Concours de nouvelles des Bouquineries Oxfam : Et les lauréats sont…

En 2010, les Bouquineries Oxfam ont décidé de s’inscrire dans la grande tradition des prix littéraires en lançant leur premier concours de nouvelles !
_ 165 nouvelles ont été lues, relues et re-relues par 4 jurys qui ont finalement rendu leurs décisions samedi 8 janvier 2011, dans la Bouquinerie Oxfam de Lille.Les règles du jeu
Les aspirants lauréats avaient jusqu’au 4 décembre 2010 pour envoyer leur nouvelle, (1 à 2 pages) avec ce défi supplémentaire : utiliser au moins une fois chacun des mots (tels quels, accordés ou conjugués) : Agir, Guide, Appel, Passerelle, Ensemble, Jubilatoire, Aliéner, Palabre, Café, Malléable, Soutien, Séquence, Illustrer, Mêler, Mobile, Troquer.

4 jurys différents avaient la lourde tâche de désigner 4 lauréats :

– Le jury de professionnel-le-s : Anne-Sophie Hache (journaliste critique littéraire à La Voix du Nord), Brigitte Niquet (écrivaine), Gilles Warembourg (écrivain), Elisabeth Saint-Michel (écrivaine), Jean-Denis Clabault (écrivain), Bruno Descamps (écrivain), Yann Tessier du Cros (écrivain).
– Le jury des libraires composé de Maï Lohier et d’Aurélie Leclercq.
– Le jury des lycéen-ne-s : composé d’élèves du lycée Van Der Meersch à Roubaix (59)
– Le jury du public : les internautes avaient jusqu’au 31 décembre 2010, pour voter sur le site d'Oxfam France pour leur nouvelle préférée.

Les auteurs des nouvelles élues premières par chaque jury ont reçu chacun 50 euros en bons d’achat valables dans les deux Bouquineries Oxfam France (Lille et Paris), hors produits de commerce équitable.

Les lauréats

Jury des professionnels :
_ 1er : Nouvelle 058 _ Ma bonne étoile, Véronique GAGLIONE, Lattes (34)

Jubilatoire. C'est jubilatoire ! Voilà ce que j'ai ressenti tout de suite.
_ Le jour où je suis devenu propriétaire du soleil, je me suis dit que plus rien de mal ne pouvait m'arriver. Nous allions vieillir ensemble, quoi qu'il arrive. J'étais désormais son maître, son guide, il m'appartenait.
_ C'était si simple finalement, personne n'y avait pensé avant moi, personne pendant ces 4,6 milliards d'années. Je me suis présenté chez mon notaire, je me suis déclaré l'unique possesseur de l'astre, et comme ça, d'un trait de stylo, je l'ai aliéné. « Je suis propriétaire du soleil, étoile de type spectral G2, qui se trouve au centre du système solaire, à une distance moyenne de la Terre d'environ 149,6 millions de kilomètres. »
_ JE SUIS PROPRIETAIRE DU SOLEIL. J'ai encore du mal à y croire.
_ Il existe bien une convention internationale qui interdit à un pays d'être propriétaire des planètes, mais je ne suis pas un pays, je m'appelle Ange Durand. Ange, c'est pour le côté céleste. Durand, c'est pour le côté chômeur en fin de droit. Et me voilà désormais le glandeur le plus en vue de l'univers, le seul demandeur d'emploi nanti d'une passerelle vers le Divin, le sans domicile vraiment fixe qui possède un balcon sur la voie lactée, pas plus grand à l'œil qu'un grain de café, mais source de richesse sans commune mesure.
_ ? « Je suis votre notaire, » me rappelle la moustache à complet veston que j'ai honorée d'un gros chèque pris sur mes indemnités de licenciement, « à ce titre je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas. Je ne connais pas le mobile qui vous pousse à agir de la sorte, mais sachez que vous allez vers de terribles déconvenues. Cette propriété est incommensurable, et les droits que vous aurez à payer le seront tout autant.
_ ? Vous n'êtes qu'un jaloux, je n'ai pas besoin de votre soutien. Contentez-vous de rédiger l'acte, et mettez-y les formes. »
_ Je n'ai pas tardé à comprendre le sens de ses palabres.

_ Les services fiscaux ne se sont jamais illustrés par leur patience et leur générosité. Avant même que j'aie pu tirer le premier bénéfice de ma divine entreprise, j'ai reçu un appel de mon trésorier général, m'indiquant que, sur la base de l'acte notarié référencé ci-dessous, je devais m'acquitter auprès de l'administration fiscale de l'impôt sur le foncier non bâti correspondant à une surface de 6,09 fois 10 puissance 12 kilomètres carrés.
_ La séquence de chiffres qui gravitaient autour de la virgule m'a englouti dans son trou noir. C'était tout simplement un montant astronomique.
_ J'ai alors entrepris de faire valoir mes droits, auprès de tous les fabricants de panneaux solaires et cellules photovoltaïques, auprès de la tour solaire de Manzanares et de la centrale de Miami, auprès des utilisateurs aussi, les particuliers, les entreprises, tous ceux qui avaient fait installer des capteurs, mais également tous les pays qui appâtaient les touristes en leur vendant des jours d'ensoleillement… bref, j'ai contacté tous ces usurpateurs, ces voleurs qui tiraient un profit illicite de MA propriété. J'ai menacé de tarir la source, j'ai attaqué en justice, j'ai taxé les photographes adeptes de couchers de soleil, j'ai même fait dresser des procès-verbaux sur les plages contre des vacanciers en maillot. J'aurais voulu mettre un compteur pour facturer ma lumière naturelle, un thermostat pour mesurer la chaleur que je distribuais au monde depuis des millénaires, j'aurais aimé créer un impôt sur la photosynthèse.
_ Quelques-uns ont payé, les plus craintifs ou les plus malléables. Mais la grande majorité de l'humanité a préféré être hors-la-loi. Certains extrémistes ont même mis ma tête à prix. La Sécu m'a présenté la facture de tous les cancers cutanés dus à l'irradiation. Je suis devenu responsable des cataractes et du vieillissement de la peau, redevable pour les mauvaises récoltes de sécheresse, coupable des morts de la canicule.
_ Je suis retourné voir mon notaire.
_ ? « Je n'ai jamais voulu cela… Comment aurais-je pu deviner que cette propriété contenait tant de vices cachés ? Est-il possible aujourd'hui, Monsieur le Notaire, de renoncer à mes droits, d'annuler, de revendre, de troquer peut-être cette planète contre une autre moins exposée…
_ ? Je ne vois qu'une solution : le legs. Vous devez léguer le soleil. Le donner à quelqu'un.
_ ? Mais qui voudrait aujourd'hui d'un truc pareil ? Qui pourrait être aussi sot et cupide que moi…
_ ? Rendez-le simplement à ceux à qui vous l'avez pris. »
_ Et j'ai vu la grosse moustache sourire en rédigeant le nouvel acte.
_ Je léguais le soleil aux arbres et aux fleurs, aux poissons, aux forêts, aux océans, aux oiseaux, aux marées, aux vents, à la pluie, aux nuages, aux insectes, aux champignons, aux récoltes, aux vendanges, au plaisir, à l'ivresse, à la poésie, à l'amour… Je n'omis rien de ce que le soleil faisait vivre gratuitement depuis des milliards d'années. Mais je ne citais personne.

_ 2ème : Nouvelle 063 _ Lucien, Laurent BOUDERLIQUE, St Quentin (02)

Nous étions les enfants de ce nouveau siècle et sommes partis ensemble en train dans des wagons bondés avec la joie et l'insouciance aveugle de nos vingt ans. Nous avions répondu comme un seul homme à l'appel. Sans mobile, certains par devoir. Beaucoup d'entre nous y sommes restés, et les survivants, s'ils n'étaient pas affreusement mutilés, la peau brûlée par les gaz de combat ou la tête cassée, gardaient en souvenir les horreurs qu'ils avaient vues de leurs propres yeux, daguerréotype de l'enfer à jamais graver à même l'iris au point de leur refuser les rêves du sommeil.

_ Les premiers jours on ne faisait que marcher. Long convoi humain silencieux déchirant le rideau des brumes matinales, séquence interminable, la tête basse, sans échanger la moindre parole. Aliénés par toutes ces heures, on finissait par attendre la nuit comme la promesse future du repos, en déposant sac et fusil pour soulager de nos frêles épaules le poids d'une vie devenu trop écrasante. Au loin on entendait le vacarme sourd des obus. Il pleuvait sans interruption depuis des semaines. On regardait la campagne sous un voile de gouttelettes d'eau, comme tombant d'une gouttière percée qu'était devenu le bord de nos casques. Des cauchemars me hantaient tout le jour. A croire que la fin du monde, dont le curé de mon village natal nous parlait durant les dimanches lointains de l'hiver, était proche : les tranchées serpentant dans la plaine, qui faisaient comme une course d'intestins étalés à la surface des choses, s'inonderaient. Un déferlement de furie emporterait dans des rivières de boue des hommes à l'agonie, sans nul soutien, comme des pantins noyés sur la terre ferme sans avoir combattu.

