Nouvelles 2012 (semaine 2)

Comme un œuf

(Trois dixièmes de millimètre par jour)

C'est quand Camille a entériné notre inéluctable séparation que je me suis rasé le crâne. J'en rêvais depuis longtemps mais mon entourage, Camille en tête, s'était toujours mobilisé contre cette éventualité à chaque fois que je l'évoquais. Une fois l'intervention capillaire effectuée, politesse oblige, je n'ai pas eu droit à des remarques franchement négatives mais plutôt à des regards faussement indifférents. Je ne m'y trompais pas : on n'aime pas souvent ce qui change, chez les proches.

J'ai très vite constaté que ces réticences étaient largement compensées par un surcroît de bénévolence chez des personnes ne me connaissant pas « avant ».

C'est surprenant comme l'attitude des gens peut basculer sur un détail physique. Comment la peau nue d'un crâne, exhibée, lisse, vulnérable, peut devenir source de convoitise, inciter autrui au contact, de manière certes sélective mais aussi sûre et puissante que d'autres signaux d'appel plus classiquement répandus.
Comme si le plaisir subtil de porter la boule à zéro, à la merci de la plus infime caresse d'air, se ressentait à l'extérieur. J'ai adoré le picotement léger sous la pulpe des doigts dès le lendemain, et, quelques jours plus tard, cette sensation unique, juste en effleurant le bout des cheveux en repousse, de mettre en mouvement des milliers de petits leviers sous ma peau, qui déchargeraient dopamine à foison près de mes centres nerveux.
Etait-ce le large sourire généré par tous ces nouveaux plaisirs ? Ou l'ambivalence intéressante entre l'aspect chauve du nouveau-né, traditionnellement doux et féminin, et le côté mâle hypertestostéroné ? Ce qui est sûr, c'est que je plaisais toujours, mais plus du tout aux mêmes personnes.

J'ai rencontré Fanny dans la rue.
C'est moi qui l'ai remarquée tout d'abord: des jambes incroyablement longues et musclées, à peine revêtues d'une minijupe tellement courte que mon premier réflexe a été de me demander ce qui se passait quand elle laissait tomber, mettons, son sac, en l'occurrence un truc énorme et bariolé. Mais tout de suite après, j'ai croisé son regard provocant, incitant au duel. Son regard où on lisait clairement que sa démarche lente, son déhanchement outré et son vêtement trop petit constituaient une artillerie destinée à laminer quiconque ne lui prêterait pas immédiatement allégeance.
Avant que j'aie pu détacher mes yeux d'elle, elle avançait sur moi sans qu'à aucun moment j'aie eu l'impression qu'elle infléchissait sa trajectoire. Comme si j'avais été sa proie de toute éternité.
Je ne sais plus ce qu'elle m'a dit, ou alors j'ai voulu l'oublier. Est-il possible que j'aie accepté de « prendre un pot » avec quelqu'un capable d'avoir un entrée en matière aussi piètrement banale que « J'adore ton look » ? Peu importe. Fanny savait ce qu'elle voulait, et avec certaines personnes c'est un plaisir de se plier à la volonté d'autrui – quitte à remettre en question, au passage, certaines de ses valeurs. Je n'aurais jamais pensé me retrouver un jour au lit avec une fille-tigre que je ne connaissais pas trois heures avant. Ni que ça me mettrait sens dessus dessous à ce point. Ni qu'un rendez-vous le lendemain, que j'envisageais d'ordre amoureux, consisterait en fait à l'accompagner chez un « pote », pour une fête d'anniversaire dont elle m'assura qu'elle n'y resterait pas longtemps. En effet. Fanny sembla m'oublier dès les premiers verres, m'obligeant, pour faire bonne figure, à multiplier les interactions sociales avec des spécimens humains à la fois très variés dans leur apparence, et très semblables dans leur manière de rendre obligatoire l'absence de contraintes. Nom de Dieu, qu'est-ce que le hasch peut me rendre malade. En cherchant la salle de bains, je vis Fanny quitter la soirée en pleine forme, entraînant à sa suite deux types même pas beaux, un blond cadavérique sans menton et un petit gros.

Mes débordements non désirés furent canalisés avec l'aide d'une espèce d'éphèbe post-romantique aux longs cheveux ondulés, Steban, dont les mains fraîches et la voix posée étaient vraiment très réconfortantes. C'est lui qui dégotta je ne sais où un flacon d'huile essentielle d'estragon sauvage, ce qui, allié à l'essuyage régulier de mon crâne en sueur, diminua considérablement mes spasmes. De gratitude, j'en aurais fait n'importe quoi. D'ailleurs, j'ai fait n'importe quoi. Probablement un effet secondaire des diverses substances partagées avec un peu tout le monde au cours de la soirée. Steban, donc. Pourquoi pas. Fanny évaporée, tout m'était égal.
Nous nous sommes même revus, malgré ces débuts pour le moins gastriques. Sensible et doux Steban. Nous étions tellement différents que c'en était distrayant. Pour être honnête : excitant.

Et puis, au bout de quelques semaines, mon intérêt s'est effiloché. J'en avais assez d'être quelqu'un de cool. J'en avais assez du sexe exclusivement buccal. J'en avais assez de braver les regards trop curieux, les remarques, les allusions. J'ai cessé de voir Steban, et j'ai laissé passer une semaine, puis deux, sans me raser la tête.
Il y a eu un passage un peu délicat entre le franchement ras et le très-court-mais-féminin, pendant lequel, pour de ne pas ressembler à un légionnaire de retour de permission, j'abusais des gels coiffants et des tenues suggestives.

Camille, qui avait eu vent de ma transformation, s'est arrangé pour qu'on se revoie, « en amis », mais c'était trop tard, j'avais presque à nouveau l'air d'une fille normale.

Hier, je suis passée devant une boutique de body piercing. Ils font vraiment des trucs très tentants, là-bas.

Des mots du monde

Il faisait déjà noir lorsque Maria est sortie de son travail. Chaque jour, elle empreinte le même itinéraire pour rentrer chez elle. Ce soir, les rafales de pluies s'abattent violemment sur la ville. Maria se dépêche de s'engouffrer vers la rame de métro qui va l'amener auprès de ses amies. Ce sont Ella et Lucie, qu'elle côtoie quotidiennement depuis près d'un an. Elles la font souvent rire avec leurs histoires même si au début de leur rencontre, elle ne les comprenait pas très bien. Il faut dire que la barrière de la langue les séparait. Maria ne maîtrisait pas encore très bien le langage de son pays d'adoption mais, au fil du temps, elle a fait preuve de patience et de détermination. Sa persévérance était alimentée par le fait que les vies d'Ella et Lucie la faisait rêver. Elles lui semblent encore aujourd'hui tellement plus palpitantes que la sienne, toujours en perpétuel mouvement. Comprendre leurs bavardages a incité Maria à apprendre la langue. Le récit des vies de ses amies lui donne souvent l'impression de vivre dans un monde totalement différent du leur.

Ella est spécialiste en commerce international. Elle est toujours enjouée même si elle est chaque jour confrontée à certains hommes d'affaires dont le sens de l'existence est orienté vers le profit et dont la seule chose de valeur qui soit reconnaissable à leurs yeux est l'argent. Elle confie souvent à Maria que ce dont elle souffre le plus dans son travail, c'est de voir ces gens passer à côté de l'essentiel. Mais la figure du capitalisme, même chancelant, constitue un modèle encore profondément ancré dans le fonctionnement du monde. Quand le soir, Maria est seule chez elle, elle repense aux combats d'Ella et elle s'interroge sur la difficulté des uns et des autres à accepter de gagner moins, dans l'optique de partager.

Puis ses pensées dérivent vers les aventures amoureuses et plus légères de Lucie qui finissent toujours par être source de drôleries. Son amie est une romantique dans l'âme, toujours à courir après l'illusion du grand amour ce qui l'amène inévitablement à de grandes déceptions. Lucie rêve d'aimer et d'être aimée avec comme aspirations celles d'un couple moderne : égal et juste dans la répartition des tâches. Maria éprouve des difficultés à comprendre les désirs de Lucie. Pour l'instant, personne ne partage réellement sa vie. Lucie travaille pour une agence publicitaire. Son métier l'entraîne à rencontrer de nombreuses personnes issues d'horizons différents. « C'est un des aspects qu'elle préfère : », dit-elle à Maria, « le multiculturalisme. ».

Maria n'a pas du tout compris le sens de ce mot, la première fois qu'elle y a été confrontée. Elle a consulté son petit dictionnaire le soir, chez elle, et en le refermant, elle ne pouvait dire si le mot existait aussi dans sa langue maternelle. Dans son village d'origine, on était assez peu confronté à l'intervention d'une autre culture et la seule fois où Maria l'a été, c'était aux sons des mitraillettes qui dévastaient son village. Ce jour-là, Maria a fui cette autre culture qui venait opprimer la sienne. Elle a fui, de toutes ses forces, de tout son être, sans rien emporter avec elle si ce n'est son corps qui lui semblait trop lent pour éviter les balles et le bruit dans sa tête des cris de terreurs et de douleurs causés par les tirs. Tout au long de sa course, elle a pleuré : des larmes de peur d'abord, de deuil ensuite. Elle a pleuré ses morts, proches et moins proches. Elle a pleuré son village et la perte des multiples richesses de tout ordre de celui-ci. Elle ne s'est arrêtée de courir que lorsqu'une rivière lui a barré la route. Alors elle est tombée à genou et elle a bu, c'était tout ce que son corps lui autorisait encore de faire. Une petite embarcation a fini par passer et elle, sans marche arrière possible, s'est laissée emportée par les flots. Son exil l'a conduite dans une grande ville d'Europe où, accueillie comme réfugiée politique, elle s'est sentie minuscule mais remplie du besoin et de l'envie immense de (re)vivre. Passant d'abord par un centre de transit, elle a ensuite trouvé un travail manuel qui ne nécessitait pas l'usage de la parole afin de gagner sa vie. Pourtant, elle aime parler. Elle était enseignante dans son village. Mais qu'aurait-elle eu à dire maintenant si ce n'est le bruit laissé dans sa tête par la milice ? Pendant des mois, elle a cherché le moyen de se concentrer si fort sur une chose pour lui permettre d'éviter de penser à ce qu'elle avait vécu là-bas. Le jour, elle se focalisait sur son travail d'ouvrière à la chaîne. Mais la journée terminée, elle était à nouveau seule face à elle-même.

_ Un week-end où elle était en congé, son chemin l'a mené en face d'une boutique où un objet à attirer son attention. C'était un livre de poche dont la couverture lui rappelait un de ses anciens manuels d'institutrice. L'ouvrage avait sur elle l'effet d'un aimant : il fallait qu'elle le touche, le sente, le lise… Mais comment aurait-elle pu ? Il n'était pas écrit dans sa langue. Pourtant Maria l'acheta, c'était un peu comme si elle avait réussi à retrouver quelque chose de son village. Elle l'emmenait partout avec elle. Au début, seuls les détails de la couverture mobilisaient son attention. Elle y distinguait les lettres sans comprendre le sens des mots formés. Il lui a alors paru essentiel d'apprendre cette langue étrangère que son nouveau monde parlait autour d'elle. Elle éprouva la même soif d'apprendre que celle ressentie au pied de la rivière. Elle avait pris conscience que ce livre, qui retenait son attention au point de faire disparaître momentanément les hurlements dans sa tête, lui lançait un défi dont l'histoire contenue en serait comme l'énigme. Maria a ainsi appris à lire en suivant des cours le soir et le week-end. Des lettres, elle a apprit à déchiffrer les mots et puis des mots, des phrases entières. Quand sa compréhension est devenue suffisamment bonne, elle a ouvert son livre, faisant progressivement la découverte de nouveaux mots mais aussi la rencontre d'Ella et Julia, dont les histoires la transportent, le temps d'un trajet en métro dans leur univers. Maria est sensible à la vie de ces deux personnages qui sont devenues, au fil du temps, ses seules amies. Cette vie de papier l'entraîne à s'interroger sur les problèmes qu'elles rencontrent, sur ce nouveau monde européen qu'elle infiltre pas à pas. Peut-être un jour écrira-t-elle aussi pour raconter à cette partie-ci du monde sa propre histoire. Bien sûr, elle pourrait déjà l'écrire dans la langue de ses ancêtres mais qui la comprendrait ici ? Or il lui semble que c'est ici, dans son nouveau monde que la beauté de son village doit être racontée. Car ici, aussi vastes que soient les villes d'Europe, pleines d'avancées et de technologies, il lui paraît que les hommes ont perdu un savoir vivre essentiel entre eux : la générosité et le respect de l'autre. Mais pour l'instant, Maria referme son livre, le métro vient de s'arrêter, elle descend ici, c'est sa station.

