos économies pour lutter contre le changement climatique, s’y adapter, protéger la biodiversité – et d’autre part, on garantit que ces changements bénéficient à toutes et tous. Que les efforts nécessaires soient équitablement répartis et partagés, en s’assurant que la transition ne renforce pas les inégalités existantes. La transition juste promeut à la fois les droits humains, la justice sociale et la protection de l’environnement.
Une vidéo pour comprendre la transition juste
Les principes d’une transition juste :
- Garantir l’équité, l’inclusion et le respect des droits humains.
- Construire la transition sur le dialogue entre gouvernements, partenaires sociaux et communautés.
- Assurer le respect des droits des peuples autochtones, notamment par leur consentement libre, préalable et éclairé.
- Réduire les inégalités en promouvant des emplois de qualité, une protection sociale universelle et des services publics solides.
- Prévenir les dérives liées aux formes d’« extractivisme vert » qui reproduisent des injustices.
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Quand la transition devient injuste : exemples concrets
🇫🇷 En France :
Les politiques climatiques peuvent avoir des effets différents selon la manière dont elles sont mises en œuvre.
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Imposer des rénovations coûteuses sans aides adaptées, c’est pousser des familles pauvres à quitter leur logement. Aujourd’hui, des dispositifs comme MaPrimeRénov’ visent à encourager la rénovation énergétique. Mais dans les faits, ces aides restent souvent insuffisantes pour les familles modestes, qui n’ont pas la capacité d’avancer les frais ou de financer le reste à charge.
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En revanche, un programme public massif de rénovation énergétique, financé par l’État, réduit les factures d’énergie, améliore le confort de vie et crée des milliers d’emplois locaux. Non seulement la mesure devient acceptable, mais elle permet des co-bénéfices considérables. MaPrimeRénov’ peut devenir un véritable levier de justice sociale et climatique.
🌍 À l’international :
Les mêmes enjeux se posent. L’extraction de cobalt ou de lithium, indispensables aux batteries électriques, alimente aujourd’hui une nouvelle ruée vers ces ressources nécessaires à la transition énergétique, parfois au prix de violations des droits humains et d’accaparement de terres. D’une part, l’extraction se fait souvent dans des conditions de travail abusives et sans bénéfice pour les populations locales. D’autres part, les bénéfices économiques profitent principalement aux pays du Nord, qui détiennent les brevets et captent ainsi l’essentiel de la valeur ajoutée de ces ressources. Cette dynamique s’apparente à une forme de colonialisme moderne : hier, les ressources du Sud étaient exploitées pour permettre le développement du Nord, aujourd’hui elles le sont pour assurer sa transition énergétique.
Une notion née de la question de l’emploi
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Lorsqu’une centrale à charbon ferme dans le cadre des politiques de réduction des émissions de CO₂, mais sans plan d’accompagnement, ce sont des centaines d’emplois qui disparaissent et une région entière qui s’appauvrit.
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À l’inverse, une fermeture planifiée, accompagnée d’un plan de formation pour les salarié·es et de nouveaux investissements dans les énergies renouvelables, permet non seulement de réduire les émissions, mais aussi de créer des emplois durables. C’est une transition juste.
Le concept est apparu dans les années 1970 au sein des syndicats nord-américains. À l’époque, il s’agissait de trouver des solutions pour les travailleurs licenciés à cause de politiques environnementales (fermetures de mines, reconversions industrielles).
L’idée était simple : accompagner les mutations écologiques par des dispositifs de soutien (formation, protection sociale, nouveaux emplois) pour éviter que les salariés des régions en développement dépendantes du charbon qui n’ont pas d’opportunités d’emploi en dehors du charbon par exemple, ainsi que, leurs familles et leurs communautés ne paient le prix de la transition (chômage, pauvreté et exclusion de la classe ouvrière), contrairement aux propriétaires d’entreprises qui peuvent se permettre la transition evrs des nouveaux modes de production. C’est ainsi que commence l’union de la justice sociale et climatique dans le discours de syndicats, par le biais d’une transition juste.
L’ITUC (la Confédération syndicale internationale) l’a développé et proposé à l’ONU en 2009. Elle y défend une vision élargie du concept de transition juste où une économie verte doit aller de pair avec des emplois et cadres de vie décents pour tous.
La transition juste au fil des COP
La notion de transition juste est officiellement reconnue dans le préambule de l’Accord de Paris, marquant sa première inscription dans un cadre international de lutte contre le changement climatique.