_ Il ne faut pas croire mais sérieux nous avions nos jours de bonheur. Un sourire pouvait s'arracher de nos faces terreuses. Si la mort nous surprenait subitement, elle nous emporterait avec ce rictus clownesque figé sur nos faciès de pauvres automates. De toute la compagnie, je ne garde nettement que la mémoire d'un visage encore poupin malgré sa grossière moustache d'avaleur de sabres. Il faut que je vous parle de Lucien. Fils de boucher dans le civil, il venait de la ville. On dit qu'il était allé voir ce que certains appelaient déjà du cinéma dans des salles enfumées sur les boulevards parisiens. Lui me parlait de magie, d'une locomotive fracassée près d'un kiosque à journaux de la gare Montparnasse. Films enchanteurs d'une poignée de minute projetés dans des foires où la pellicule illustrée imprégnait la rétine des spectateurs de rêve d'opium et leur faisait prendre leur tête pour du caoutchouc malléable. Enthousiaste et jubilatoire, Lucien m'en rapportait comme d'une des quatre cents farces du diable. C'était du rêve qu'il me donnait, une passerelle vers un monde inconnu, c'était comme du pain. Ses paroles agissaient sur mon cœur comme la pénicilline. Autour de nous, les couches de cendres, les arbres décapités lui rappelait les paysages de lune qu'il avait vus dans les films de Méliès. Tout donnait lieu à de merveilleuses palabres. Il n'était pas le vieux brisquard de la compagnie, nulle médaille dorée accrochée à la boutonnière de son uniforme, mais on l'écoutait quand il pérorait, la pipe au bec, un café à la main et la barbe fleurie. Il était escamoteur : il avait troqué sa vie de soldat contre celle d'artiste. On l'imaginait poète. Il était notre guide.

_ Aujourd'hui Lucien n'est plus qu'un nom gravé dans le marbre d'un monument aux morts à la mère Patrie, non loin d'une école communale, quelque part dans un village au Nord de l'Aisne. Son étoile s'est mêlée à la mienne. La terre a finit par nous engloutir tous et de la chaire de nos âmes a jailli les racines des arbres à la sève de sang.

_ 3ème : Nouvelle 108 _ Le Chien, Marie-Christine FORET, Vincennes (94)

Si un jeune chien africain s'ébrouait innocemment, il balancerait sur les murs alentour les tonnes de cette boue collante et aveuglante posée sur son échine plutôt frêle par les intérêts financiers apatrides, les palabres pusillanimes des dirigeants politiques élus démocratiquement, et par les névroses totalitaires des églises et de leurs religions. Alors, juste avant qu'on lui bute la gueule définitivement, des voix s'élèveraient pour dire que cela est tout juste le récit d'une récolte : « On récolte ce que l'on sème », dit-on.
_ Pendant ce temps, le jeune chien qui n'aura pas eu loisir à réfléchir en aura foutu partout et de plus en plus. Et on dira de lui qu'il est sale, mal éduqué, primaire et dangereusement brutal, quand lui rêvera d'un bout de barbaque ou d'un os juteux. Alors, il se réveillera de ses rêves étranges où il a des ailes, où il vole, le Chien. Il se réveillera de ses rêves où il va tranquillement, sans coups de pieds dans les reins, sans hameçon Owner planté dans la truffe à pédaler derrière des embarcations de pêche. Il se réveillera de ses rêves où il chasse le mulot et la racine gouteuse, où il va dormir contre les jambes d'un humain, et même l'aimer cet humain, parce qu'il a lui aussi un crédit d'amour inemployé.
_ Et puis, vidé aux as et lassé de tant d'insécurité, il fera preuve de cynisme. Il en est capable le Chien. Il sait la décadence des Empires et celle des gamelles. Et comme il n'est pas oublieux, il sait aussi, souvent contre lui et tout avec lui pareillement, l'appel rythmé du vent qui mêle mille parfums et le scandale sans mobiles de la pluie qui ruisselle le long de ses flancs dès septembre. Il sait les saisons, les extases et les affres de la liberté solitaire.
_ Alors il trottinera dans la poussière, en réservant ses forces, son ventre tremblant à chacun de ses pas, et il ressentira comme une fatalité, venue de ses propres origines, robe café au lait sur le sable, chien! kelb!, invisible et définitivement seul à surseoir à un destin insignifiant pour tout ce qui semble être de ce monde en marche.
_ Et pourtant, le sang qui bat et l'avidité des tendres gueules des petits qui tètent et suçotent ensemble dans le terrier sont bien là, à malmener les mamelles de leur génitrice et à planter leurs prunelles vitreuses dans la lumière, comme avec la rage de prendre leur place légitime dans le cirque de la vie. Le Chien sera inquiet. Il grimpera souplement et sans fausse pudeur, et s'installera discrètement à mi-hauteur de la passerelle qui surplombe le nouvel hôtel blanc étincelant. Il semblera humer l'air, le museau humble, et il contemplera l'espace. Puis il remarquera et posera un regard tout neuf de jeune épousé sur un chien blotti dans une serviette, sur une chaise-longue, un peu décati et gâté depuis trop longtemps. Il l'observera de loin, longuement et même à la fraîche, et il tentera la comparaison de ce qu'il voit à ce qu'il croit être lui-même.
_ Au loin, les vagues suaves de ce début d'après-midi continueront à déposer méthodiquement leurs soupirs gracieux sur le rivage, avec la course du soleil comme guide. Le Chien sait que bientôt elles troqueront leurs couleurs, qu'elles se pareront d'un bleu métallique, pour faire sonner les galets et mettre des claques vigoureuses, fraiches et imprévisibles, aux cuisses charnues des filles mutines qui se seront attardées. Il s'endormira dans ce pays tourmenté mais étrangement bienveillant, et il encombrera de sa bave odorante son oreiller d'aiguilles de pin, discret vestige des arbres récemment déracinés. Il dort.
_ Puis il sursautera et sortira de cette séquence léthargique et sournoise – celle qui consiste à devenir spectateur, à s'aliéner, à se sustenter du décorum de la vie des autres érigée en archétype – aux couinements agacés de l'autre animal sous la main ornée et généreuse de sa maîtresse qui lui tend de l'eau. De la viande aussi. Il observera plus attentivement, les babines frémissantes. Et il ressentira à nouveau le dilemme; sa survie ou sa liberté ?
_ Il lui faudra agir. Il imaginera et planifiera la rencontre. Alors, juste avant l'affrontement désormais programmé, il se dégourdira les pattes dans le terrain-vague attenant, qui a lui seul illustre la vie des nouveaux locataires, avec leurs boites de conserve éventrées, leurs sacs en plastique, leurs mégots, gerbes et autres pourritures. Il se fera à nouveau des blessures en passant sous le grillage qui interdit depuis peu l'accès à la mer, pour raisons de « nouvelle politique touristique » et de « soutien au développement du littoral ». Il sera colère. Mais il se fera le corps malléable pour répondre à l'appel les flots qui palpitent dans le noir et qui bordent depuis toujours son pays bien aimé. Il le fait pour l'écume qui vient réjouir ses moustaches, pour ce rayon de lune qui joue avec lui, bondissant d'une vague noire à l'autre. Les vagues. La nuit. Comme il s'amuse le Chien. Même s'il sait aussi qu'avec ses balafres vilaines, il sera la cible des gens du pays. Un chien pelé, même citoyen, est mort dans cette Nation égarée qui est la sienne.
_ Après l'ivresse jubilatoire des éléments, il lui faudra régler ses comptes. Il prendra son élan et il jaillira et traversera comme une fusée cet espace lisse et étrangement brillant organisé dans l'hôtel. Il hurlera avant d'avoir mal et pour faire peur, tant il a peur. Il renversa les plats de semoule et les grains de raisins confits exploseront en perles dans la piscine. Il se jettera sur l'autre animal et il le blessera. Au sang! Il vibrera sous sa propre peur et il le meurtrira, l'autre. Pour goûter si leurs sangs sont les mêmes. Pour comprendre. Et soudain, comme une litanie endiguée qui explose enfin et rebondit en échos contre les murs blanchis à la chaux, les hommes crieront de plusieurs voix qu'un chien sauvage a attaqué l'hôtel! Et lui, dans la fureur de ses frustrations, dans sa peur électrique d'être battu et assassiné, il affirmera qu'ils n'ont pas le même goût, les sangs. Il se plantera un instant face à ce monde, silhouette maigre dans cet éclairage pas tout à fait normal. Il sentira la lumière stupéfiante et le vent chargé de musique beugler entre ses pattes. Il sentira son impuissance. Alors il détalera. Comme le voyou qu'il n'est pas. Comme le « moins que rien » qu'il n'est pas. Il disparaitra dans l'obscurité de la nuit. Alors il croira que son propre sang est meilleur, le Chien !
_ « On récolte ce que l'on s'aime », je dis.