Fin d'hiver

La joie aurait pu survenir ce matin-là de ce gris pâle et étincelant d'un brouillard printanier, annonciateur de l'éclaircie à venir. Le petit bonheur, celui simple et sensible de se sentir exister, n'est jamais loin lorsque, maisons, routes et cieux en une superposition de tons sur tons, le gris appelle à rendre grâce à la beauté du monde.

Un temps ensoleillé pour la semaine à venir, avait dit le présentateur du journal radiophonique qu'il écoutait à bord de sa voiture, exceptionnel en cette fin d'hiver, avait-il ajouté, avant de poursuivre son éditorial sur les nouvelles du jour. Pas si nouvelles que cela, pensa Hicham. Le tueur de militaires court toujours tandis que la campagne électorale présidentielle bat son plein.

Il se rendait à l'établissement pour personnes dépendantes où ces frères et sœurs avaient souhaité qu'elle y soit accueillie. Une rencontre récente avec l'équipe médicale leur avait appris que leur vieille mère était atteinte d'une forme de démence, sans que l'on puisse en établir un diagnostic précis. Prévenante, presque effacée, elle gardait pour elle ses petits délires auditifs, de peur qu'on la prenne pour folle et qu'on la retienne définitivement. Il y avait encore peu, lorsqu'elle était encore chez elle, elle s'en était ouverte une dernière fois à Hicham qui avait compris que les musiques et les chansons qu'elle seule entendait, habiteraient désormais cette grande solitude dans laquelle elle s'enfonçait. Avec cet humour tendre qu'il employait pour qu'elle accède à un mieux vivre, il lui avait alors lancé qu'elle avait beaucoup de chance d'être branchée avec une radio si romantique qui diffusait en permanence les aubades tant inspirées de ses amours de jeunesse. Elle avait souri puis elle avait secoué la tête pour ne pas lui montré qu'elle rougissait.

Sa mémoire courte disparaissait et l'ancienne s'altérait à l'énoncé des évènements et des calendriers qui avaient marqué sa vie. Selon le médecin, sans présence permanente, le retour à la maison était impossible. L'admettre pour soi, puis le soumettre à leur mère âgée constituaient les premiers objectifs de lutte contre la démence, cette grande faucheuse de notre humanité. Et la psychologue, toute en douceur sirupeuse et en bon petit soldat de la cause, avait rajouté que travailler à la disparition de toute culpabilité devenait pour tous ses enfants l'élément essentiel de ce combat. Une année, avait-elle asséné, pour qu'elle accepte de se sentir bien !

A chacune de ses visites, aux plaintes de sa mère qui le suppliait, Hicham répondait avec beaucoup d'affection que, peut-être, aux beaux jours, elle pourrait rentrer…Aujourd'hui il devait accomplir ce à quoi il avait toujours résisté et qui était devenu une source de conflits entre lui et ses frères et sœurs. Lui dire enfin qu'il n'y aurait pas de retour.

Tout au supplice du renoncement à l'espoir, la vue de ce gris qui s'enflammait au percement des premiers rayons, l'apaisa. A la radio, se succédaient les interventions des candidats. Aux figures de style des bonimenteurs de la politique se succédaient celles des spécialistes médiatiques, sondages et analyses à l'appui! Les uns mobilisaient leur camp, les autres comptaient les coups et les scores ! Seules la peur de la crise, la peur de l'autre comme quelques vagues promesses attendues dominaient ! Aucun mot, aucune réflexion sur le sens et les valeurs qui fondent le vivre ensemble pour faire société !

Le soleil apparaissait. Le printemps est vraiment en avance, pensa Hicham. Un printemps, un printemps arabe pour cette vieille société occidentale, j'ai faim d'un tel printemps et d'un mouvement collectif qui rêve à nouveau d'un monde plus juste pour tous, et d'une répartition égale de ses bienfaits entre tous. S'enrichir, capitaliser, c'est s'accaparer les richesses pour soi au détriment du besoin des autres hommes. Choisir une certaine pauvreté débarrassée de ses misérables stigmates, c'est participer à une autre croissance, celle de partager entre tous.

A la radio, ce commentateur bien connu débitait toujours son flot de nouvelles. Les militaires abattus par ce tueur fou étaient de confession musulmane. Son téléphone mobile sonna. Hicham ne l'entendit pas tout de suite. Il n'arrivait pas à s'extraire de la confusion qu'avait créée cette information. A nouveau la sonnerie retentit. Un monde s'effondra. Hicham répondit. Votre mère nous a échappés. J'arrive, je suis sur la route, dit-il simplement.

Dans le couloir qui conduit à la chambre de sa mère, au pied de la fresque qui représente Victor Hugo, – la maison de retraite est située dans une ville de la banlieue parisienne où avait séjourné cet immense écrivain tandis qu'il rédigeait « Les misérables » -, Hicham recueillait les explications gênées du personnel. Il apprenait qu'au petit-déjeuner sa voisine de chambre, contre toute habitude, avait allumé la télévision. Après les informations, sa mère s'était habillée, avait pris son manteau et filé en exclamant à sa voisine que ce qu'il se passait était grave et qu'il fallait qu'elle aille voter pour empêcher le mal de nuire au pays!

Hicham ne put s'empêcher de réprimer ce rire soudain, – il dira plus tard à un de ses amis très proches que ce rire l'avait certainement libéré du poids des décisions -, tant et si bien que ce rire si franc balaya tous les reproches auxquels s'attendaient les membres du personnel réunis autour de lui. Mon père était un fervent communiste, leur dit-il, mais ma mère ne s'est jamais intéressée à la politique, trop occupée à élever ses enfants ! C'est à ce moment qu'arriva le médecin qui, essoufflé, déclara qu'elle avait été retrouvée par la police municipale, errante en plein centre-ville.

Elle avait oublié les raisons de son escapade. Ils se regardèrent. C'est gentil de venir me voir, lui murmura-t-elle, embarrassée d'avoir à cacher qu'elle avait été ramenée par des hommes en uniformes. Cela fait longtemps que je ne t'ai vu. Il fait beau dehors. C'est la fin de l'hiver, j'ai hâte de retrouver le printemps.

Hicham abdiquait pour aujourd'hui, remettant à la semaine suivante l'annonce qu'il s'était promis d'exprimer à mère. Il le lui dirait lors de leur visite chez le prothésiste auditif. Elle refusait depuis quelques années de se faire opérer de la cataracte, d'améliorer son audition, je ne suis pas assez vieille pour tout cela, avait-elle dit, ou bien de manger suffisamment, pour ne pas prendre de poids avait-elle encore affirmé. Ses dernières coquetteries ! Hicham se reprochait souvent de les avoir trop respectées.

La gêne disparaissait au fur et à mesure que sa mémoire des faits s'estompait. Tu sais, mon fils, je suis très âgée. Elle lui demanda ensuite, des nouvelles de ses petits enfants.

Quand il la quitta, Hicham se rendit compte que pour la première fois, elle n'avait pas émis de plainte.

Trois jours après, le mal avait sévi. La radio annonça qu'un adulte et trois enfants de confession juive avaient été froidement abattus par ce même tueur fou.
_ Mars 2012.

Le marque page

« La vie est un rêve, c'est le réveil qui nous tue »
_ Virginia Woolf

Elle remonta le drap en souriant. Faisant fi de l'adage qui rit vendredi, pleure le dimanche. Griffonna quatre mots sur une carte de visite. Le pas était sauté. Elle suivrait l'homme de sa vie. Lui, qui hier, lui annonça qu'il allait tout quitter prochainement. Vivre enfin au grand jour. Rêver sous les cieux romantiques de Venise ou Vérone. Plus d'aliénation en vie de seconde zone, de mélancolie en sous sol. D'amour caché. Le bonheur à venir n'avait d'égal que son impatience à lui donner sa réponse. Il fallait qu'elle le voie avant ce soir. Juste pour partager ce grand moment. Rendez-vous 18 heures. Heure fatidique qui sonnera le départ vers un autre destin.

Comment faire pour le contacter aujourd'hui, sans attirer l'attention ? Le dimanche n'est pas le jour des amants. C'est le jour gris de la femme de l'ombre dans l'attente des soirs de semaine entre chien et loup. C'est jour de messe, des faux semblants, du repas dominical. La vie avec ses vraies valeurs. La vie propre et bien rangée de l'amant. Le jour bleu soleil des enfants. Le rose velouté du nid. Le vert bonheur de l'épouse. L'existence réglée comme une partition. Mais la vie a aussi ses fausses notes.

Elle sortit et se dirigea vers le parc. A cette heure matinale, il serait sans doute là. Culte du corps oblige avant le culte en famille. Elle scruta les coureurs se succédant en rafale. Comme dans un mouvement humain perpétuel. Après quoi courent donc les hommes se demanda-t-elle ? Des hommes comètes. Qui vous percutent, vous traversent, filent et s'évanouissent. Ou tombent en météorite dans les jardins secrets. Et ravagent tout.

Au détour d'un bosquet, il apparut. Là, à portée de main, à portée de demain. Une femme l'accompagnait, sans doute la sienne. Elle avança anonyme face à lui. Le croisa en laissant tomber la carte de visite. Regard appuyé. Et poursuivit sa route. D'une œillade dérobée, il comprit. Feignant une douleur à la jambe, il tenta un arrêt brutal calculé. Ramassa subrepticement la carte et l'enfouit dans sa poche. La femme avait continué.

Quelle mouche l'avait donc piqué d'oser une pareille manœuvre ? Pas une sinécure la double vie, se dit-il en son for intérieur. La maîtresse constitue un danger potentiel totalement imprévisible. Capable de faire vaciller le fragile montage de la vie à échafaudages d'un équilibriste de mari. Tournant un regard attendri vers sa femme, il sembla soudain sensible à la sérénité de cette gardienne du temple. Madone de l'âtre et des apparences, loin des méandres tortueux de ses chenaux souterrains. Loin des affres du péché.

Vers midi, les amants se croisèrent dans le reflet de la glace du confiseur. Aucune trêve possible. La tentation toujours et encore. Un supplice sans cesse renouvelé. Se frôler du regard, se toucher des yeux, se parler comme des ventriloques. Cruauté du jeu de l'amour et du hasard. Affamée près d'un fruit inconsommable. Assoiffée, près d'une source à l'eau imbuvable, elle s'enfuit. Rentra chez elle et s'endormit. Son intervention audacieuse la tarauda tout l'après midi. Lui tordit le ventre. Pourrait-il venir ce soir ?