- COP24 – Katowice (Pologne, 2018) :
La Déclaration de Silésie inscrit la transition juste à l’agenda international. Portée par la Pologne, pays fortement dépendant du charbon et dont une part importante de la population travaille dans le secteur minier, elle met en avant la nécessité d’accompagner les travailleurs dans la transition énergétique. - COP26 – Glasgow (2021) :
Les principes de la Déclaration de Silésie sont adoptés, consolidant la reconnaissance du lien entre justice sociale et action climatique. - COP27 – Charm el-Cheikh (2022) :
À la suite d’un effort conjoint des syndicats, mouvements féministes et de jeunesse, est créé le Just Transition Work Programme (JTWP). L’objectif est de veiller à ce que le système multilatéral place les travailleurs et les communautés au centre de l’action climatique — et pas uniquement les gouvernements ou les entreprises.
Il promeut l’idée qu’un pays du Sud doit pouvoir investir dans les énergies renouvelables tout en créant des emplois décents, sans être piégé dans la pauvreté.
Un constat majeur émerge également : les règles structurelles du multilatéralisme (commerce, finance internationale, brevets, etc.) freinent la mise en œuvre d’une transition centrée sur les populations. - COP28 – Dubaï (2023) :
Précision du champ d’application et opérationnalisation du programme de travail sur la transition juste. - COP29 – Bakou (2024) :
Élaboration d’un avant-projet solide visant à développer les principes fondamentaux derrière la transition juste et à les intégrer dans les plans climat nationaux (NDCs). Les négociations portent sur une transition équitable, respectueuse des droits humains et sensible au genre. Les pays développés mettent l’accent sur les enjeux internes (reconversion de la main-d’œuvre, droits sociaux, inclusion participative). Les pays en développement, réunis au sein du G77 + Chine, défendent une approche globale incluant la dimension internationale, afin d’aligner politiques nationales et engagements mondiaux, gérer les impacts socio-économiques transfrontaliers et partager équitablement les bénéfices de la transition. - COP30 – Belém (Brésil, 2025) :
La société civile appelle à la mise en place du Belem Action Mechanism for Just Transition (BAM), une initiative multilatérale visant à :
→ faciliter l’accès au financement et à l’appui technique,
→ lever les obstacles systémiques à la transition (commerce, dette, etc.),
→ et construire un réseau mondial d’apprentissage et de coopération en matière de transition juste.
Au-delà de l’emploi : un projet global de justice sociale et écologique
La transition juste ne concerne pas uniquement l’emploi. Pour être réellement inclusive, elle doit prendre en compte la diversité des situations sociales et des vécus. Les impacts d’une politique climatique ne sont jamais neutres : selon que l’on soit riche ou pauvre, homme ou femme, jeune ou âgé, urbain ou rural, valide ou en situation de handicap, vivant dans un pays développé ou en voix de développement, les conséquences et les capacités d’adaptation sont très différentes.
Justice sociale
Les personnes les plus modestes sont à la fois les plus exposées aux impacts du changement climatique et les moins armées pour y faire face. Sans politiques redistributives, la transition risque d’accroître ces fractures.
Les politiques climatiques qui misent sur le choix des consommateurs et sur des incitations individuelles (ex. subventions, aides fiscales) plutôt que sur des transformations structurelles et collectives accentuent les inégalités et bloquent l’adhésion sociale. C’est le cas des aides à l’achat des voitures électriques par exemple, qui bénéficient massivement aux ménages plus aisés alors que les ménages modestes, surtout ruraux, restent coincés avec leurs voitures thermiques plus anciennes.
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Si l’on interdit les voitures diesel en ville sans alternative, ce sont les ménages modestes vivant en périphérie qui trinquent, car ils n’ont ni moyens ni solutions de remplacement. Cette mesure peut créer du ressentiment si les citoyens ont l’impression qu’on leur demande des sacrifices (changer de voiture), alors que les plus riches (avec des voitures plus récentes) sont épargnés.
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Mais si, dans le même temps, on développe des transports publics accessibles, la mesure devient socialement acceptable et plus efficace.
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La « taxe carbone » de 2018, qui a notamment déclenché le mouvement des Gilets jaunes, touchait surtout les ménages dépendants de la voiture. Il s’agissait en grande partie de familles modestes vivant hors des villes, moins enclines à utiliser le vélo, faute d’infrastructures adaptées et/ou de capital social autour de la mobilité douce.
Les grands pollueurs industriels et les avions échappaient en grande partie à cette fiscalité.
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Une piste plus juste consisterait à instaurer une taxe sur les superprofits des énergies fossiles et sur les gros pollueurs industriels, dont le produit pourrait être redistribué aux ménages modestes.
Prisme géographique
La localisation conditionne fortement l’expérience de la transition :
- Zones rurales et périurbaines : dépendance à la voiture, peu d’alternatives de transport, logements énergivores.
- Villes : exposition accrue aux îlots de chaleur urbains, mais meilleure offre de transports collectifs.
- Outre-mer et territoires vulnérables : déjà frappés par les impacts climatiques (cyclones, montée des eaux), souvent avec moins de ressources pour s’adapter.