Jury des libraires :
_ 1er : Nouvelle 046 _ C'que j'aime, Jack-Christophe COSSEC, NY (USA)

C'que j'aime? Mon p'tit café qui n'paye pas de mine, coincé entre la passerelle du marché et la rue du grand Charles. On s'y retrouve avec les poteaux, à jouer au Tiercé et qu'ça cause et qu'ça palabre tout azimut : les cotes des canassons, le PSG qui sombre ou le JT du 13h. Nous, qu'on préfère la Ferrari au Pernaud car comme dit Toine : « Mieux vaut un bon rouge clinquant qu'un p'tit jaune dilué! » Oh le Toine, un vrai personnage, à raconter les anecdotes comme personne, avec son phrasé des grandes écoles, il répète à tout-va : « Jubilatoire! Jubilatoire! » pour se faire mousser. Agaçant! Avec Toine, on n'est pas des lumières mais on sait d'quel bled on s'cause. On est parti ensemble à la guerre des Yougo. J'n'y ai pas gagné grand chose mais le Toine, il y a laissé sa main gauche. D'ailleurs qu'le toubib, il lui a troqué contre un crochet mobile. Pauv' Toine, deux semaines durant, il n'imprimait pas qu'sa main c'était du vent! Il souffrait le martyre. Et le Doc qui jacassait : « C'est le syndrome des membres fantômes, mais ne vous bilez pas les gars, le cerveau est plastique et malléable. » Pff, j'lui en foutrais du malléable, c'est son grappin qu'est devenu plastique!
_ Ah! Les barres de rire avec les copains quand il harponne son demi et qu'ça bling-bling dans tout le troquet : « Bah Toine! tu nous mêles le glas et l'angélus? Ou p't-être ben qu'c'est les épousailles… T'es avec la rousse ou la blonde? ». Et puis Fred qui y rajoute : « Jubilatoire! Jubilatoire ! » juste pour l'faire rager. Alors, pour n'pas paraître misérable, il la raconte la séquence. « Agir ou périr » qu'il commence toujours. « J'nichais au quatrième étage d'un immeuble à Dobrinja, les balles sifflaient dans les esgourdes, piégé comme un rat dans l'embuscade. Le temps était salement lourd, mon guide avait déguerpi et j'étouffais sévère. Mais à rester trop longtemps r'nifler l'air pur, c'est un plomb assuré en pleine caboche, canardée par un coyote slave. Alors, j'faisais l'essuie-glace entre les lucarnes et les senteurs putrides des arrière-salles, quand je vis le gosse ou p't-être ben d'abord la grenade. J'allais pour prendre le môme mais j'ai saisi la bombe. Et Boum! J'ai illustré rouge cramoisi toute la bicoque. Fausse donne! Le gamin était sauf et j'ai perdu la main ».
_ Brav' Toine, il l'mérite son quart d'heure d'exploit, j'sais bien que c'est foutaise mais quoi? C'est mon pote, j'n'vais tout de même pas déballer qu'le Toine y s'est broyé la main tout seul pour s'esquiver de cette saloperie de conflit. Et quoi encore? Qu'la gangrène a pris dedans et qu'on lui a coupé la paluche! T'inquiète Toine, soutien sans faille! Moi, j'l'entends ton appel au silence et j'sais qu'à chaque fois qu'tu choppes trop la pinte, c'est pour la fois où t'as cisaillé ta pogne. Tu n'voulais pas t'aliéner à la boucherie, t'voila accoutumé à la picole. Mais comme tu l'jases si bien : « J'm'aime mieux 'à croc' que cané chez les Yougo. » Jubilatoire! Jubilatoire!

_ 2ème :
Nouvelle 071 _ Rendez-vous au café, Marie-Hélène LAPLACE, Lyon(69)

S. F. Berggasse 19, Wien.

_ Cher ami,
_ J'aimerais te rencontrer pour que nous puissions échanger quelques palabres sur un cas que je tiens à te présenter. Lors de ton prochain séjour à Vienne, pourrais-tu me retrouver dans ce café où j'ai mes habitudes ? C'est le café Korb, Tuchlauben 10 ; tu dois le connaître.
_ Le patient dont je veux te parler est mon guide autant que je suis son guide sur la voie de l'inconscient. Son histoire est inédite, il n'est pas aliéné, mais ses phobies le gênent considérablement et l'empêchent d'agir comme un homme sensé le ferait. Pour illustrer cela au cours de la dernière séquence … je veux dire séance, voilà c'est moi qui ne contrôle pas mes lapsus, je vais devoir les analyser ! Il me raconte donc qu'il est resté paralysé sur une passerelle qu'il n'osait pas traverser. La nuit suivante, il fait un rêve dans lequel il mêle des souvenirs d'enfance et des sensations de vertige. Son corps devient malléable, il se dédouble et une partie de lui-même s'envole en fumée alors qu'il reste tétanisé. Cette histoire jette un trouble en moi. Je sens que cet homme a besoin de mon écoute et de mon soutien, autant que j'ai besoin de toi, pour troquer mon rôle d'écoutant contre celui d'écouté.
_ Voici donc, cher ami, le mobile de cet appel que je te lance au nom de notre vieille amitié. Notre rencontre pourra être jubilatoire si nous nous accordons le plaisir d'un Strudel à la pomme et d'un bon cigare accompagnés d'un moka.
_ Bien à toi,

Sigmund

_ Sigmund, tout joyeux, entre dans le café, il contourne la forêt de chaises et s‘installe à sa place habituelle. Seul, un peu dans l'ombre, assis devant le grand miroir, il attend son ami. Le temps s'étend, Wilhelm n'arrive pas, (il surveille la porte d'entrée en regardant dans la glace) ; cependant la salle se remplit d'hommes qui se ressemblent étrangement, quelques uns le reconnaissent et lèvent leur chapeau pour le saluer. Il appelle un garçon pour demander du feu et un moka brûlant. Il allume un cigare, un Soberano, c'est son vice il le sait. Lorsqu'il sera là, Wilhelm lui conseillera, une fois de plus, d'arrêter de fumer. Les lustres s'allument, la nuit tombe. La salle s'emplit de fumée, Sigmund immobile observe son propre visage dans le miroir, peu à peu il troque sa gaité contre une expression plus mystérieuse. La fumée qui s'échappe de son cigare dessine des volutes, passerelles vers un monde onirique. Le temps s'étend, devient malléable. Un autre Sigmund est dans le miroir, il peut analyser les mots que dessine la fumée : malle hé able sous tien sec quand anse semble il lustre mot bile jus bile lait café…
_ Arrive un homme, portant chapeau melon noir et costume sombre, il heurte une chaise, en déplace une autre. Il l'interpelle :
_ – Il s'agit de répondre, Herr Doctor, nous avons besoin d'un guide qui nous écoute.
Sigmund fixe son portrait dans le miroir, cet homme salue-t-il son reflet ? Il ne sait plus à qui est adressé son salut, l'enchaînement d'effets de miroirs crée un doute. Il ne répond pas à l'appel.
_ Un autre individu, melon noir et costume gris, s'installe, pose ses gants sur le marbre du guéridon près de lui ; c'est le patient de la passerelle ! Il commande un café, puis il troque la tasse apportée contre celle du docteur. Chacun boit la tasse de l'autre. Sigmund lui demande pourquoi il agit ainsi.
_ – Je voudrais que nous restions ensemble… Il semble que l'anse de cette tasse est fendue. Je crains fort d'être maladroit et de renverser le café bouillant, cela me donne le vertige. Il faut que je vous raconte un rêve récent encore plus vertigineux que celui de la passerelle.
_ Un homme élégant, chapeau noir et costume anthracite, souliers vernis, vient s'asseoir sur une chaise voisine. Il porte une petite malle en cuir marquée de ses initiales AS.
_ – Docteur, « je pense que je vous ai évité, par une sorte de crainte, de rencontrer mon double. » Il s'approche. Sigmund lui adresse un sourire de connivence.
_ Arrive un petit homme soulevant son chapeau en poussant des cris de joie, il trébuche et fait tomber une chaise.
_ Hé, Monsieur Joie, je suis très heureux, je jubile de vous retrouver ici.
_ Les autres se joignent maintenant à cet hurluberlu pour apporter leur soutien, ils se rassemblent autour de Sigmund. Avez-vous le temps d'écouter nos palabres ? Quel est ce liquide qui coule quand on presse les mots ? De l'eau, du lait, de la bile, du sang, de l'encre
_ – C'est parfaitement jubilatoire de vous trouver ici, ne restez pas isolé, mêlez-vous à notre assemblée, proposent-ils.
_ Sigmund s'interroge sur le mobile de cette intrusion. Il lui semble qu'ici sont rassemblés autant d'aliénés qu'il n'en compte dans sa salle d'attente du Berggasse 19 à une heure pareille.
_ Dans la séquence suivante, c'est Wilhelm qui apparait, il s'approche de l'illustre psychiatre, lequel semble perdu dans d'intenses réflexions.
_ – Il est tard, je suis désolé de t'avoir fait attendre. Je n'ai pas pu me libérer plus tôt. Comme tu sembles seul dans cette salle pleine. Nous voilà enfin ensemble. Eteins-moi ce cigare.
_ Freud se retourne alors et se rend compte qu'ils sont seuls, les autres ont disparu, le miroir ne reflète que le lustre et les chaises vides.