Le soleil de l'après midi réchauffait le parc. Il bruissait des cris d'enfants. Assis près de son épouse, il lisait en surveillant les enfants. Un couple des dimanches après midis. Il torturait la carte de visite dissimulée au gré des pages. L'observait d'un œil furtif. La grignotait à la dérobée du bout des yeux. Il tenta la noyade dans la lecture mais ses pensées filaient vers le grand large. Il égrenait des plans plus saugrenus les uns que les autres pour s'éclipser ce soir. Mais tout prenait l'eau. En quoi était-ce urgent qu'il vienne la voir ce soir ? Aurait-elle décidé d'en finir ? lui murmura sa petite voix intérieure. Il n'osait se l'avouer, mais cela faciliterait bien la suite des évènements. Et reprit sa lecture.

Les petits chevaux de bois du manège donnaient le tournis. Le remue-manège de ses idées s'emballait. Tournait, se retournait, se détournait. Les mots du livre prenaient de la vitesse Son horloge intime sonnait le tocsin. Son monde secret partait en déroute. Même ses sens semblaient prendre la tangente. Il cherchait désespérément l'issue de secours. Les enfants riaient. Innocents. L'épouse lisait. Sereine. Un hurlement brutal le tira de son radeau en perdition. Un enfant allongé par terre hurlait à fendre les tympans. Machinalement, il glissa la carte en guise de marque page puis se précipita pour le relever. Les égratignures, un peu de sang et les larmes constituent le quotidien banal des après-midi familiales. Un baiser et tout rentra vite dans l'ordre. Un pas paniqué le ramena vers le banc. Le livre ? Non, il n'avait pas bougé. Bien rangé comme sa vie à tiroirs. Juste un léger désordre intérieur.

Il reprit place près de sa femme. Ne remarqua rien. Elle semblait juste un peu rêveuse, le regard accroché au ciel de traine. Elle avait froid soudain. Un froid de nuit désertique sur un sable encore chaud. Le soleil se délitait, se dépeçait, s'émiettait sur l'horizon. Lui avait chaud soudain. Une chaleur de sueur froide. C'est l'heure du thé et du gouter il faut rentrer, dit-elle. Moments essentiels dans le cocon familial des fins de dimanche. L'heure avançait. Caché derrière son journal, il cherchait la stratégie de l'évasion. Les cigarettes : il ne fumait pas. Le pain : il ne faisait jamais les courses. Le journal : le kiosque était fermé. Il allait et venait entre fenêtre et fauteuil, scrutant le soir tombant sur la ville. L'angoisse mobilisait toute son énergie. Il tournait en rond, pareil au manège d'un bon chat des familles. L'irrésistible envie d'aller humer l'extérieur sans quitter le douillet confort du panier. Dilemme. Dilemme. Peut être plus simple d'être un chat qu'un homme. Une voix douce le fit sursauter. »Je descends chercher le pain » lança l'épouse en tirant la porte. Il était prisonnier.

A l'autre bout de la ville, un carillon d'entrée retentit. Elle s'était faite belle comme un dimanche sans pluie. Sublime à souhait. Quelques gouttes de Guerlain sur la peau. Ce parfum qui le rend fou. Cette « Heure Bleue », zone fugace entre le jour qui s'éteint et la nuit naissante. L'heure d'entre deux mondes. Elle ouvrit. Prête à se jeter contre lui. Arrêt sur image. Clap de fin d'un mauvais film. Un boomerang en pleine figure. Devant elle : la femme de l'amant.

_ – Heureuse de vous rencontrer ! lui lança calmement la visiteuse. Pas dupe, je connaissais votre existence, pas votre identité. Je l'ai appris cet après midi. Chaque être, chaque rencontre est aussi un marque page de la vie. Il va vous falloir refermer le livre. S'il n'est pas lâche, il a du vous dire que nous partions nous installer en Australie, le mois prochain.

Il allait bien tout quitter. Mais pas pour elle.

Les illusions perdues

Je ne pense pas être plus sensible que les autres. Délicat, exigeant, je ne le nie pas. Mais n'exagérons rien : quand je vois ce dont certains se contentent, je suis effaré : très peu pour moi !
_ J'ai toujours considéré ma santé comme quelque chose d'essentiel, et je ne saurais la sacrifier à la facilité qui semble régner sur le monde d'aujourd'hui. Comment accepter le goût, et parfois l'odeur, de certaines eaux du robinet ? Je ne supporte que l'eau de source, et la femme qui partage ma vie adhère, je le crois, à mes valeurs. Je n'ai pas souvenance d'un seul repas qu'elle m'ait préparé et qui n'eût pas été conforme à mes exigences. Je pense qu'elle sait très bien que me contrarier n'aurait aucun sens et mettrait en péril l'équilibre de notre relation.
_ Quand je suis entré dans sa vie, j'avais moi-même connu quelques déboires, et je lui dois une juste reconnaissance : sa solitude était extrême – elle me l'a maintes fois confié depuis – et je n'étais pas le seul à lui être présenté ce jour-là ; ai-je fait bonne figure ? Je ne m'en souviens pas. Mais c'est moi qu'elle a choisi. Moi, avec ma faible constitution, avec mon passé d'abandons et d'errances, moi qui semblais si peu correspondre à ce dont elle avait pu rêver… Mais allez comprendre les femmes !
_ Je l'ai suivie, sans hésitation – j'aurais donné n'importe quoi pour quitter cet endroit sinistre. Je pressentais, et j'avais raison, que la vie auprès d'elle pourrait être belle, du moins un peu plus agréable que les jours difficiles que j'avais connus. Quand on vient de la rue, on ne crache pas sur un toit, et j'avais l'intuition que le sien serait confortable.
_ Je ne me suis pas trompé : nous avons emménagé dans un joli studio de la vieille ville, avec vue sur le port – spectacle dont je ne me lasse pas, et visite que j'aime parfois m'offrir : certains soirs, quand je la sais profondément endormie, je m'éclipse, descends par les toits et vais me promener le long des pontons, jetant un œil, de temps à autre, aux bancs de poissons qui s'aventurent tout près. Cela ne me tente nullement : la pêche n'a jamais été mon dada. Me nourrir de mercure et de PCB, non merci !
_ Je ne rentre jamais trop tard : j'ai besoin de beaucoup de sommeil pour garder la forme. Il m'est peut-être arrivé de m'attarder, une fois ou deux, auprès d'une mignonne sortie, comme moi, prendre l'air. Je ne m'en sens pas coupable : ma place est auprès de ma maîtresse, et je reste, au fond, un grand romantique. Mais je n'en suis pas moins faillible, comme tous les mâles, et l'appel de la chair peut parfois me prendre en traître. Je préfère alors céder à mes instincts plutôt que de vivre dans la frustration, et me dis que le principal est qu'elle ne l'apprenne jamais. Je sais très bien qu'elle aussi se permet quelques fantaisies ; je ne suis pas né de la dernière pluie, et il m'arrive fréquemment de retrouver, sous le lit, quelque mégot éteint ou quelque emballage carré qui ne sauraient m'appartenir. C'est égal : que chacun vive sa vie comme il l'entend, pourvu que soit garantie la liberté que je chéris.

J'aurais mauvaise grâce à nier que j'ai une vie de rêve. Ou plutôt, que j'avais une telle vie ! Car tout a été bouleversé en quelques heures, et je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive.
Je sombrais dans un sommeil qui s'annonçait réparateur, à peine rentré de l'une de ces jolies balades nocturnes, quand j'ai été réveillé par des coups violents frappés à la porte. Nous avons sauté du lit et elle est allé ouvrir pendant que je m'éclipsais. Deux hommes ont fait irruption dans l'appartement, criant fort, parlant avec brutalité, et je l'ai vue, incrédule, se vêtir à la hâte et s'empresser de les suivre. L'intervention n'a pas duré plus de trois minutes. La porte qui a claqué sur moi m'a fait l'effet d'un couperet cynique, mettant fin à l'harmonie que je croyais avoir définitivement retrouvée.
_ Je suis resté plusieurs heures caché derrière le rideau, effrayé à l'idée que ces hommes ne reviennent me chercher ; mais ils ne m'avaient manifestement pas vu, et j'ai pensé qu'elle n'avait pas dû mentionner ma présence : j'étais apparemment hors de portée de leurs menaces, mais j'allais devoir survivre, seul. Sans elle ! J'ai réalisé que je n'avais jamais été confronté à cela. Que depuis le début de notre vie commune, je ne m'étais jamais préoccupé du ravitaillement ni des soucis de la cuisine : elle me servait, je dégustais. A ma décharge, elle n'avait jamais semblé me reprocher mon attitude : elle avait pris en charge cet aspect de notre vie, sans jamais aucun mouvement d'humeur, et je lui en savais gré. Aurais-je dû m'impliquer davantage ? Mieux lui montrer ma reconnaissance ? Je n'ai jamais été un grand bavard, et elle le savait. Nous étions heureux, je crois. Si heureux !
_ Je crois que si j'en étais capable, je pleurerais, dans ce fourgon qui m'emmène je ne sais où. J'ai été fait prisonnier ce matin, alors que j'errais sur le port à la recherche de nourriture, n'ayant rien pu trouver à la maison – très à-cheval sur l'hygiène, elle n'aurait jamais laissé traîner une boîte ouverte, et je me suis retrouvé le bec dans l'eau devant tous ces placards fermés… Ils m'ont acculé au fond d'une impasse, après une course-poursuite qui m'a laissé pantelant, essoufflé, et incapable de leur résister davantage, et je me suis laissé cueillir sans cesser de me demander ce que j'avais bien pu faire qui méritât un tel sort.
_ Le véhicule freine brutalement, et voilà que l'on me pousse sans ménagements vers un local sinistre aux murs délabrés. Mes yeux s'habituent à l'obscurité et je découvre que je ne suis pas seul : nous sommes une dizaine dans ce réduit, tous silencieux, certains prostrés, d'autres courant en tous sens – la folie qui me guette semble les avoir déjà rattrapés.
_ Une journée se passe qui m'angoisse d'heure en heure un peu plus. Pourquoi suis-je ici ? Vais-je en sortir et si oui, comment ?
_ On nous a apporté à manger. J'ai ignoré cette pitance dégoûtante, à l'aspect répugnant et au fumet infect des restes qui constituent ce repas. Plutôt mourir que de m'abaisser à cela ! Il faudrait que je puisse exprimer mes besoins, mais je crains de ne pas être entendu. Mon cœur se serre à l'idée qu'elle ne semble pas s'être soucié de mon sort, m'abandonnant à si cruel destin. Mais je ne peux abdiquer. Ni renoncer à mes valeurs. Je mobiliserai les forces qui me restent pour garder ma dignité.
J'ai entamé une grève de la faim. Personne n'a l'air de le remarquer pour le moment. Mais cela viendra. Et ils regretteront alors de m'avoir traité de la sorte.

Rapport de visite mensuelle effectuée par le Dr G., vétérinaire affecté aux contrôles sanitaires des fourrières municipales, en date du 02 .02.10 :
Établissement conforme.
Bon équilibre arrivées / sorties. Revoir accords avec la SPA.
N.B. : un chat gris angora, parqué dans la cellule n°23 et présent depuis trois semaines, a semblé extrêmement faible (dénutri ?) au vétérinaire chargé de l'euthanasier : apports alimentaires à revoir.