Une transition juste doit reconnaître ces disparités territoriales et investir prioritairement dans les zones les plus exposées.
Prisme du genre
Les femmes subissent des inégalités structurelles (salaires plus faibles, emplois plus précaires, charge domestique accrue), ce qui les rend particulièrement vulnérables aux chocs économiques liés à la transition. Elles sont aussi souvent en première ligne de l’adaptation (gestion du foyer, soin aux enfants, alimentation), mais restent sous-représentées dans les espaces de décision énergétique et climatique. Une transition juste doit donc intégrer une approche féministe : égalité salariale, soutien aux métiers féminisés, participation pleine aux instances de gouvernance.
Prisme de l’âge
L’âge conditionne fortement l’expérience de la transition écologique. Les enfants et les personnes âgées comptent parmi les plus vulnérables face aux effets du changement climatique : leur santé est davantage affectée par les vagues de chaleur, la pollution de l’air ou la précarité énergétique, et leur mobilité est souvent limitée, qu’il s’agisse d’une dépendance à l’accompagnement pour les plus jeunes ou d’une difficulté à conduire pour les aînés. Mais c’est aussi pour ces deux groupes que les bénéfices d’une transition juste peuvent être les plus importants. Le développement de modes de transport doux et accessibles, l’amélioration de la qualité de l’air, la rénovation des logements ou encore la création d’espaces verts adaptés permettent non seulement de réduire leur vulnérabilité, mais aussi d’accroître leur autonomie et leur qualité de vie. Ainsi, enfants et aînés illustrent pleinement l’idée que la transition juste doit à la fois protéger les plus fragiles et leur offrir davantage de possibilités d’épanouissement.
Prisme du handicap
Les personnes en situation de handicap sont souvent laissées de côté dans les politiques publiques : accessibilité des logements rénovés, adaptation des transports publics, information adaptée (formats accessibles). Or, elles sont parmi les plus vulnérables face à la précarité énergétique ou aux catastrophes climatiques. Une transition juste doit intégrer l’accessibilité universelle dès la conception des politiques.
Enjeu majeur : adhésion massive des citoyen.nes, sans laquelle la transition ne sera pas
La transition ne réussira pas sans une adhésion massive des citoyens. Si elle est mal conçue, elle risque de renforcer les inégalités et de nourrir la colère sociale, ouvrant la voie aux populismes et aux climato-sceptiques. Les exemples récents sont parlants : la révolte des Gilets jaunes en France face à une taxe carbone jugée injuste, ou la mobilisation des agriculteurs aux Pays-Bas contre les mesures de réduction du cheptel. Ces crises montrent qu’une politique climatique perçue comme punitive ou inégalitaire entraîne le rejet plutôt que le soutien.
À l’inverse, si elle est bien pensée, la transition peut devenir une formidable opportunité : créer des emplois décents, réduire les factures énergétiques, améliorer la qualité de vie, renforcer la justice sociale et protéger l’environnement. Mais cela suppose de faire peser l’effort sur celles et ceux qui ont réellement les moyens de le supporter. Les montants nécessaires se chiffrent en centaines de milliards par an, et ni les ménages ni les États ne peuvent en assumer seuls la charge. Réformer la fiscalité, impliquer les grandes entreprises et les plus riches est une condition indispensable à la réussite collective.
Une responsabilité double pour les pays du Nord
Enfin, les pays du Nord portent une responsabilité particulière. Historiquement, ce sont eux qui ont le plus contribué aux émissions de gaz à effet de serre, et ils disposent aujourd’hui des moyens financiers et technologiques pour accompagner la mutation. Ils doivent assumer ce rôle en soutenant davantage les pays du Sud : par le financement climatique, le transfert de technologies et le respect des droits sociaux et environnementaux. Sans cela, la transition risque de reproduire les injustices du passé sous un vernis “vert”.
Les leviers de la transition juste :
- Cibler en priorité les ménages modestes avec des dispositifs spécifiques et mettre en place des services publics “verts” performants
- Faire de l’élimination de la précarité énergétique une priorité (droit de base à l’énergie)
- Garantir des emplois verts de qualité (bien payés, syndiqués, sûrs).
- Taxer la surconsommation des plus riches (ex. taxe sur les vols fréquents, fiscalité progressive sur les gros consommateurs d’énergie) pour réduire leur empreinte carbone et financer la transition juste.
- Réformer les règles fiscales européennes pour permettre l’investissement massif et mettre en place une fiscalité redistributive (ex. windfall taxes).
- Mettre en place un mécanisme onusien de transition juste entre les pays, visant à accélérer et soutenir les efforts des pays pour réussir leur transition, en rendant le financement et l’appui technique plus accessibles, en agissant pour lever les obstacles à la transition, tels que le commerce ou la dette, et en construisant un réseau mondial favorisant l’apprentissage partagé et la collaboration.