_ 3ème :
Nouvelle 051 _ L'avenir, c'est maintenant ?, Claude HIBLOT, Beynes (78)

Frigorifié mais obstiné, il est emmitouflé dans une épaisse parka râpée qu'il a dû troquer contre une corvée. Le printemps débourre des bourgeons d'avril, on est déjà loin des fortes gelées, mais t'as froid quand t'as faim. On ne voit que lui sur la dune. Il ausculte le ciel et intériorise le vol en « saint esprit » de la sterne criarde suspendue dans le vent. Drones de l'imaginaire, les oiseaux considèrent la détresse de plus haut.
_ Devant lui, l'Angleterre, cicatrice calcaire sur l'horizon. Si près. Si loin. Il ira. Il doit y aller. Ou mourir. De temps à autres, par séquences machinales, il déclame des bribes de conversation pêchées dans son guide kabôli-anglais : une vingtaine de feuillets, pliés, dépliés, mâchés par une fièvre quotidienne. Son tailleur n'est pas riche mais, lui, tient son passeport pour la fortune : « Full-time job ? Yes ? » Des expressions vitales ont traversé les frontières dans sa poche. Elles ont parcouru combien ? dix mille kilomètres au bas mot si tu comptes les ratés, les hésitations, les erreurs de road-book sur les sentiers de l'errance. Et les kilomètres de surplace, les passeurs indélicats, les polices zélées, les bakchichs, les palabres interminables. Les détrousseurs.
_ Il s'exclame dans le vent. « Slow but sure« … des formules toutes faites qui l'amusent. « Sure ! » Les goélands n'y pigent rien. L'anglais ne les fait pas rire… Contrairement à ce que pensent les gens heureux, les goélands ne rient pas. Ils hurlent, menacent, dénoncent. On leur a volé quoi ? Ils crient leur frénésie. Le ballet agressif de ces rapaces palmés, hautains, moqueurs et sans pitié, illustre le combat perpétuel pour la pitance.
_ J'aurais pu me payer une retraite pépère « sur la côte », au bord de toute la bleue, bordée de sable doré lavé à la main tous les matins ; comparer les yachts dédaigneux des nababs du pétrole et chercher l'ombre exotique des palmiers de la baie. J'ai préféré les galets, les dunes, le vent qui te transperce les abattis, les chars à voile, les cerfs-volants. Et les mouettes avides qui se balancent, assises sur la bosse des vagues. Et les épagneuls bretons qui puent le chien mouillé à l'eau de mer. Et les gros popotins de la boulonnaise – la race – qui galopent à marée basse. Et la chaleur au charbon des bistrots du nord où t'as toujours l'impression d'avoir une famille en rab' et un café qui t'attend.
_ J'ai choisi les furies du Pas-de-Calais et le sable grossier qui roule sous le pied du malin les jours d'intempéries. C'est là que je l'ai trouvé, essayant de conjuguer son futur en anglais. Il a pris peur. J'étais l'inquiétude. Un peu gêné, je lui ai fait un signe complice, genre « coucou, j'suis pas flic. » À peine rasséréné, le sourire hésitant, il s'est rassis. Moi aussi. J'ai sorti un sandwich que j'ai déchiré à pleines dents, puis je l'ai partagé. C'est tellement mieux à deux. On est restés une heure à rien – à tout – se dire. En silence. Il nous manquait les mots et on s'en passait… à quoi ça sert les mots ?
À se taper dessus ? On n'a pas les bons verbes mais je crois qu'on s'entendait fort, lui et moi, dans le ressac roulant de la mer qui soûle.
_ Elle commençait à grossir, d'ailleurs.
_ Il s'est mis à pleuvoir à gros grains mouillants. D'une bourrade dans le dos, je lui ai indiqué la direction. Il est allé chercher son sac à dos camouflé dans le sable. On a longé la plage ensemble, côte à côte, longtemps.
–––
_ Si la marée haute s'énerve, on sera pile poil devant l'aquarium : en officier de quart averti, il s'est installé d'autorité à la passerelle, derrière la grande vitre, chez Marinette. Les paquets sautent la digue. Il boit la mer furieuse avec la soif jubilatoire des gosses qui s'écrasent le nez sur la vitrine du Bhv à Noël. L'Angleterre disparaît au-delà d'un brise-bise de buée et de herses cafardeuses qui transpercent les nuages. Il y a la queue sur le rail. Ma parole, si tu traverses, tu te fais écraser par le train des tankers. C'est pas aujourd'hui qu'il la verra la reine d'Angleterre, ni la garde poilue de Buckingham, mais tu sais, elle s'en fout, la Queen au lait fraise avec son chapeau vert guimauve… elle s'en fout que tu claques du bec. C'est pas pour rien qu'elle campe sur une île, l'Angleterre, c'est justement pour ne pas se laisser arraisonner par des flibustiers de ton espèce. T'as pas compris ça ?
_ Indexe pointé, je lui fais le coup du moi Tarzan, toi… ?  » Moi Rahim !…
– Moi Paris, et toi ? – Moi Kaboul. – Kaboul ? – Yes, Kaboul, but no Taliban..
. »
_ On mêle nos rires sans paroles et ça vaut un bifteck… quoique… Sur son dico rachitique je cherche un mot en anglais que je reconnaîtrais par hasard… Ah voilà ! Hungry… « Are you hungry ? » je lui montre du doigt. Il riboule des prunelles ; me jauge d'un regard mobile et incrédule. Rahim secoue la tête « No… thank you« . No ? Mon œil ! « Marinette, tu peux nous faire deux moules frites ? Oui, marinière, s'te plait, bien servies, Marinette, et deux ambrées sans faux-col..
_ Ça me rend flou de penser à ces « clandestins ». Ils viennent de ce moyen-orient lointain s'aliéner dans la brûlure de l'espoir. Ils s'imaginent qu'ils vont pouvoir vivre ce qu'ils connaissent de notre vie. Si j'avais les mots, je lui expliquerais que l'avenir n'est pas aussi malléable qu'il croit. Qu'il serait évidemment mieux chez lui, avec les siens. Il a une femme ?… De quoi je me mêle ? Il m'objecterait, bien sûr, que sans doute mais qu'il s'en fout, avec l'étonnante et vorace vivacité de l'homme qui joue son histoire à la roulette. Il ne sait pas qu'il fuit ; il est à la conquête de la survie, pour lui, pour sa famille qui a financé son « voyage ». Il tente de s'emparer de son existence et s'invente des lendemains au ketchup. Rahim préfère déjà les fish and chips.
_ Il n'avait pas faim mais il est musclé des mandibules ; elles n'ont pas eu le temps de respirer, les moules. « Thank you, thank you ! very nice ! » Rahim se suce les doigts, éponge son fond de bière, s'essuie les moustaches dans la manche, me catapulte un sourire étoilé et revient dare-dare à son poste d'obsession. Si près. Il ira. Il doit y aller. Il va tenter cette nuit, j'en suis persuadé. Il n'a pas accepté le lit que je lui ai offert. « Thank you, but… » Pas grave, Rahim. « Good luck« .
–––
_ Ce matin à l'aube, je suis allé sur le parking poids lourds. Il n'y était pas. Ou plus.
_ Au fond, ça ne me regarde pas ; il a probablement traversé. J'arpente la dune. Il pleut. Il fait froid. S'il est là, il va attraper la crève. Je ne suis pas du genre père adoptif ou soutien de famille, pourtant ça me ferait mal qu'il lui arrive quelq ue chose. Un besoin viscéral d'agir me submerge. Je le sens en danger. J'ai la certitude lancinante et coupable que sa carcasse est mise à prix par l'inhumaine connerie des hommes. Et puis… s'il restait un moment, je me mettrais à l'anglais pour lui dire « tu peux compter sur moi. » Pas plus : il n'a peut-être pas envie.
_ Le vent a tourné ! Je n'entends plus la mer. Ni les goélands. Une musique sournoise me harcèle les tympans. Je presse le pas et j'arrive essoufflé au sommet de la dune. Ah… il est là ! adossé au talus. Je respire. Il bachote son lexique ? De ce temps-là ? il est dingue ou quoi ? « Rahim ! » Je hurle mais la bourrasque m'emporte la voix qui s'arrache comme un parapluie. Il n'entend pas mes appels. Je lui fais des grands signes. Et j'accours.
_ Oh, merde ! Merde ! Il a la bouche ouverte. Son regard est rivé sur l'Angleterre et déchiffre, dans l'imaginaire du ciel sombre, quelques mots de lumière : « Future is now » peut-être… Saleté de misère ! Je m'agenouille et lui ferme les yeux. Rahim est encore tiède. Un terrible coup sur la tête. Du sang poisseux dilué par la pluie lui coule de l'oreille sur une joue bleue mal rasée. Son poing serre les précieux feuillets. Son sac à dos éventré gonfle au vent.