Rêveries

Je rêve parfois, souvent : je me laisse porter par le courant, un flot tangible, un mouvement infini. Je m'éveille, ferme les yeux et m'abandonne. L'eau entre mes doigts forme une chevelure aqueuse plus soyeuse que la plus douce des crinières. Le froid pénètre puis se retire, puis m'envahit à nouveau : un cycle sans fin. Sans fond. J'inspire. L'air est remplacé par le fluide, le frais liquide. Je coule de l'intérieur, me noie en moi-même. Je ressens, étrangement, une sensation de plénitude. Le soleil perce à travers mes paupières, les reflets dansent sur la surface, au-dessus. En dessous, il y a le vide et le noir. Moi, je me tiens tout juste à la limite, entre les deux. La ligne est tirée ; elle est parfaite, exempte de défaut. Je flotte entre deux eaux. Le clair-obscur est mon monde à moi, mille fois plus compréhensible que la pleine lumière ou la totale obscurité, les deux opposées, le noir et le blanc, le positif et le négatif. L'Alpha et l'Oméga. La vie et la mort. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je me contente d'être, d'être sans vivre, d'exister, tout simplement, et pourtant je ne suis pas morte. Un concept qu'il m'est difficile de concevoir. Autour de moi, l'eau continue de filer. Son cours pourrait représenter le temps, à la fois lent et rapide, avec ses crues, ses coudes et ses torrents.
_ Un tumulte désordonné dans lequel je ne sais plus où donner de la tête. Rester moi devient alors très dur dans ces cas-là. Mais je résiste, je résiste en me laissant faire, en me laissant porter. Simplement. Il m'arrive de rêver d'autres choses aussi, de paysages, de lieux et de gens, de visages, mais je ne m'en souviens pas. De toute façon, je préfère ce rêve-ci pour la seule raison que je n'en sors jamais. Un rêve éveillé, permanent, préférable à n'importe qui, à n'importe quoi. Pas parce que le changement m'effraie – la notion même m'est inconnue – mais parce que j'aime cette mi-vie, cette mi-mort. Je ne crois pas en avoir connu d'autre de tout le temps dont je puisse me souvenir, et ça m'est égal. Je sens mes membres s'engourdir. Les « petits » – faute de meilleure appellation, je les ais toujours nommées ainsi – se réveillent à leur tour. Ma peau sensible, ma belle peau craquelée, desséchée, brûlée, me tire et me lance. J'ai, comme souvent, l'impression qu'ils forment une armée qui s'élance à l'assaut de mon corps. D'ordinaire, ils ne me gênent pas. Cette fois-ci, ils semblent plus enragés que jamais. Je pense qu'un jour, ils en finiront avec moi. Vivre, mourir, tout ça, ce ne sont que des lois auxquelles les petits sont soumis comme tant d'autres choses : je me demande pourtant ce qu'il adviendra de moi lorsque je ne pourrais plus les porter. Ingrats, égoïstes et égocentriques, tous ; pouvant faire montre à la fois d'un niveau d'intelligence extrêmement élevé et d'une stupidité affligeante. Tant d'orgueil et de supériorité. J'aimerais pouvoir me débarrasser d'eux, par moments, mais toute vie à sa valeur et mon intervention n'est tout simplement pas désirée. Malgré tout, je leur envie parfois leur mode de vie, si simple, si déroutant de facilité. Je passe tellement de temps enfermée dans mes propres pensées que cela peut devenir pénible, pesant. Être libérée de cette contrainte a beaucoup d'attrait, quand bien même je sais ne jamais pouvoir m'en défaire… À présent, l'eau s'est réchauffée. Les méduses sont sorties et m'accompagnent. Il est essentiel de ne pas les effrayer. Ce sont mes amies. On dirait de gros cerveaux translucides, qui pulsent, et qui pulsent, comme des cœurs entièrement faits de l'eau la plus pure. Je sens la caresse des filaments qui se transmet autour de moi, par moi, jusqu'à moi. Un semblant de picotement me parcoure le corps. Ça chatouille ; c'est agréable et ça détend. Je suis bien, je pense que je vais me rendormir à présent. Les méduses vont m'accompagner pendant encore un moment. Elles seront toujours là lorsque je me réveillerai. Cette seule pensée me satisfait. J'ouvre les yeux afin de chercher le sommeil. Au dessus, il y a le vide et l'obscurité. En-dessous, le soleil et la lumière. La ligne est tirée, elle s'est inversée mais elle reste parfaite, sans défaut aucun. Le clair-obscur est relaxant, je me détends peu à peu. Revenir à la source, dormir et oublier. J'espère que je vais rêver. Souvent, parfois, je rêve.

Je ne sais pas si ma planète rêve, mais moi, je rêve de ma planète, parfois, souvent. Le soir, dans mon lit, je m'empêtre dans mes couvertures et je me laisse bercer par le son du monde : le chant des criquets, du vent dans les arbres, ce doux sifflement inimitable. Je suis allongé sur le dos, les mains sur le ventre, l'une sur l'autre. Je ne bouge pas. C'est une routine importante que constitue ce rituel, poli par les années comme les galets sur la grève le sont par le sable et les remous. Cela me prend un effort surhumain de ne pas mobiliser mes forces : ne pas bouger et rester totalement immobile est un exercice difficile à accomplir. Mais une fois le calme ultime atteint, alors la plénitude m'envahit. Mon corps est léger, et j'ai l'impression de baigner, non plus dans un lit de plume, mais dans un lit d'air et d'eau. Je ne pèse rien et rien ne m'entrave : léger comme l'air et libre comme l'eau, fluide et indomptable. C'est un doux sentiment que celui de se sentir ainsi libre, détaché, même, de toutes les angoisses de ma nature humaine. Je n'oserais partager ce moment avec personne d'autre, de peur de m'en trouver spolié à jamais. Cette vision romantique du sommeil et des minutes qui le précède m'est précieuse, très, trop, plus encore peut-être que mon existence diurne. Dormir est, pour moi, synonyme d'amour : enfiévré, je rejoins ainsi chaque nuit des amantes aussi diverses que nombreuses. Je ne leur suis pas infidèle. Je suis affranchi des institutions et des limites qui me sont imposées le jour : mais la nuit, rien ne m'arrête, et ma capacité à aimer est tellement grande que je ne peux tout simplement pas me satisfaire d'une seule femme, sans quoi mon coeur serait vide. Et c'est aussi pour cela que je la cherche parmi mes conquêtes : une fois, une fois seulement, je l'ai aperçue, et même d'aussi loin que je me tenais alors, j'ai pu distinguer sa beauté. Sa douceur. Son visage rond. Elle incarne la gentillesse et la bonté mêmes car elle est la figure maternelle dont nous avons tous, une nuit ou l'autre, rêvé d'avoir à nos côtés en permanence. C'est elle, mon but ultime, mon amante au teint d'azur, une princesse dont la beauté n'a d'égale ampleur que l'amour que je lui porte. Parfois, souvent, je rêve de ma planète, mais je ne sais pas si elle rêve. De moi ou d'un autre, ou de rien même. Mais ce n'est pas grave, car dans tous les cas, j'aime et je rêve assez pour deux.

Anita

Anita et moi avions tout fait ensemble depuis la date de notre mariage, le 1er septembre 1954. Nous avions tout partagé ensemble, découvert l'amour, l'art, le sexe, la complicité, le monde, les enfants, le bonheur, la joie, la peine, parfois même la détresse, et rien n'avait pu nous séparer jusqu'à cette septicémie foudroyante qui l'arracha à mon cœur en juillet 2009, alors que nous cherchions une destination romantique pour fêter nos noces d'orchidée. Elle était partie, comme ça, en une bête journée pluvieuse d'un été funeste.

Je me souviens m'être senti très mal pendant les quelques jours qui ont suivi son départ, terrifié, perdu. Le sens de la vie m’avait échappé. Rien de ce qui m’arrivait ne me paraissait juste. Puis est venu l’accident de voiture qui a manqué de m'emporter à mon tour, mais qui s'est contenté d'emporter une partie de ma mémoire. Moi qui ai toujours été trop sensible, peut-être avais-je causé cet accident par dépit, peut-être le voile noir du deuil m’avait-il fermé les yeux un instant de trop ; je ne sais pas, je ne sais plus.
_ Après l'accident, je m’étais fâché avec mes deux fils, mais je ne me souviens plus du sujet de notre discorde. Je crois qu’ils ne voulaient pas que je vende la maison qui les avait vus grandir. Oui, c’est probablement ça. Mais chaque meuble, chaque pas de porte, chaque coin de mur portaient avec eux tant de souvenirs qu'il m'était désormais devenu impossible de faire un pas dans cette maison vide sans être submergé par un irrépressible sentiment de nostalgie, puis de tristesse. Peut-être mes fils s’étaient-ils mobilisés pour m’offrir une chambre chez l’un d’eux, et peut-être les avais-je vexés en refusant, ne souhaitant pas être une charge supplémentaire sur leurs épaules ? Vraiment, je ne sais plus.

J’ai donc vendu la maison et réservé une chambre dans cet établissement privé que mon vieil ami Christophe m'avait recommandé par ces mots : « rejoins-moi là-bas, c'est le plus bel endroit pour finir. »
_ Et il faut bien reconnaître que cette maison de retraite, qui porte le nom chantant de ‘Bois-Joli’, constitue un bien bel endroit pour se préparer au Grand Voyage. Il est situé au cœur d’une petite forêt magnifique, son jardin est somptueux, ses chambres sont bien assez spacieuses pour contenir un vieillard et ses souvenirs, et la nourriture y est globalement bonne. Toutes choses considérées, je dois bien avouer être heureux de me trouver ici.

Puis aujourd'hui, rien ne peut m’atteindre. J’ai reçu pendant la nuit un appel de François, mon aîné, qui m’annonçait que son frère et lui viendraient me sortir d’ici quelques heures pendant la journée afin de nous promener tous les trois dans la forêt. D'ailleurs, posté debout à ma fenêtre en ce moment même, les mains croisées dans mon dos, j’aperçois du mouvement ; ce sont eux qui cheminent entre les arbres voutés du parc. Mes fils reviennent près de moi, le reste du monde a perdu toute valeur.

_ – Jean, tu viens faire une partie de cartes ?
_ Je me retourne en sursaut et constate que cette intervention émane de la figure joviale de mon ami Christophe, avachi dans sa chaise roulante. Il n’a pas de handicap, mais le poids de ses rides est devenu trop difficile à porter pour les os si frêles de ses jambes. Malgré tout, il a su garder l’essentiel : un moral à toute épreuve.
_ – Non, Chris, mes fils viennent d’arriver. Je vais sortir, cet après-midi.
_ – Tes fils viennent d'arriver? C'est ça, oui… Dis tout de suite que tu ne veux pas venir jouer.
_ – Non, non. Je t'assure, je viens de les voir dans le parc, ils montent ici.
_ – D'accord, Jean, fais comme tu veux.
_ Sans me laisser le temps de lui répondre, Christophe a tourné sa chaise et se dirige rapidement vers le bout du couloir trop éclairé.
_ Puis mes deux fils apparaissent à ma porte, souriants. Il a raison, Christophe, de s'étonner de la sorte de la visite de mes fils ; ils ne viennent jamais me voir. Je devrais me pincer pour m’assurer de n’être pas en train de rêver.

_ – Papa, comment ça va ? me demande François, l'aîné.
_ – Très bien, fiston, merci, je lui réponds. Leurs visites sont tellement rares, je veux éviter les reproches. Je ne veux pas non plus mentionner le petit point de pression qui me dérange depuis peu, comme si quelqu'un appuyait une pièce de dix francs sur mon sternum.
_ Cela ne peut pas être bien grave.
_ Et puis j'en ai vu d'autres.
_ Et puis j'ai pris deux capsules de morphine lorsque la douleur a commencé, elle va bien finir par passer.
_ Et puis en ce moment, je suis tellement heureux, je pourrais tomber raide mort que cela me serait bien égal, j'en garderais le sourire niais qui barde mon visage fripé.
_ Le cadet, Stéphane, s'approche de mon oreille avec une moue conspiratrice :
_ – Tu es prêt, papa ?
_ – Oh oui, fils ! On va où ?
_ – Respirer l'air pur. Voir du monde, dit François, le regard perdu dans le vide.
_ – Je vous suis, les enfants, je leur dis pendant qu'ils se positionnent à mes côtés et saisissent chacun une de mes mains.