Jury des lycéens :
_ 1er : Nouvelle 113 _ Joyeuses Pâques !, Steffi KADYLAK, Lille (59)

J'avais la sensation assez désagréable que le morceau de langue dans mon assiette essayait de communiquer avec moi, de m‘exhorter à agir. Elle me narguait, sournoise et silencieuse, sans que personne autour de la table n'en ait conscience. La situation était jubilatoire pour elle, me voir, anxieuse et fébrile, appréhender le moment fatidique.
_ « Tu n'as pas faim ma chérie ? Tu as à peine touché à ton assiette ».
_ Ma mère s'était toujours beaucoup trop préoccupée de mon alimentation. Après avoir lu un article dans un magazine féminin concernant les aliments anti-cancérigènes, nous avions adopté pendant quelques semaines un régime à base de fruits rouges, de curcuma & de lentilles. C'était l'époque où, jeune et malléable, j'ingurgitais docilement toutes les graines et mixtures végétales dont elle était adepte.
_ La décision était prise, j'allais leur annoncer la nouvelle entre le café et le dessert. Au moment où, repus, le choc de l'information serait peut-être atténué par la digestion. Ils étaient tous là, frères et sœurs, grands-parents, oncles, tantes, tous réunis pour s'empiffrer gaiement en l'honneur de cette sacro-sainte fête de Pâques, pendant que j'essayais de régler le conflit qui s'était instauré entre moi et mon bout de viande en le recouvrant de choux de Bruxelles.
_ J'avais troqué mon habituelle confiance en moi contre une réserve extrême mêlée à une nervosité telle que des énormes auréoles de transpiration avaient fait leur apparition sur mon chemisier.
_ Les mots tournaient inlassablement dans ma tête en une ronde infernale qui m'aliénait et m'empêchait de donner sens aux palabres incessants qui sortaient de la bouche de tante Odile et qui m'étaient adressés. Je me ressaisis juste à temps pour entendre :
_ « Tu n'es pas d'accord Choupette ? »
_ J'avais bien entendu toujours détesté ce surnom mais l'entendre sortant de sa bouche m'horripilait davantage.
_ « Si, si, bien sûr ».
_ « Tu vois Jean-Paul, Choupette pense aussi qu'on devrait les renvoyer dans leur pays ».
_ Comme si la situation n'était pas assez compliquée, j'étais devenue raciste en un quart de seconde.
_ Quand papa annonça l'arrivée du plateau de fromage, mon cœur s'accéléra. Je n'allais pas survivre à cette journée. Ma courte existence s'achèverait sur cette séquence tragique. Les journaux titreront « Morte d'un arrêt cardiaque avant de leur avoir révélé ! »
_ J'avais besoin de soutien, de paroles réconfortantes. Je sortis mon mobile de ma poche et envoya discrètement un message à Alice.
_  » Dis moi un truc gentil ou quelque chose de drôle ! »
_ J'eus pour toute réponse :
_ « Tu savais qu'on ne prononçait pas le L de aulne ? C'est fou non ?! »
_ La profondeur et la justesse des propos d'Alice me fascinaient encore après toutes ces années d'amitié.
_ Faute d'assistance psychologique suffisamment efficace sur le plan amical, j'en vins à faire appel à Dieu, dans son incroyable bonté, pour qu'il m'apporte son aide dans cette épreuve. Ma prière intérieure pris la forme suivante :
_ « Cher Dieu, (ou Dieux) je vous demande humblement d'être mon guide jusqu'à la fin de ce repas. Je souhaiterais, s'il vous plaît, que vous fassiez votre possible pour que je ne sois pas déshéritée à la fin de cette journée. Merci d'avance pour l'attention portée à ma requête. Amen ».
_ C'est alors que ma mère invita l'ensemble de la tablée à rejoindre le salon et se tourna vers moi pour me demander de m'occuper du café. Je pense que si elle avait su que sa cafetière était le dernier obstacle à mon aveu, elle aurait sans doute préféré un thé.
_ J'avais passé ces dernières années sur une petite passerelle secrète reliant mes deux mondes, mais il était temps aujourd'hui qu'elle laisse la place à une jolie autoroute. J'espérais simplement que le prix du péage ne pousserait pas ma famille à renoncer au voyage.
_ Les tasses disposées sur le plateau je pris mon courage à bras le corps et entrai dans le salon les mains moites, les jambes flageolantes et le visage livide. Symptômes illustrant parfaitement mon état d'angoisse. Je le posais sur la table basse quand d'une voix forte et assurée ma sœur annonça :
_ « Je suis homo ! ».
_ J'étais estomaquée. Des jours durant je m'étais entrainée devant mon miroir pour me faire voler la vedette à quelques secondes près par ma cadette. Ne voulant pas que mon coming-out se résume à un bref « Moi aussi », je me tus.

_ 2ème : Nouvelle 152 _ Les prisonniers verts, Thibaut NGUYEN TRI TUONG, Lille (59)

Toute ma vie, j'avais entendu parler de ce moment, de cette fin. J'avais déjà vu nombre de mes frères périr ainsi sans avoir eu l'opportunité d'agir pour les sauver. Et ce serait à présent mon tour de passer à la casserole.

_ Je considérais tous ces individus comme des ennemis. Depuis qu'ils m'avaient enfermé ici, j'avais eu le temps et le loisir de les espionner. En effet, ils ne nous donnaient guère autre chose à faire de nos jours. Leur quotidien – bien que moins morne que le nôtre – ne m'eût jamais convenu. Ils perdaient leur temps dans d'incessants palabres audibles depuis le fin fond de nos cellules. Ils ricanaient et se moquaient de tout en buvant du café, des bières, en passant des appels à leurs amis avec leurs mobiles ou en les invitant aux massacres. J'étais d'ailleurs étonné qu'il pût y avoir tant d'êtres sans cœur. Et je me demandais souvent, avant de me répondre qu'ils avaient dû être aliénés d'une quelconque manière, comment il était possible qu'ils eussent si peu de compassion pour nous.
_ J'étais d'un âge mûr mais mes parents, que je n'avais jamais vraiment connus, m'avaient toujours manqué. Nous n'avions passés que peu de temps ensemble car j'avais assez rapidement été déraciné et déporté lors de ma plus tendre jeunesse. Cela avait été une expérience effroyable que je ne souhaiterais à personne.
_ J'avais fait le voyage jusqu'ici, parqué avec mes nombreux frères et cousins, sans eau et les pieds nus. Cela n'avait pas duré longtemps mais avait été assez éprouvant à cause de la vitesse à laquelle avaient été pris la plupart des virages lors de notre transport. Cela avait aussi été pour moi un grand moment de frayeur car on nous avait laissés dans le noir sans nous révéler le lieu de destination.
_ Dès que nous étions enfin arrivés, mon angoisse s'était accentuée pour se muer en désespoir. J'avais troqué mes rêves et mes souhaits contre des cauchemars et les pires craintes. Un de mes amis m'avait déjà parlé d'un tel endroit, mais je n'avais jamais osé croire en son existence tellement cela me paraissait improbable. Jusqu'alors, j'avais toujours considéré ses dires comme une légende illustrant les délires les plus fous et incertains. Mais je devais à présent me résoudre à faire face à la triste vérité.
_ Jour après jour, mes frères et mes cousins sortaient de ces geôles pour ne plus jamais y rentrer. A chaque fois, j'observais nos ennemis qui n'hésitaient pas à les torturer devant nos yeux. Le mode opératoire consistait en différentes séquences de rites avant la mort. Les jours passaient et le nombre de prisonniers décroissait tandis que celui de morts ne faisait que progresser inéluctablement.
_ Un jour, l'ennemi oublia de fermer la porte de la cellule. Un de mes cousins persuada un de mes frères à l'esprit malléable de s'échapper. Ce cousin égoïste cherchait en fait à observer si la fuite était réellement possible ou non. Mon frère voulut tenter sa chance. Malheureusement, il n'existait aucune passerelle menant à la sortie de cet enfer. Dès qu'il fut sorti de la cellule, un geôlier arriva furibond et l'extermina sur le champ.
_ Les cellules étaient à présent presque toutes vides. Seul un de mes frères se trouvait encore à mes côtés, c'était le benjamin. Je savais que la prochaine fois qu'un des ennemis viendrait emmener quelqu'un, ce serait l'un de nous deux. Ainsi, je décidai que je lui apporterais mon soutien en passant en premier afin de lui laisser un répit. Il s'agissait là du seul acte dont j'étais encore capable, alors je me devais de le faire.
_ Le dernier jour de ma triste existence sonna enfin. L'ennemi ouvrit la cellule et commença à nous regarder en affichant un sourire malsain. Mon courage comme guide, je me plaçai devant mon frère de manière à être vu le premier. Je me demandai comment je fis pour ne pas crier lorsque la poigne de fer de l'ennemi m'extirpa, mais je n'eus pas le temps de m'y attarder car, pour une raison inexpliquée, il me donna une douche froide. Je supposais qu'il avait peut-être peur que je ne lui salisse les mains.
_ C'est alors que j'entendis le bruit qui signifiait que la fin était toute proche. C'était le bruit de l'eau ébouillantée que contenait une cuve bien plus grande que moi : celle qui servirait à m'exécuter. Je repensai à ma terre natale en regrettant le passé et en prenant conscience de la limite de mon futur. On me plongea dans mon destin au fond de cette cuve. J'endurai mon calvaire inhumain. Alors qu'au fond de moi se mêlaient la douleur morale et la souffrance physique, je sentais la vie me quitter. Les derniers mots que j'entendis avant mon trépas furent ceux d'une connaissance de mon geôlier qui, tout en me regardant, s'exclama d'une voix jubilatoire : « Tu viens de le mettre à cuire ? J'adore les brocolis ! »

_ 3ème : Nouvelle 102 _ Arc-en-ciel sur le bitume, François SICHET, Cholet (49)