Ce point sur mon torse se fait plus pressant, mais qu'il aille au diable ! Je suis avec mes fils !
_ Et puis, comme pour me tourmenter, mon sonotone semble définitivement fichu ; j'entends mon ami Christophe discuter, au loin, alors que je ne vois que mes fils et moi dans la pièce. Pas de doute, si je tends un peu l'oreille, c'est bien lui que j'entends discuter avec Brigitte, la nouvelle petite infirmière.
_ – On a fait ce qu'on a pu, vous savez ? dit-elle.
_ – Oui. Je sais, lui répond Christophe, des sanglots dans la voix.
_ – Je peux vous poser une question ?
_ – Bien sûr.
_ – Dans les dernières minutes, il parlait à un Stéphane, et à un François, vous connaissez ?
_ Christophe ne répond pas immédiatement, inspire longuement, puis dit :
_ – Ce sont les prénoms de ses fils.
_ – Ah ? M. Coulibaly avait des enfants ?
_ – Oui. Mais ils sont morts dans un accident de voiture il y a quelques années.
_ – Aïe. Les pauvres.
_ – Jean conduisait. Il ne s'est jamais remis de leur mort, il ne s'est jamais pardonné cet accident, dit Christophe
_ – C'était de sa faute ?
_ – Pas du tout. Un type qui n’avait pas bu que de l’eau de source avait brûlé un feu rouge avec sa fourgonnette. Jean s’en était finalement bien tiré, mais son cibouleau n’a jamais voulu accepter la mort de ses enfants. La semaine dernière, presque trois ans après l'accident, il me demandait encore si je pensais que ses deux garçons étaient toujours fâchés contre lui, dit Christophe.

Je n'y comprends rien. Satanée morphine…
_ Je vois mon corps allongé sur ce lit blanc, les yeux fermés, Christophe a pris ma main et me souhaite bon voyage. J'ai envie de lui dire de ne pas pleurer mais mes fils me font comprendre que tout ira bien pour lui aussi.
Je relève la tête et ma tristesse s’évanouit.
_ Une femme se trouve plantée là, à quelques mètres de moi, dans ce qui paraît être le champ de maïs de mon enfance. Elle me regarde fixement en m’ouvrant ses bras, un sourire rassurant éclaire son visage.

Bon sang ! C'est dingue ce qu'elle ressemble à Anita.

Big Baby

8 kilos, 62 centimètres ! Waouh !!! Hors normes ! Hors courbes ! Je ne sais pas si j'ai lieu d'en être fier mais mon arrivée en ce monde ne passe pas inaperçue. Elle mobilise toutes les sources d'information. Ma photo sera publiée sur Internet avant mon premier bain et je serai cependant oublié avant ma deuxième couche culotte… C'est ainsi, il ne faut pas rêver ! J'aimerais bien voir à quoi je ressemble. Probablement à une sorte de sumo bébé ! Hélas, nul ne pense à me présenter un miroir. Ma curiosité demeurera donc insatisfaite !
_ Je suis très étonné d'être aussi performant intellectuellement. Juste une heure de vie et je connais déjà une multitude de choses. Réfléchissons un peu. Euréka, j'ai compris ! Il se trouve que je vis aujourd'hui ma quatrième réincarnation et durant un laps de temps, hélas limité, je vais bénéficier des acquis de mes expériences précédentes. Il faut en profiter car, si je me souviens bien, cet état disparaîtra dès la première tétée ou le premier biberon…
_ A propos de repas : avec de pareilles mensurations, un régime me guette à n'en point douter. Des frustrations sont à prévoir dès ma prime enfance. Séances chez le psy assurées avant l'âge de trois ans….
_ Heureusement pour ma pauvre mère, je suis né par césarienne ! C'est un diabète gestationnel qui est la cause de mon poids (légèrement ??) excessif. Le sucre : j'adore. Le sevrage va constituer une étape difficile. J'ai peur d'avoir des difficultés à m'en passer. Encore des problèmes qui ressurgiront à l'adolescence…
_ J'ai vécu une naissance fabuleuse grâce à l'intervention de ce coup de bistouri. C'est mille fois plus confortable que par voie basse. On évite toutes ces contractions pénibles et douloureuses. Je n'ai d'ailleurs pas éprouvé la moindre envie de pleurer lorsqu'on m'a sorti de la cavité utérine. Cette absence de réaction a inquiété le médecin et il a ordonné que l'on pose sans tarder un masque à oxygène sur ma figure certainement joufflue. J'ai plané durant quelques minutes. Lorsque l'infirmière me l'a ôté, j'ai alors manifesté mon mécontentement à haute et intelligible voix. Cela a eu pour effet de rassurer le corps médical ! Le conflit de génération, pour cause d'incompréhension partagée, n'a pas tardé, cette fois encore, à se mettre en place…
_ Ma première vision, au sortir du ventre de ma mère, a été un gros plan sur le visage ahuri du chirurgien. Ses yeux sortaient pratiquement de leurs orbites. Il tenait entre les mains un bébé qui ne répondait pas au cahier des charges. Un instant, j'ai cru qu'il cherchait discrètement si un autre enfant ne s'était pas collé en dessous de moi. J'aurais aimé rire de bon cœur devant son expression stupéfaite, mais un nourrisson ne s'esclaffe pas et ne se moque pas de son médecin accoucheur. Le sens de l'humour ne fait pas partie des valeurs attendues chez le nouveau-né. Le brave homme se trouvait déjà suffisamment perturbé. Un choc supplémentaire aurait probablement entraîné un mouvement catastrophique de sa part : me lâcher par exemple ! Pour le coup, je ne me serais plus amusé…
_ Après maintes manipulations me voici emmailloté dans un joli drap à l'imprimé romantique. Je suppose qu'ils ne possédaient pas de layette à ma taille. Dans les maternités les vêtements de trois mois sont souvent déjà trop grands, alors, pourquoi songeraient-ils à s'en procurer de plus amples ?
Une jeune femme me dépose délicatement dans le berceau près de ma mère. Cette proximité permet à mon odorat hyper sensible de détecter des effluves de lait maternel et provoque immédiatement une contraction de mon estomac. J'ai faim !
_ Et voilà, mes souvenirs s'estompent déjà. Je me sens régresser. Une pensée essentielle m'accapare désormais : manger !
_ Que faire pour obtenir ce que je désire ? Crier, évidemment ! Si ma capacité pulmonaire est égale au reste de mon corps, je devrais obtenir rapidement satisfaction.
_ Je prends donc une grande inspiration et je hurle :
_ OUINNNN !!!!!!

La source du bonheur

Amenée par l'inconscience et l'égoïsme des hommes, la décrépitude du monde approchait.
_ En ce milieu du troisième millénaire, la Terre subissait d'effroyables transformations pourtant annoncées depuis longtemps par des observateurs lucides. Sous l'effet du réchauffement climatique, la calotte glaciaire avait presque totalement fondu et la montée des eaux avait fait disparaître de nombreux îlots du Pacifique. Dans le même temps, les déserts s'étendaient; tout le nord de l'Afrique disparaissait peu à peu sous le sable. Chaque jour, des hordes de gens affamés se mettaient en marche vers le nord et tentaient de franchir les Pyrénées. C'est ainsi qu'Adnan avait quitté son Maroc natal et la palmeraie de Tinerhir où il vivait heureux jusque là. Partir pour ne pas mourir.
_ La nécessité l'avait contraint à suivre ce grand mouvement de migration. Il rêvait d'un monde meilleur, d'un monde juste où les plus riches partageraient avec lui, le plus pauvre. Et cet Eden se situait au nord. Voilà des semaines qu'il marchait. La faim le torturait. Un jour, il entra dans un verger mais comme il allait cueillir un abricot, un fusil surgit sous son nez, au bout du fusil il y avait un homme au regard menaçant. – Tire-toi, ou je te troue la peau!
_ Un peu plus loin peut-être, il aurait plus de chance. Il ne s'intégrait pas aux groupes de migrants dans lesquels régnait la violence : on se battait pour un morceau de pain ! La misère rend quelquefois les hommes mauvais. Il marchait dans la fraîcheur de la nuit pour passer inaperçu. Ombre furtive, il se glissait dans une étable, buvait le lait au pis d'une vache ou volait des œufs dans un poulailler. Mais il fallait être prudent. Une fois, en plongeant sa main dans un nid, il avait dérangé un volatile irascible. Il portait encore la marque de son bec sur la main et ses gloussements furieux avaient bien failli le faire prendre. Il arriva en France dans la lumière éclatante du mois de juin. Autrefois, on disait ce pays accueillant. Oui, mais c'était autrefois ! Les gens qui croisaient Adnan le toisaient avec mépris. Il faut dire que la vie était difficile pour tous. La terre était devenue aride. La Garonne, réduite à un filet d'eau, serpentait entre des étendues caillouteuses ; elle ne faisait plus chanter Toulouse. Adnan traversa la ville sans s'arrêter, poussé par son instinct. Un après-midi torride, il s'écroula sous un châtaignier près d'Aubenas. Epuisé, il s'endormit, insensible au chant des cigales maintenant remontées jusqu'en Auvergne. Il fit un cauchemar peuplé de figures hostiles. La sensation d'une langue humide et douce sur son visage le réveilla. Un chien, un border collie frétillant, lui témoignait de l'affection. Son maître s'approchait de la démarche lente et assurée du paysan. Le regard qu'il posa sur Adnan n'était pas chargé de haine. Enfin quelqu'un qui le considérait comme un égal et lui adressait la parole !
_ – Mon garçon, te voilà dans un triste état à ce que je vois. Je t'invite à souper. Suis moi. Tu comprends ce que je te dis ? rajouta-t-il devant l'air ahuri du jeune homme.
_ Adnan acquiesça d'un signe de tête. Dans la maison d'hôtes qu'il tenait à l'entrée des gorges du Todra, il avait été en contact avec de nombreux touristes français et avait fini par apprendre leur langue.
_ – Je m'appelle Jean. Et toi?
_ – Moi, c'est Adnan.
_ Les présentations faites, ils se mirent en marche vers la ferme de Jean.
_ – Tu verras, je cultive mes champs en respectant la terre, sans pesticides. Ma production n'est pas très importante mais je n'empoisonne personne. Je suis un adepte de Pierre Rabhi. Il s'était installé en Ardèche en 1963. Cet homme a donné du sens à mon travail. Mais nous voilà arrivés. Irène, on a un invité !
_ Irène sortit de sa cuisine et marqua un temps d'arrêt en voyant ce garçon sale et dépenaillé, mais elle rajouta un couvert. _ Sans un mot, la solitude l'ayant rendu taciturne, Adnan engloutit son repas.
_ – Je crois que notre hôte est bien fatigué, dit Jean. Cette nuit, il couchera dans l'appentis, à côté de la cuisine. Qu'est-ce que tu en dis Adnan ?
_ – Vous êtes très bons pour moi. Je vous remercie.
_ La situation lui paraissait improbable, presque irréelle, mais autant accueillir la chance quand elle se présentait. Le lendemain, il était encore très tôt lorsque Adnan entendit bouger dans la cuisine. Quand il ouvrit la porte, Jean l'accueillit chaleureusement.
_ – Viens manger et écoute-moi. Nous avons une proposition à te faire. Voilà, je vais être direct. Nous sommes vieux maintenant. Paul, notre fils, est médecin à Metz, Léa, notre fille, travaille pour Oxfam. J'apprécie son engagement dans la lutte contre la pauvreté et les injustices mais il mobilise tout son temps. En bref, nous avons besoin d'une paire de bras. Nous sommes prêts à te prendre à l'essai pendant un mois, logé, nourri et tu toucheras un salaire. L'arrangement nous paraît convenable, pour toi comme pour nous. La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais nous pouvons en prendre notre part ! Si tu es d'accord, tu peux commencer aujourd'hui.
_ – Bien sûr que je suis d'accord ! Et même j'ai l'impression que tout ça est trop beau pour être vrai !
_ Dans les champs, le travail était dur sous le soleil ardent, mais gratifiant. Adnan aimait particulièrement s'occuper des abeilles : elles lui rappelaient son pays, au Maroc il avait des ruches. Jean et Irène lui transmettaient leurs valeurs essentielles : coopération et solidarité. Et si c'était la source du bonheur ? Ils espéraient qu'il accepterait de rester après son mois d'essai. Ce garçon leur plaisait de plus en plus. Ils le trouvaient dur à la peine mais aussi sensible et romantique. Ils s'amusaient quelquefois de cet aspect de son caractère. Maintenant, Adnan travaillait de façon autonome et l'intervention de Jean était de moins en moins nécessaire ce qui constituait une victoire. Jean avait accordé sa confiance et ne le regrettait pas. Comme Einstein, il pensait que « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent et refusent d'intervenir. »
_ La fin du mois de juillet approchait. Adnan et Jean s'affairaient dans le magasin de la ferme où ils vendaient des fruits, des légumes et du miel. Adnan terminait une pyramide de pêches jaunes quand il entendit Jean s'exclamer joyeusement:
_ – Léa? Ma petite fille! On ne t'attendait que la semaine prochaine !
_ – Ma mission s'est terminée plus tôt que prévu. J'ai trois semaines de vacances!
_ Elle embrassa son père et se tourna vers Adnan, figé derrière son tas de pêches.
_ Il la regarda, elle lui sourit et à cet instant il sut qu'il resterait.
_ Au fond, le monde n'était peut-être pas complètement perdu!

Le Banc d'Elise

On disait d'elle qu'elle était folle. Non pas une folle furieuse et hystérique qui chahute son monde au gré de sa déraison. Non ! Juste une vieille originale peut-être, calme et silencieuse, qui occupait magistralement la place de l'église, établie sur son banc. Dès le matin, elle venait ainsi s'asseoir au beau milieu du square, devenant pour tous l'unique point de mire, ou bien, ainsi isolée, les prenant pour tel. Elle restait là, paisiblement, manifestement heureuse, jusqu'aux heures du déjeuner. Elle, c'est Elise, la vieille dame abandonnée à ses silences. Et toujours, elle ne manquait pas de s'adonner à son rituel. Par tous les temps, sa lourde silhouette flottait dans le chaos du matin, et lorsqu'elle apercevait son repère, elle courait d'un pas allègre et venait s'y réfugier. Rien, personne ne pouvait dissuader son entreprise. Pas même le mistral et le cagnard qui giflent et brûlent les visages, ou la bruine d’un printemps romantique qui fait fuir les passants. Rien, vous dis-je ! Et elle parlait. Sans discontinuer elle parlait, alternant ses causeries entre rires et chuchotements. Ce matin-là, Elise ne dérogea pas à son habitude. Elle se saisit de son vieux sac à provisions, passa devant le miroir et se sourit. « Voilà, j'arrive, un peu de patience ! » avait-elle coutume de lancer en claquant la porte derrière elle. Mais une drôle d'impression l'envahit. Elle ne se l'expliquait pas. Déjà plus tôt, elle n'avait pas entendu les ramasse-poubelles, comme elle les appelait, nettoyer son refuge au bas de la rue. Lorsqu'elle déboucha sur la place, elle remarqua un curieux attroupement d'hommes vêtus d’un bleu de travail. Ils barraient sa vue. Elise précipita son allure, et elle fonça droit dans la barrière humaine. Son cœur accélérait et les battements frappaient fort ses tympans. Son banc avait disparu.
_ Aussitôt elle s'écria : « Mais où est-il ? Ce n'est pas possible, où est mon banc, voleurs ? Qu'en avez-vous fait ? Vous n'avez pas le droit ! Rendez-le moi ! Elise s'agitait. Son regard s'égarait. Ses bras se raidirent et ses mains se dressèrent à la figure de ces hommes.
_ -Oh ! Du calme ma petite dame ! Mais qu'est ce qui vous arrive ? Rétorqua l'un d'eux.
_ -Mon banc ! C'est le mien, et il a disparu, s'il vous plaît, rendez-le moi, j'en ai besoin, il est ma source ; c'est ici que je viens depuis que Victor m'a quittée ; et c'est ici que jour après jour je viens le retrouver ; avec mon mari, nous passions des heures entières à contempler la vie autour de nous ; on se réjouissait du bonheur des badauds ; ensemble on a construit l’essentiel de notre histoire, là, sur ce banc, le nôtre ; c'est là où, serrés l'un contre l'autre, nous mûrissions nos projets les plus beaux, c'est là, enfin je crois, oui là, j'en suis sûre, que j'ai senti mon ventre bouger pour la première fois, mon Dieu, comme nous étions bien ! Et aujourd'hui vous me privez de mon passé, de mon brise-solitude, …je n'ai plus rien ; d'un coup, d'un seul, vous arrachez mes souvenirs ; de quel droit ? criait-elle.
_ Autour, une foule de plus en plus opaque commençait à se constituer. Certains s'émouvaient aux paroles d'Elise, d'autres lançaient à qui voulait bien l'entendre « Ah ! Quelle tristesse ce rabâchage de vieillard La pauvre femme, c'est un autre asile qui l'attend désormais ! ».
_ -Madame, enfin, calmez-vous ! Intervint l'un des travailleurs. Rassurez-vous ! Vous retrouverez bientôt votre banc, sublime et confortable ! Nous ne sommes là que pour restructurer le square, le rendre plus joli en quelque sorte ! Regardez ! Vous en avez un tout près, juste ici, prêt à vous accueillir !
_ -Vous ne comprenez donc pas ! Vous avez pris la seule chose qui me restait ; l'unique lieu qui me raccrochait aux valeurs de cette vie ; oui Messieurs, ne riez pas, je ne suis pas folle comme vous le pensez sûrement, ce banc qui vous semble si banal, si abîmé n'est autre que l'objet de mon réconfort, celui qui me retient parmi les vivants, celui encore qui ravive mes rêves de jeunesse, oui, dans le sommeil de mon existence c’est ici que je viens rêver ; j'aime ce banc, si public soit-il, peu à peu il est devenu mien ; il y a bien des lieux que chacun affectionne ; pour moi il s'agit de ce banc, aussi usagé qu'il paraisse, que j'ai partagé des années durant et qui me donne l'illusion que rien n'a véritablement changé, … car voyez-vous, Messieurs, il vaut mieux se recueillir ici, publiquement, en un lieu que l'on aime, plutôt que dans un cimetière, ici tout est gai … et contempler la vie, dans son effervescence, s'animer dans la fraîcheur de ses mouvements, comme ça, telle qu'elle se présente , …mais maintenant comment vais-je faire ? Tout est fini, il n'y aura plus d'autres rendez-vous, tout s’efface, je dois l'admettre, … je dois rentrer.
_ Elise avait les yeux cloués au sol. Tandis qu'elle jaspinait, elle regardait le goudron crevé en quatre points égaux. Son banc était déraciné.
_ -Allez rentrez chez vous ma bonne dame, ne vous inquiétez pas, vous aurez un banc tout neuf et rien que pour vous, je mobilise mon équipe pour cela, soyez raisonnable, laissez-nous travailler maintenant ! Reprit le premier homme d'une voix sensible.
_ Elise serra son sac contre elle. Elle lança un dernier regard à ces hommes. Leur intervention ôtait sous son nez l'objet de ses sorties matinales. Elle resta figée un moment observant dans le vide disparaître le sens de ses souvenirs. « Patience, j'arrive bientôt ! » avait-on pu l'entendre dire. Depuis, on n'a jamais plus revu Elise sur le square. En son centre trônait un banc tout neuf sur lequel des bras complices se tressaient autour des accoudoirs scintillants.

Le poisson rose du poignet d'Annah

Annah est une jeune femme américaine ayant grandi en Illinois. Elle rêvait de quitter l'épicerie bio pour laquelle elle travaillait depuis 9 ans pour devenir volontaire au Cambodge. Pleine de volonté, elle a fait ses valises et est arrivée à Pursat, petite ville du pays, sans charme particulier. La première fois que je l'ai vue, j'ai remarqué sa peau tatouée de petites princesses aux figures roses et animaux enfantins sur les jambes, les bras, le torse et le ventre…selon elle, ses dessins de peau n'ont pas de sens particulier et aucune cohérence entre eux. Premier vrai départ à l'autre bout du monde pour cette jeune américaine qui n'a qu'un visa sur son passeport. Et première expérience de volontariat également.

La voyant pleurer tous les jours, je lui pose la question « pourquoi voulais-tu venir ici ? » Elle me répondit « Je ne sais pas ». J'avais du mal à entendre cette réponse. Annah a 26 ans et j'avais envie de la secouer un peu, voir de ne pas la soutenir dans ce choc culturel. Le seul conseil que je pouvais lui donner était de rester encore un peu pour rentrer les épaules hautes. Faisant confiance au chaleureux accueil des Cambodgiens pour la retenir ici jusqu'à la fin de sa mission. Apres avoir crue être touchée par la malaria, le paludisme, le fièvre jaune…bref toutes les maladies imaginables, Annah ne mangeait plus, ne parlait plus et passait toutes ses journées accrochée a l'ordinateur pour envoyer des messages de détresse a ses amis. A la base discrète, observatrice et avec un soupçon de manque de confiance…cette arrivée dans le groupe de volontaires expérimentés sur le terrain ne l'aidait pas. Nous parlons fort avec les différents accents d'Europe ou d'Amérique du Sud, coupons les conversations pour toujours avoir le dernier mot et surtout aimons taire que nous aussi avons peut-être été déstabilisé la première fois.

Je réalise a ce moment la, le côté m'as-tu vu des volontaires présents : être capable d'aller au marché et de négocier dans la langue locale, de prendre la moto pour aller visiter les écoles reculées de la province, de ne pas réserver un hôtel pour le prochain départ, de ne pas avoir peur de manger des insectes…Annah était encore vierge de tout ca. Pure et sensible, elle avait peut-être imaginé le Cambodge comme sur les cartes postales romantiques d'Angkor Watt, oubliant le passe douloureux et la lente remise du pays. Mais peut-être que c'est elle au finale qui a raison, venir sans raison particulière…cela me paraissait vide et pauvre de sens mais cela constitue en fait une prise de risque hors-norme.

Un samedi soir, je décidais de faire un effort et sachant qu'elle aimait peindre, j'ai sortie tout le matériel de dessin qui croupissait dans mon sac a dos. J'avais envie de partager avec elle cette passion et mettre en valeur ce que ma cousine offre quotidiennement aux enfants réfugiés de Birmanie : de l'art thérapie. Dans un mouvement d'excitation, tous les volontaires se sont mis à dessiner et Annah se sentie enfin intégrée. Apres ces heures de coloriage et d'imagination dressé sur le papier, nous étions au même niveau. Juste des jeunes filles qui avions besoin de retourner en enfance un petit peu. Tous les dessins, accrochés dans la salle principale, étaient colorés et représentaient des petits animaux et des petites princesses comme sur les bras de Annah. Bienvenue a toi jeune marchande.