A la descente du bus de l'aéroport, j'évite de justesse une tache de sang séché sur le trottoir. Mon premier pas sur le sol taiwanais est donc de biais. Avant de partir à la recherche d'un lit pour la nuit, je m'offre une canette de café frappé au distributeur automatique de la gare. Je pause mon sac sur un banc, pour ne pas le salire au contact de ces taches rouges décidément nombreuses sur le bitume, et observe ce qui m'entoure en sirotant l'insipide boisson. Je ne ressens pas de dépaysement particulier à la vue des constructions aux couleurs et matériaux passés de mode…. juste la curieuse impression d'avoir atterri dans les années 1980.
Nijiko, une jolie touriste japonaise rencontrée dans le bus, me rejoint et propose de chercher un hôtel ensemble. Je la remercie intérieurement d'agir à ma place, de répondre à mon appel muet de faire plus ample connaissance.
_ Dans quelle direction va-t-on ? demande-elle avec son joli accent.
_ Je ne sais pas. Tu es déjà venue non ? Alors je t'engage comme guide et je te suis !
_ J'aimerais ajouter jusqu'au bout du monde si tu veux… Elle ajuste la barrette arc-en-ciel qui retient ses cheveux noirs. Plisse les lèvres en une moue adorable, fronce les sourcils et tourne sur elle-même. Deux fois. On va par là !
_ L'excitation qui m'envahit habituellement lorsque je pars à la découverte d'une nouvelle ville, fait défaut. Problème de concentration. Les trois bestioles souriantes qui se balancent à la poignée du sac de Nijiko m'hypnotisent. Les étranges taches rouges sur les trottoirs me dégoûtent et m'obligent à slalomer. Le grondement furieux d'une meute de dizaines de scooters couvre les mélodies des tubes de J-Pop crachés par les mauvaises enceintes des magasins. Je stoppe net à la vue d'un buffet en plein-air. S'y mêlent des légumes multicolores, des champignons évoquant du simili cuir, du tofu à toutes les sauces… Les mille odeurs qui s'en dégagent n'en font plus qu'une. Je salive. Mais Nijiko me prend par la main et m'entraîne dans son sillage. Hayaku !
_ Une passerelle qui enjambe un large boulevard nous permet de prendre de la hauteur. L'index de Nijiko pointe vers le bambou géant qu'est la tour Taipei 101, vers les toits compliqués des temples et les arbres tropicaux qui s'immiscent dans les rares espaces disponibles. Mais je fixe surtout les bracelets arc-en-ciel enroulés autour de ses jolis poignets… Juste en dessous, les trottoirs et la chaussée sont mouchetés de rouge.
_ – Nijiko. Tu as remarqué ce sang partout dans la rue ?
_ – Du sang ?
_ – Oui, regardes toutes ces taches.
_ – Eto… Non, ce sont des crachats. Rouges parce que les gens ont croqué des noix de bétel qui font beaucoup saliver. C'est comme une drogue plus ou moins autorisée. Les hommes adorent. Ils en achètent des petits paquets, le soir surtout, à des filles installées sur les trottoirs. C'est joli vu d'en haut, non ? On dirait un léopard rouge et gris. Enfin… je me dis que ce serait encore mieux si…
_ – …
_ – Tu sais… j'ai une idée.

_ Dans la moiteur de notre modeste chambre d'hôtel nous mettons au point un plan, enfantin dans tous les sens du terme. Ensuite, tout va très vite. La recherche de magasins spécialisés. L'achat de tubes de peintures. La récupération de bouteilles plastiques vides. La préparation des mélanges qui nous colorent les doigts. Son bisou bleu, puis jaune, puis rouge sur ma joue.
_ Trois jours plus tard, nous contemplons satisfaits l'alignement d'une vingtaine de bouteilles remplies d'eau épaissie par les peintures de différentes couleurs. Nijiko, avec ses hautes chaussettes rayées, éclipse presque cet arc-en-ciel 100 % chimique. Un plan de Taipei à la main et réprimant un fou-rire, elle fait la pause pour la photo.
_ – On est bête non ?
_ – Un peu. Mais c'est pas grave.

_ Les nuits suivantes, nous parcourons les rues du centre-ville, rapides, mobiles, décorant les trottoirs de milliers de taches colorées. La semi-obscurité nous permet d'agir discrètement, malgré l'animation permanente. Taipei ne dort pas. Ses habitants profitent des heures fraîches de la nuit pour envahir les boutiques de Ximen ou d'ailleurs, assumant sans complexe leur statut de consommateurs malléables. Au lever du soleil, nous fréquentons les night market pour avaler tout ce qui entre dans la catégorie qu'est-ce que ça peut-être ? C'est une règle que nous nous sommes imposée. Puis nous dormons jusqu'à midi avant de marcher dans cette cité étrange dont les murs suintent d'humidité. Après une semaine à ce rythme, je me suis attaché à la ville et surtout à celle qui me la fait découvrir. Son rire me fascine. Je le provoque en détaillant par exemple les candidats aux élections municipales qui pausent en tenue de base-ball ou nagent avec des dauphins sur les affiches qui couvrent les vitrines. Elle me guide vers des temples fabuleux sur lesquels s'enroulent des dragons géants. Elle m'initie au plaisir culpabilisant de la dégustation des melon pan japonais, vendus dans les boulangeries locales. Elle ne se perd jamais dans le labyrinthe de ruelles thématiques bordées là d'ateliers de réparation de scooters, là de librairies où l'on écoute des chansons françaises d'un autre temps.
_ Une semaine passe. Nous sirotons un Calpis Water en regardant des écoliers répéter une chorégraphie compliquée sur l'esplanade du mausolée de Tchang Kaï-chek. Elle m'annonce alors la fin de nos nuits d'errance colorées. Merci pour ton soutien murmure-t-elle.
Le lendemain, du haut de cette passerelle que nous avions franchi ensemble le premier jour, nous contemplons une partie de notre œuvre. Un arc-en-ciel éclaté couvre les trottoirs. Je relève sa casquette (arc-en-ciel évidemment) et l'embrasse. Elle garde son sérieux.
_ – Il faut rester là un moment dit-elle. Les gens ne se rendent compte de rien. S'ils voient que l'on regarde, que l'on photographie, ils regarderont aussi. Et puis…mets tes mains dans tes poches, elles sont encore toutes tachées !
_ Elle a raison. Une heure plus tard, les passants détaillent les trottoirs et immortalisent notre tableau sur leurs portables. Nous rentrons nous coucher, satisfaits.
_ Nijiko passe désormais ses journées à suivre le buzz qui anime la toile locale, à me traduire les journaux, à découper les photos de notre arc-en-ciel qui illustrent les unes. Curiosité, inquiétude, polémique…Une rumeur se répand. Des noix de bétel empoisonnées coloreraient la salive. Une nouvelle drogue pour pervertir la jeunesse ? En cette période d'élections certains y voient des manœuvres politiques. La Chine est montrée du doigt, puis les immigrés et les peuples indigènes. D'autres devinent une campagne publicitaire pour un nouveau centre commercial ou un message en faveur de la paix. Mais quelle paix s'interrogent-ils ? Nijiko exulte devant ce spectacle. Je sens qu'elle s'éloigne de moi.
_ Puis des analyses sont faites. Il ne s'agit que de peinture. On crie au génie, salue cette expression sans contrainte qui brise le carcan des programmes culturels subventionnés, ceux qui aliènent la créativité. Les consommateurs de noix de bétel se remettent à mâcher. Les palabres inutiles cessent, le soufflé médiatique retombe peu à peu. La première violente averse de mousson nettoie notre arc-en-ciel. La peinture coule en rivière colorée dans les caniveaux. Et un matin, Nijiko n'est plus là. Un voile tombe sur cette brève séquence de bonheur et je troque ma tenue d'amoureux transi pour celle, habituelle, de voyageur solitaire.
_ Les années passent. Je ne sais toujours pas pourquoi Nijiko et moi avons repeint les trottoirs de Taipei. Etait-ce juste une expérience jubilatoire ? Pour moi oui, accompagné du désir de rester à ses côtés. Mais elle, quel était son message ? Je ne l'ai jamais revu. Restent des souvenirs – son rire, ses tenues arc-en-ciel. Ainsi qu'une attirance obsessionnelle pour tout ce qui touche au Japon. J'apprends sa langue. Enfin, j'essaye. Aujourd'hui, leçon 14. Troisième mot de la colonne de gauche du tableau de vocabulaire : Niji = arc-en-ciel. Nijiko, l'enfant de l'arc-en-ciel. Un début d'explication ?

Jury des internautes : 785 votants
_ 1er :
Nouvelle 117 _ Lucie Capitaine, Manon FAYARD, Arles (13)

Le ciel qui recouvrait les Grandes Eaux des Vastes Mers Venteuses était chargé, ce soir-là, d'un cumulonimbus noir prêt à exploser. La température dégringolait depuis la fin de l'après-midi. On approchait du zéro. Accompagnant le grondement sourd du tonnerre, le nuage lâcha soudain en grosses gouttes ses réserves de pluie. Certaines d'entres elles vinrent s'écraser quinze mille mètres plus bas sur le pont du Grand Navire de Guingois dont la proue fendait avec la vigueur d'une lame les flots excités par le vent. Tous les marins se tenaient à l'abri dans la cantine et houspillaient le cuisinier à cause de la fadeur de ses mets, se perdant dans des palabres qui ne les empêchaient cependant pas de tout engloutir d'un trait et d'arroser généreusement de grog brûlant leurs gosiers asséchés. En effet, les marins étaient heureux et ils célébraient : quelques jours auparavant, ils avaient vaincu le Grand Navire Droit Comme Une Frite et avaient jeté son équipage aux requins. Toutefois leur enthousiasme les avait rendus négligents, aussi ignoraient-ils que quatre de leurs ennemis de l'espèce la plus coriace avaient échappé à l'assaut et tenaient, sept ponts au-dessous d'eux, un conciliabule clandestin : sans doute cette information leur aurait rendu le souvenir de la bataille bien moins jubilatoire.
_ Plusieurs jours maintenant que la passerelle avait été repliée et qu'on avait quitté la terre ferme. Plusieurs jours que les quatre complices voyageaient en secret dans ce grand navire déglingué dont les voiles déchirées pendaient misérablement à un mât biscornu, sans voir la lumière du soleil, ballottés par le rythme des vagues vigoureuses du grand large, avec tout juste de quoi boire et de quoi manger pour survivre. Mais ces quatre-là en avaient vu d'autres. Enfin, surtout Lucie. Il n'y a pas si longtemps elle était encore capitaine et il était hors de question qu'elle s'avoue vaincue. Dès l'abordage qu'ils avaient subi, elle avait su fédérer ses compagnons d'infortune autour de son projet : il fallait se révolter contre ces marins d'eau douce, leur montrer que la race sanguinaire des corsaires ne se laisserait pas aliéner et même, les renverserait. Lorsqu'elle avait lancé son appel au rassemblement un peu plus tôt, elle avait senti que ces âmes malléables accepteraient sans rechigner qu'elle leur servît de guide dans cette mésaventure. Elle leur faisait part à présent de son plan dont elle avait déjà imaginé chaque séquence. Si l'imagination faisait cruellement défaut à Marcel, Igor et Jojo, ils n'avaient toutefois jamais manqué de prouver leur courage inébranlable et restaient d'excellents alliés pour l'exécution de ce scénario : on disait que Marcel s'était illustré autrefois dans une belle action de bravoure où il avait mis en déroute une poignée de pirates des plus cupides grâce à sa maîtrise des attaques au fer ; qu'Igor avait été le plus grand pilleur de nourriture de Saint-Pétersbourg (on disait même qu'il avait fomenté la révolte au sein des milieux pauvres de cette grande ville de Russie en participant à leur affamement dans les années bissextiles) ; et enfin, que Jojo jouait magnifiquement de l'accordéon, malgré sa tendinite indélogeable. Il va sans dire qu'au-delà de tout plan, ils avaient tous vraiment besoin de Lucie : elle était la seule à savoir faire correctement le café ! « Vous voyez, dit Lucie pour conclure, il n'y a qu'ensemble que nous pourrons réussir à troquer notre statut de vaincu contre la liberté de sillonner les Grandes Eaux des Vastes Mers Venteuses à bord du Grand Navire de Guingois ! »

_ Il était l'heure d'agir. Pour que le rituel du rendez-vous secret soit parfait, chacun mêla son sang à celui de l'autre en signe de soutien inconditionnel et de fraternité éternelle. Les dés étaient jetés. Lucie, Marcel, Igor et Jojo se regardèrent avec l'intensité d'une dernière fois : la moindre faille ferait écrouler toute leur combine et ils mourraient. Des pas lourds qu'ils n'attendaient pas firent résonner l'antre métallique de la soute. Lucie cria : « Soyez mobiles ! » Et tous se dispersèrent.
_ De la cantine, les marins un peu ivres commencèrent à entendre le son insolite d'un accordéon. Attirés sur le pont glissant, se tenant les uns aux autres de peur de tomber, ils ne distinguaient ni Jojo jouant dans l'obscurité, ni Marcel qui détachait à coups assurés d'épée les cordages retenant une embarcation de sauvetage. Les marins formaient à présent une masse tremblant dangereusement près du bord. L'accordéon cessa brusquement sa musique enjôleuse et fit résonner les notes discordantes d'une cacophonie inquiétante. Pris d'un même sursaut, tous les marins dérapèrent et se retrouvèrent vingt-sept mètres plus bas, les fesses coincées dans la petite embarcation que Marcel leur avait préparée. Marcel et Jojo retrouvèrent Igor attablé dans la cantine : il savourait sans gêne aucune les restes du dîner laissés par l'équipage évincé. Puis le doute les prit : le capitaine avait-il été éjecté avec ses marins ? Ils n'étaient pas sûrs de l'avoir vu… Mince, Lucie ! Elle devait être en danger ! Armé de son épée, Marcel courut jusqu'à la salle de pilotage du bateau en criant son nom à plein poumon. Lucie était étendue au sol, assommée, la carte de navigation dans une main, la boussole dans l'autre. Marcel s'apprêtait à appeler les autres à l'aide quand une voix cria : « Lucie ! A table ! »
_ Excitée par son jeu, Lucie n'avait pas vu le temps passer. Avant de rejoindre ses parents, elle rangea soigneusement sa figurine de mousquetaire, son ours en peluche portant l'inscription russe mais néanmoins équivoque « ? ???? ???? »* sur son estomac et sa boite à musique sur laquelle tournait un petit singe au son des mélodies rayées d'un vieil accordéon.

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* J'ai faim

_ 2ème : Nouvelle 023 _ Tom le bit, Etienne DESFONTAINES, Gruson (59)

Le bit est une unité de mesure informatique
désignant la quantité élémentaire d'information
représentée par un chiffre du système binaire.
Il ne peut prendre que deux valeurs : 0 ou 1

_ ? Eh, dit Tom, regarde, c'est ouvert !
Il se dresse derrière l'écran, qui vient d'être allumé. Kim émerge lentement de sa torpeur. Il a du mal à répondre à l'appel de son ami. Trois jours sans sortir, des heures et des heures dans le noir, à ne rien faire. Le retour à la lumière est plutôt rude.
_ ? Quoi, grogne-t-il, il est là ?
_ ? Ecoute, dit Tom, un doigt sur la bouche, pour l'empêcher d'entrer dans des palabres inutiles.
_ On entend le cliquetis du clavier, le PC ronronne doucement. Tom s'avance au bord de l'écran. Il a juste le temps de comprendre la raison de ce réveil intempestif. Les fenêtres s'ouvrent à toute volée. Internet Explorer tourne à plein régime : la météo, Facebook, les pubs et les infos déboulent. La messagerie décharge des dizaines de mails, les fichiers attachés passent en rafale, aussitôt jetés à la poubelle ou rigoureusement classés dans les dossiers du disque dur
_ ? Ça y est ! dit Tom, sans se retourner, il est rentré ! Prépare-toi, Kim.
_ Les deux compères sont ancrés dans la note de synthèse, que leur hôte avait enregistrée sous Word, juste avant de partir en week-end. A deux clics de l'icône « W », dans la barre des tâches. Une position pas forcément facile à conserver, mais un endroit idéal pour apercevoir ce qui se passe dehors.

_ Kim réprime un bâillement. Il aurait volontiers pris un café, mais il n'en aura pas le temps. Il s'accroche, lui aussi, à la barre des tâches. Pas question de rater l'événement ! Pas question surtout d'être séparés. Deux petits bits, un « 0 » et un « 1 », ça ne va pas l'un sans l'autre, ça vit ensemble. Ils appartiennent à cette espèce bizarre qu'on appelle des « Binary digit« . On dit « bit« . Ça va plus vite, et ça permet de ne pas se mêler les pinceaux dans le jargon informatique. Tom, c'est un « zéro ». Une bonne tête brune. Des yeux noirs qui roulent dans tous les sens. Il est toujours le premier à savoir ce qui se passe. Il connaît toutes les passerelles des disques durs, il ne rate jamais une occasion de partir à l'aventure. Par contre, Kim, c'est un « 1 « . Un gentil petit « 1 », bien blond, bien droit, toujours souriant. Il ouvre de grands yeux bleus. Pas vraiment rapide, plutôt nonchalant, malléable aussi. Il ne se précipite pas, il se laisse aller sur la toile.

_ Mais la loi de la séquence informatique est ce qu'elle est. Sans Kim, pas de Tom. Sans Tom, pas de Kim. En électronique, on dit aussi que le « 0  » est ouvert, et que le « 1 » est fermé. En magnétique, on trouve que le « 0 « est un pôle positif, et que le « 1 » est négatif. Par contre, en logique : le « 0 » a toujours faux ! Ce qui ne veut pas dire que Tom est un menteur. Et le « 1 » dit toujours vrai. Ce qui ne veut pas dire que Kim a toujours raison. On s'y perd. Mais pour nos deux amis, c'est une confusion jubilatoire ! Ils éclatent de rire, et ils en remettent une louche : ils se racontent l'histoire du Ying et du Yang. En chinois, dans le texte. Ils parlent d'ailleurs toutes les langues. Ils sont toujours à l'aise, que ce soit à Paris, à Shangaï ou à Rio de Janeiro.

_ Tiens, Rio, justement… Le carnaval. Tom s'y verrait bien tout de suite, mais il va devoir attendre. C'est au mois de mars. Il l'a déjà fait, il adore ça. La samba, ça le connait. On lui a même demandé un jour de servir de guide à Copacabana pour un car entier de touristes : des « bits » du Danemark ! Mais, pour le moment, ce n'est pas du tout là qu'ils se réveillent. Ils sont à Paris. Au 4° étage dans bel immeuble de la rue de Vaugirard. Il est dix heures du soir, et le propriétaire de l'ordinateur qui les héberge vient de rentrer.

_ ? Kim, dépêche-toi, enfin !
_ Comme toujours, Tom est excité, et Kim est à la traîne. Il se passe la main dans les cheveux, il rassemble son bric-à-brac, son mobile et ses crayons, il fourre le tout dans son mini sac à dos. La note où ils sont fixés, ligne 8, douzième mot, est destinée à un supérieur hiérarchique. C'est écrit en haut à gauche : « à Herbert Spandauer, 138, Karl Liebknecht-strasse, Berlin »
_ ? Vite, Kim, vite !
_ Tom insiste. Il voit le regard tendu du jeune cadre en chemise, qui vient d'allumer le PC. Les messages surgissent toujours les uns derrière les autres. Il y a bien eu une courte pause, pour envoyer de la musique dans les baffles. Mais, cette fois, ça ne va pas tarder. Un mot gentil, une brève explication pour illustrer son propos : « nous avons le soutien des associations de consommateur« , un salut laconique en fin de message. Il va transférer la note à Berlin !