Cela va faire 1 mois que Annah est à l'ONG et maintenant elle fait partie du groupe des anciennes. Elle donne des cours d'anglais aux professeurs et prends son vélo pour aller au marché toute seule. Elle parle et rit, elle cuisine pour elle et pour les autres. Elle se mobilise pour être jury d'un concours d'écriture à Phnom Penh et prépare des fleurs de crépons pour la fête des femmes.

Une nuit j'ai rêvé que nous pouvions entrer dans les tatouages colorés de ses bras. Je lui raconte l'expédition : « Annah, dans mon rêve, tu nous disais que si l'on touchait l'un de tes personnages tatoués sur la peau, nous pourrions parler avec mais surtout les rendre réels. J'ai vu le petit poisson rose sur ton poignet gauche et voulait vérifier si tu disais juste. » Elle ne me répondit pas. Encore plus curieuse qu'une souris ramasseuse de dents de lait, je décidais d'aller réveiller son poisson rose pendant son sommeil. Depuis toujours je rêvais de rencontrer quelqu'un qui aurait des dons et je pense que Annah cachait le sien dans l'un de ses tatouages. Je restais fixée sur l'idée que ce poisson rose pourrait être la source d'un voyage en enfance.

Je l'ai touché. Et je me suis mise à surfer sur des vagues de lait, les princesses d'encres de couleures déteignaient sur les vagues, comme l'aquarelle sur l'eau. Ma vitesse était ralentie car l'océan de lait devenait peu à peu crème légère puis crème chantilly. Je décidais de me laisser tomber dans cette poudreuse blanche pour la gouter. Un régal. Tout devint blanc et je sentis des secousses…Annah me réveilla en me disant que je riais tellement fort que je l'avais réveillée. Les 40 degrés de la chambre avaient entrainé une fatigue délirante égale a une grosse fièvre.

« As-tu quelque chose à me dire a propos du tatouage que tu portes a l'intérieur de ton poignet gauche ? » lui demandais-je.

« Sans l'intervention de cet ami, je ne serais pas ici aujourd'hui. J'ai rencontre Sokoun, un réfugié Cambodgien qui avait fuit la dictature en 1975 car il était poète. Comme les intellectuels étaient les premières cibles, il se refugia d'abord en Thaïlande après 1 mois de marche puis trouva un couple d'Americain de l'Illinois voulant bien l'accueillir. Comme ses ancêtres, il me conseilla de tatouer mon corps pour me protéger non pas de la guerre mais de la haine et du jugement des autres. Il avait raison, le poisson rose m'aida à surpasser mes peurs et l'essentiel pour moi maintenant est de me sentir accompagnée par ces petits êtres sur ma peau. »

J'avais jugé Annah trop vite…j'ai moi aussi tatoué mon poignet par la suite et pense toujours à ce rêve étrange.

Portrait nocturne

Le tonnerre gronde, comme pour distraire le monde. J'aurais aimé fermer les rideaux, mais cet homme regarde le ciel tourmenté. Son air absent et son intense contemplation de ce déchaînement nocturne sont parfaits pour le portrait que je dois peindre. Bien qu'immobile, cet homme n'est pas figé, sa carnation parait s'offrir à mon regard et ma toile. Installé dans un fauteuil, légèrement tourné vers la fenêtre à sa gauche, il ne me prête aucune attention. Et cela s'accorde idéalement à mon art.
_ J'aime recréer un visage que je ne connais pas. Aucun souvenir ne peut me hanter, je ne vois pas cette bouche sourire, ni ces yeux s'emplir de larmes. Je ne vois pas le front se plisser, ni le nez se froncer, rien ne peut me distraire pendant que mon pinceau le fait vivre dans la dimension picturale. Qu'il ne m'accorde aucun intérêt m'aide à le représenter tel que je le vois, tel qu'il apparait.
_ Mon mécène m'a demandé de peindre l'homme que j'allais trouver dans mon atelier. Je ne l'ai donc pas entendu prononcer un mot, ni vu esquisser un mouvement. Rien ne peut troubler l'image que je scrute. J'ignore si cet être est célèbre ou inconnu, s'il est mon égal ou mon supérieur, sympathique ou antipathique, juste ou arbitraire, gentil ou cruel. Je pourrais sans doute déceler quelques indices dans ses traits, mais je ne le ferai pas. Mon art a besoin de son anonymat.
_ Ses cheveux ont d'abord attiré mon regard. Blond platine, presque blanc, dans mon atelier sale et tacheté de couleurs, leur nuance blafarde se trouve soulignée, mise en valeur. Le contraste vient aussi de leur aspect soyeux par rapport à l'osier abîmé qui constitue son fauteuil, leur douceur visuelle est presque rendue palpable. Les poils de mon pinceau tracent des sillons dans la peinture, alors que je l'étale sur la toile, je l'ai choisi car il recrée les filins que la chevelure présente. Je m'en servirai également pour les sourcils, dont la courbe légère donne un encadrement délicat aux yeux.
_ Le teint pâle et les cernes de cet homme m'apprendraient beaucoup si je cherchais à connaître son quotidien. Je me concentre sur leurs couleurs, mélange mes pigments pour retrouver leur coloris. Les éclairs qui zèbrent parfois le ciel changent brièvement l'éclairage, donnant une autre teinte à la peau, mais dès lors je ferme les yeux pour ne pas en être imprégné, je mobilise avec force ma concentration pour ne pas capter la variation.
_ L'homme cligne de temps en temps des yeux, mais malgré son regard tourné vers la fenêtre, ses globes oculaires restent visibles. Ainsi orientés, je peux voir les minuscules nervures rouges qui strient les côtés. Les pupilles sont d'un vert tellement foncé que la seule teinte émeraude suffira à leur donner vie sur la toile. Aucune nuance ne les anime, pas même une paillette noire, ou un motif cernant l'iris. D'aspect, ce vert semble simplement taillé dans une roche, au toucher il donnerait l'impression de caresser la pierre d'une falaise rongée par la mer. J'en reproduis l'effet avec un pinceau brosse, qui étale la peinture de manière déséquilibrée. Les stries que je forme n'ont ainsi aucune ressemblance avec les cavités longilignes des cheveux. Je change aussi de pinceau pour les cils, dont les courbes gracieuses s'opposent au côté rugueux des iris.
_ Le nez aquilin donne une courbe à cette figure plutôt carrée, toutefois l'angle du faciès ne me permet pas de représenter pleinement ce contraste, le tracé de la mâchoire parait au contraire s'adoucir sous le léger retombé de cette chair au cartilage invisible. Les ailes des narines remuent à peine sous la respiration, mon pinceau peut suivre leur galbe sans attente entre chaque inspiration. Les joues tendues, osseuses, pourraient aussi m'enseigner des détails auxquels je ne porte aucune attention. Le menton légèrement volontaire tranche avec le tracé fuyant du front, et de toutes mes forces j'oblitère de mon esprit la comparaison à un reptile ou un oiseau.
_ Respirant profondément, je fixe l'homme pour forcer ma rétine à enregistrer l'image telle qu'elle. Malgré moi, ma concentration commence à baisser, et des pensées indésirables menacent de souiller mon art. L'homme ne sera là que cette nuit, je ne peux prendre de repos sans risquer de voir mon œuvre inachevée. Pour reposer ma tête, je reviens à la source des couleurs, mélangeant encore mes pigments, en quête de la nuance carminée de la bouche.
_ Les lèvres ne sont pas d'une minceur pincée, elles équilibrent le bas du visage par un étirement léger. La couleur de la peau m'indique une jeunesse que les traits laissaient supposer sans permettre de deviner. Je sens mon esprit s'égarer à mesure que mon pinceau applique la peinture sur la toile. L'homme esquisse soudain un sourire, presque imperceptible, mais ma fixation le repère immédiatement. Cette intervention sans doute machinale me fait perdre mon pinceau, dont le bois tinte sur le sol, laissant derrière lui la trace rouge de sa chute. L'homme tourne alors la tête vers moi, ses yeux délaissent le ciel nocturne pour m'aviser avec amusement. Mon propre visage s'empourpre, alors que je commence à oublier à quoi il ressemble. Son air amusé appelle mes émotions, ébauche le souhait silencieux de partager un sourire devant ma maladresse, sans conscience qu'en cherchant à capter l'être, il repousse l'artiste. Je fuis automatiquement cette tentative de contact, cet échange destructeur, en ramassant mon pinceau. Je vois mes mains trembler alors que mes doigts se referment sur le messager de mon art, et la frustration commence à alourdir mon esprit. J'aurais aimé n'avoir fait que rêver cet incident ravageur, l'avoir imaginé, comme cela m'arrivait autrefois, quand mon art en était à son amorce et que, redoutant les erreurs, je ne cessais d'en visualiser pour m'en prémunir.
_ Parfois je me rappelle cette époque, où les expressions comme « sens des couleurs » et « portraits romantiques » qualifiaient la majorité de mes oeuvres. Je me souviens qu'en ces temps-là, je fondais en larmes quand le modèle bougeait. Sensible ou bizarre, ces accès étaient justifiés par mon statut d'artiste, et nul ne m'en tenait rigueur. En cet instant, une partie de moi a envie de revenir à cet état, de se laisser submerger, d'oublier que mon mécène ne sera pas tolérant comme l'étaient mes professeurs. Je sens les larmes monter à mes yeux.
_ Mais je vois alors que j'ai terminé la tête. Ma toile me montre tranquillement mon oeuvre, certes inachevée, mais complète. J'ai pu peindre l'homme tel qu'il était, l'humain vivant mais non animé, dans son essentiel. Le soulagement s'empare de moi, les larmes se retirent comme les vagues quittent le rivage, et, enfin, la personne que je suis se révèle derrière l'artiste. Je peux à présent regarder cet homme tel qu'il veut être, être témoin du mouvement de sa carnation, du changement de ses expressions. L'homme qu'il est vit dorénavant dans la dimension picturale, le monde de l'instant. L'homme qu'il veut être peut maintenant vivre dans la continuité.