_ Kim arrive enfin au bord de l'écran. Il a voulu troquer son petit gilet gris, contre un grand pull bariolé. C'est du plus bel effet. Sauf que, maintenant, c'est tout sauf une valeur binaire : c'est un arlequin à tête blonde !
_ ? Tu exagères, dit Tom. Ça va faire classe, à Berlin, tiens !
_ Mais il n'insiste pas. Pas question d'aliéner leur solide amitié, pour une querelle de bouts de ficelle. Le cliquetis du clavier est de plus en plus rapide. Pas de souris. C'est le frôlement de l'index qui guide le pointeur. L'homme est concentré, c'est le type même du cadre dynamique, impatient d'agir. Derrière lui, un immense tableau d'art moderne lance des lignes bleues et rouges sur fond blanc. Coloré, mais incompréhensible. Le plateau du bureau, lui, est quasiment vide, soigneusement dépoussiéré. Pas de crayons, ni de stylos. Le blackberry est à portée de main. On est en wi-fi. Tout va très vite.

_ ? Ça y est, dit Tom !
_ Ils s'agrippent l'un l'autre, ils s'arc-boutent à leur ligne 8, dans la note de synthèse. Une jeune femme appelle dans la pièce voisine : « Tu viens, chéri ? » Un clic, l'adresse mail est posée. Un autre clic : la note est attachée.
_ ? Waaaooouuuuhhh ! lance Tom, c'est parti !
_ Kim regarde autour de lui. Il observe les lettres, les mots, qui les précèdent.
_ ? Tout est en ordre, pense-t-il, pas de bug, pas de bizarrerie dans le message. C'est bon.
_ Il se crispe sur le dos de Tom. Un dernier clic, ils sont basculés.
_ Le web défile à la vitesse de la lumière. Pas le temps de regarder le paysage.
_ Un grand choc. Ils sont arrivés.

_ ? Ça va Tom ?
_ Ils sont un peu sonnés. Pour le coup, c'est Kim qui prend l'initiative. C'est qu'il l'aime bien, son Tom. Il ne voudrait pas le perdre. Il scrute son visage.
_ ? Ça va, répond Tom, le regard brusquement tendu. Mais c'est quoi, ce bazar ?
_ Il a repris ses esprits, il voit les autres « bits » se mettre en place dans le nouveau disque dur. L'espace est ici bien plus grand. Mais quel capharnaüm ! Il y a des lustres que la défragmentation n'a pas été lancée. Ils côtoient des morceaux de dessin, des bouts de vidéos mal enregistrés, des photos de plage, des programmes esquintés qui ne servent plus à rien. Leur note reste pendue au message, elle risque bien de ne pas être ouverte de sitôt. Ils s'approchent de l'écran. Et tous les deux ouvrent des grands yeux, ronds comme des soucoupes… Du diable si ce qu'ils voient ressemble à Berlin

_ La suite au prochain concours…

_ 3ème : Nouvelle 138 _ Les mille et une nuits d'un Afghan, Nina FASCIAUX, Paris (75)

J'ai été trimballé comme un paquet, troqué contre de l'argent, persécuté, poursuivi. J'ai traversé l'Asie Centrale, emprunté la route de la soie sans en voir les trésors. Mon errance était obscure, mêlée d'espoir et de découragement au gré des rencontres et des kilomètres parcourus.
_ Maintenant je suis en France. J'ai demandé l'asile politique au pays des droits de l'Homme. J'ai souhaité l'utopie, j'ai cru qu'une autre vie paisible, dénuée de violence et bercée d'illusions, se profilait avec en toile de fond la tour Eiffel.
_ Personne ne veut croire à mon histoire pourtant. Les entretiens avec les policiers furent vains et pénibles, palabres interminables dans lesquelles je fais face à des individus pour qui je ne suis personne, on m'a ôté d'un seul coup de baguette identité et souvenirs : on nuance mes propos, on fait des grands drames de ma vie des sornettes d'adolescent capricieux, comme s'ils étaient malléables. Je n'avais pas faim avant, je n'avais même pas soif d'argent. Je suis venu chercher une liberté, un soutien qui aujourd'hui semble me donner le seul droit de raconter des histoires, toujours les mêmes, comme s'il s'agissait d'un conte des mille et une nuits, avant d'être expulsé à nouveau vers ce qui fut un enfer. Je suis Schéhérazade au pays du vin rouge. Un pachtoune mangeur de grenouilles ? Maintenant j'ai faim et ce que je conte n'a pas d'écho dans l'oreille de ceux qui m'écoutent. Je mendie du café et des sourires dans les centres sociaux, en compagnie d'une cinquantaine d'autres afghans : nous sommes venus en éclaireurs, nos épouses nous rejoindront ensuite. Les seules femmes isolées qui sont présentes avec nous ont perdu leur guide, leur mari, une famille.
_ J'étais avocat et je me retrouve aujourd'hui de l'autre côté du barreau, à défendre une cause qui cette fois est la mienne, je jongle avec la loi et seule triomphe ma maladresse dans un théâtre dont je ne connais ni les usages ni les metteurs en scène, dans lequel j'ai peine à comprendre la langue du public.
_ Quand on m'a refusé le droit d'asile j'ai fait appel bien sûr. J'étais logé dans un foyer où des bénévoles accompagnaient les réfugiés: discussions autour d'un thé, d'un petit-déjeuner, je pouvais raconter mon parcours et tenter de l'illustrer avec des mots qui résonnaient dans les mœurs des français. Ensemble, au cœur de séances d'aide au récit, nous avons pu reformuler en une suite de séquences les bribes d'un passé que je voulais oublier et qui pourtant constituait une passerelle fragile vers une vie meilleure. Je n'avais plus que ça : des légendes à raconter pour essayer de sauver ma peau. Enivré par mes propres réminiscences, aliéné par les souffrances qu'elles provoquaient, j'étais bouffé par l'attente. L'administration donne une seconde chance à ceux dont l'histoire est singulière, unique. Prouver que ma vie est unique… Combien sommes-nous dans ce cas-là, échoués du conflit qui ravage l'Afghanistan ?
_ Etre mobile, apprendre le français, braver l'administration, lutter pour survivre sont des choses sur lesquelles on peut agir. Mais comment rendre mes souvenirs plus attractifs à la liberté ? Qui peut dire si j'ai le droit de séjourner ici pour rester en vie ?
_ Le juge des libertés et de la détention décide si, après un séjour en centre de rétention administratif situé près de Roissy, je vais pouvoir rester ici, isolé de tout mais libre, ou si je vais retourner dans un pays qui ne veut plus de moi pour de sombres raisons politiques, idéologiques… Idéologie ?! Des âmes perdues vagabondent dans un pays étranger à la recherche d'une seconde chance, qui si elle survient, sera aussi jubilatoire qu'injuste pour les âmes restées en peine. On me dit que mon récit me donnera un titre de séjour. Mais comment le raconter ?
_ Je possède désormais une autorisation provisoire en attendant que mon recours soit traité. Les centres d'hébergement sont saturés et la neige tombe à gros flocons sur Paris. Je vis dehors, toujours dans le même quartier près de la gare de l'Est, de peur de ne plus savoir me repérer dans cette errance. Alors que les jours s'amenuisent, la lumière n'est plus qu'un interstice entre deux nuits angoissantes auxquelles s'ajoute un souffle glacial : l'hiver. J'ai fui la peur de mourir pour une guerre mais la peur m'a pourchassé comme un soldat et grandit doucement en moi avec la tombée du jour, s'ajuste à mes tremblements pour ne plus me quitter jusqu'au petit matin. La guerre s'est transformée en une lutte personnelle pour ne pas succomber au froid. J'ai changé de pays sans me débarrasser de la crainte insoutenable de mourir.
_ C'est en m'égarant dans ce sombre désespoir que c'est arrivé. J'ai commencé à chercher à tout prix un moyen d'échapper pour la deuxième fois à la mort, persuadé qu'elle viendrait avec les premières lueurs du jour suivant. Pour me sauver du froid, il me fallait trouver un refuge en attendant que la décision soit prise quant à ma demande de séjour. Les foyers étaient bondés et je pensais alors aux alternatives : la prison, l'hôpital, ou le centre de rétention. Ce dernier était bien trop proche des avions en partance pour Kaboul pour que je me risque à y entrer de mon plein gré, la prison trop dangereuse…je ne pouvais me résoudre à me faire du tort. Je décidai donc de demander à quelqu'un d'autre de m'en faire, ce qui en plus de susciter la pitié des personnes en charge de mon dossier (peut-être), me vaudrait un séjour de quelques jours dans une chambre d'hôpital. Je demandai alors à un réfugié haïtien de me battre, ce qu'il prit comme une aubaine de décharger sur moi sa haine et son chagrin. Il me brisa trois côtes et me broya le poignet : j'échappai ainsi à la mort et m'accordai un sursis jusqu'à la prochaine fois qu'elle viendrait me hanter.

 
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