Inutile…

J'étais ne dans un petit village d'Algérie, ma mère était morte en couche et mon père était partie. J'avais deux grand frère, Mo qui faisait figure de père et Ellie qui avait pour charge de me trouver du lait maternelle. Mon frère faisait toutes les maisons du village à la recherche d'une mère nourissiére . Une nuit après avoir bu le lait d'un sein généreux, nous rentrions. Ellie avait le pas rapide, il avait tout juste 9 ans, il avait peur du loup. Ce soir la, il entendit un bruit qu'il effraya, il me jeta au sol et il partie en courant se réfugier dans notre petite maison. En pleurant parce que j'avais été manger par le loup. J'ai grandi. Je ne connait pas le jour de ma naissance, j'ai continué a manger dans toutes les maisons, j'étais devenue un fils, un enfant, un frère, une homme. Il était temps de quitter se monde. Je laissait Mo et Elli vivre leur vie et les quelques oliviers qui nous permettaient de manger. J'avais pas connu ma mère, j'étais rester en vie, il y avait sans doute une raison, le loup ne m'avait pas dévoré cette nuit là. Je devais trouver un sens a mon histoire. J'était partie pour un autre continent. J' avais pris le premier travail qui s'était présenté, la mine, je suis devenu mineur, je savais pas parler la langue mais je savais travailler, je descendait dans appréhension de tomber face a face avec le loup. Je n'aimait pas cette vie, le travail était contraignant et le médecin avait trouver une tache noir sur le poumon gauche, je savait que je pouvait mourir, je devais quitter se travail par respect pour ma mère qui m'avait donner la vie un jour et surtout pour Ellie qui avait affronter ses peurs pour que je puisse vivre. Je trouvait un poste en usine dans une autre région. Je m'étais interdit de rêver, la peur de tomber, sans famille pour me soutenir, sans maison ouverte pour me nourrir. Mais le mouvement de se monde m'interrogeait Je décidait de parcourir le monde, les rue de paris a la recherche de mes souvenirs, un arbre, un rocher, une colline, je découvrait une ville , je devinais les rues, je fut très surpris a la vison de cette tour de fer . J'intervenait dans une chaine ou chaque pièce de métal finissait comme voiture, un objet utile pour la France. La tour de fer était elle utile? J'étais juste l'arabe et la tour se nommait Eiffel, Je connaissait la valeur des gens, la différence, la moquerie, j'avais bu le lait a la source ? J'étais dépassé et je ne pouvait pas exprimer mon incompréhension pour l'art, j'étais ouvrier spécialisée, mon travail consistait a produire une pièce , une pièce une pièce… je me rendait souvent au pieds de la tour de fer , je voulais découvrir l'essentiel de ma vie. J'avait trouvé une proche, une amie, dans cette grande ville froide, la tour.. Je lui rendait visite, j' appréciait son silence et j' y étais sensible, elle était orgueilleuse , l'ambassadrice de la France. Je pense que je lui posait problème moi l'algérien.
_ Mon intérêt pour la tour me gênait, elle était chez elle et moi je ne l'était pas. Je pensait à ma mère quand je la contemplais, j'avais si souvent envie de pleurer, mon monde me manquait et le vent soufflais a mes oreilles les mélodies d'un orient lointain. Je maudissais cette ville, son orgueilleuse histoire, ses rois. Si Mo et Elie pouvait voir la tour de fer, ils riraient et s'inquiéteraient de me voir au pied d'une monture de fer . J'avais décidé de quitter la tour Eiffel et de découvrir d'autre horizon, je voulais oublier mon travail a l'usine ou je n'était plus un homme, l'usine était mon salut, mais elle était mon ignorance, ma déprime, j'étais l'égal du marteau, d'un balai, d'une brique. Je vivais caché dans un baraquement. Le quotidien d'une vie entre les interventions de police, les frères sans famille, la misère…et bon le dieu dans tout ça… Je fuyais ma réalité par mes ballades le long des trottoirs de paris, a la recherche du loup qui m'avait épargné. Je voulais partager mes souvenirs, mes regrets et ma solitude. Mes pas m'avait guidé vers une colline . La colline était sculpté d'une centaine d'escaliers. J'étais pressé de découvrir une chose inutile, mais je m'interdisait de courir je voulais apprécier chaque escalier. Comme si le temps s'arrêtait a chaque fois. J' était devenu romantique pathétique, mais romantique.
_ Mes compatriotes et frères d'usine travaillaient très dur pour notre bienfaiteur la France. Le geste m'avait dépassé, il avait pris mon corps en otage, mon cerveau ne servait a rien, mon bras était devenu une personne, il s'autoguidait et créait lui même le produit. J' était devenu inutile…a quoi bon me mobilisé.. le loup ne ma pas dévoré, Elli ne pas abandonner et Mo ne pas retenu. Mon histoire était bringuebalante, elle _ se constituait de manque, de perte.
« – MA, je t'ai cherché a travers tout les visages de ce monde, toute les maisons ouvertes ou fermés, je t'ai chercher, je suis rassasié du lait des mères. Ma, laisse le loup me dévoré ».
_ Et je me suis mis a aimer la tour de fer, mais pas pour les mêmes raisons, elle m'a accueillie… elle ne pas juger…

Le badaud et l'alchimiste

Le badaud
_ Bas les masques l'énergumène! Tu t'prends pour Merlin le Charmeur avec ta cape en polymères et ta barbouze de camionneur. Cinquante biffetons pour qu'mes canines plombées se permutent en pépites! Tu gravites sévère de l'occiput! J'te préviens ma cocotte, que j'te bute en uppercuts si tu me chouraves ma cagnotte.

L'alchimiste
_ Plaît-il? Mes dignes maîtres sont Olympiodore / Appollonios, Paracelse et d'autres encore. / Songez mon cher, que de tout corps naît le subtil / Avivant le mouvement, chassant le futile.

Il circule à travers le cœur grossier / Autant de valeur que d'or chez Crésus. / Si vous convenez à partager vos deniers / Votre richesse n'aura d'égal aucun que je connusse.

Le badaud (à voix basse)
_ Il cause romantique la crapule. Il présume que j'suis juste un crédule. Attends de voir le traquenard. (Haut) Si t'es cap' de muter le plomb en lingot, pourquoi tu te sapes comme un trimard? Où sont tes bagouzes et ton magot?

L'alchimiste
_ Plaît-il? La source du monde constitue le sens / Et le sens emplit l'élixir de jouvence / Nul besoin d'acquérir le superficiel / De ma vie, l'amour seul mobilise l'essentiel.

_ Le badaud
_ Eh! Oh! Arrête de faire ton Bouddha! Je m'abuse ou t'en as pour mon pèze. Attention à toi l'animal, j'suis du genre simpliste, blanc et noir façon panda ; coup d'lame, j't'éclate, j't'éclipse!

L'alchimiste
_ Plaît-il? L'esprit consomme le savoir, mais la chair? / L'âme se nourrit d'elle-même, mais l'os? / La loi exige un sou pour tout négoce. / Et pour une vie d'opulence, est-ce donc si cher?

Chevalier à la triste figure, / je concède à votre vile denture / L'écu en guise d'émail / Et paillette pour chaque écaille.

Songez l'ami, à l'existence frivole / Faite de plaisirs et cabrioles. / Le jeu vaut davantage que cent chandelles. / Vois-je en vous la flamme qui chancèle?

Le badaud
_ OK j'accroche! Mais gare à l'anicroche ou j'te pulvérise jusqu'à Bélize. Débite ta chronique, et j'raboule le fric.

L'alchimiste
_ Plaît-il? Buvez à l'outre l'eau miraculeuse / Infiltrez-y l'air pur des valleuses / Imaginez-vous tant de mines d'or par molaire / Que de galeries par mille taupes en affaire.

Le badaud tend cinquante billets à l'alchimiste et s'exécute.
_ Pouah! La corvée! (Impatient, il se regarde dans son miroir) Mes dents sont-elles dorées? (Enervé) Mytho, imposteur, rends-moi le pognon ou j'te brise le postérieur.

L'alchimiste (sensible à l'intervention du badaud)
_ Plaît-il? Au grand jamais je n'affabule / Repensez donc au préambule!

Quand j'évoque mes propos / Ils sont on ne peut plus clair : / Une gorgée d' « O » / suivie d'une goulée d' « R ».

N'est-ce pas de l'OR en bouche? / De grâce, évitons l'escarmouche.

Par delà les grands revers, / Méditez la moralité : / « Rêver à l'envers, / C'est encore revêr. »

L'effet du vent

_ Comme l'automne paraissait s'épanouir, les journées étaient très belles, quoiqu'elles commençaient à nous sembler vraiment courtes. Mais encore, un été inlassable, et doux, laissait la pelouse du parc assez sèche et son air assez chaud pour que l'on veuille y vivre autant que possible. Partager la vue des feuilles rougissantes volant dans l'atmosphère sereine où le vent soufflait ses berceuses, imprimait son mouvement aux branches des arbres. La vue de l'herbe trop longue qui dessinait des formes quand, à la faveur d'une bourrasque, les brins par banc montraient leurs revers argentés et les présentaient à notre vue. Nous buvions, fumions des joints, en soupirant avec toute la mélancolie que requerrais la saison. Nous échangions nos sourires complices, comme si nous volions un instant béni aux mains d'un oppresseur. L'essentiel était de rire. Finalement, on me persuadait, ainsi que quatre autres de mes compagnons, de participer une partie de freesbee. On me débauchait alors de la tâche qui m'occupait, fixer Anna dans les yeux sans éclater de rire. Elle nous rejoignait plus tard.
_ Tentant de nous tenir à égale distance les uns des autres, nous nous lancions le disque, essayant de jouer avec subtilité de l'inclinaison, du coup de poignet, devant assurer à nos destinataires des lancers courbés, lents et efficaces. L'intervention du vent était traître, souvent. Mais comme nous courrions de tous côtés, en caressant nos nuques, nos dos et nos joues, il nous rafraîchissait avec tendresse.
_ Anna, avec son leger accent italien, plaisantait avec moi, taquine, comme d'habitude. « Sacha, tu es un petit garçon trop romantique », railla-t-elle derrière moi. Elle avait ce ton désinvolte. « Et niais ! Tu à un air si niais ». Elle me bouscula un peu après et souffla à mon oreille, tandis qu'elle me tirait vers elle en attrapant mon front « C'est touchant, on a envie de te faire l'amour et de ne surtout pas le faire ! » Sa figure mutine, un peu enfantine, était baignée par la lumière et ses propos sortaient d'une bouche espiègle, tellement charmante. Elle ne disait pas exactement cela, elle ironisait d'une façon, dont je ne me souviens pas tout à fait. Mais c'était le sens de sa moquerie. Elle savait comment me mener par le bout du nez, ce qui me convenait parfaitement.
_ Je m'arrêtais finalement de jouer dans l'idée de lire. Mon coeur ralentissait et ma nuque était mouillée. Je buvais quelques traits de bière. J'avais la sensation que tous mes déboires, tout ce qui faisait de moi ce garçon taciturne, effacé, à l'air triste et abattu, glissait. Tout cela glissait sur moi, comme si les effleurements chauds et froids, du soleil, des parfums d'octobre, du vent et de l'herbe constituaient un rempart, une ellipse à l'ornière habituelle dans laquelle je tombais, indéfiniment. Le garçon sensible que j'étais n'étais plus en proie à la vulnérabilité où il était réduit par ce qui l'affectait, d'ordinaire. Il n'était plus affligé. L'insoutenable légèreté de l'être le surprenait, lui qui fut tant sceptique de lire cette idée. La fatigue que l'on devinait sur ses traits s'était évaporée. Il comprenait une sorte de grâce simple, belle et juste, qui donnait un peu de valeur au choses, fugitivement. Un peu de sens à toute cette comédie, à l'humour parfois grinçant, plus souvent douteux.
_ Je posais mon regard tout autour de moi et voyais des choses, des détails que je n'avais jamais remarqués. Je constatai, surpris, qu'à moins d'un mètre de moi se trouvait des marrons, tout juste tombé d'un grand marronnier près duquel mes amis et moi avions pris place. Je pris plusieurs des marrons gisants près de leurs bogues en main, et les contemplai, les étudiai sous tous les angles, laissant mes doigts les parcourir, parcourir toute leur surface brillante et belle comme une peau sombre. Je voyais, donnant sur le parc, un bel immeuble où un jeune homme, dans une chemise claire, fumait une cigarette sur une chaise longue, un modèle qui me plaisait bien, en bois, d'un style très « Deauville » avec cette toile rayée. Le bâtiment s'ornait de briques colorées. Sur la terrasse se trouvait aussi une petite table ronde sur laquelle était posé une plante dans un petit pot. Un monde entier se révélait à mon regard, comme à un regard nouveau. Je me voyais finalement remarquer le nuage sombre qui voilait depuis quelques instants le soleil. Je ne m'aperçus du chant des oiseaux que lorsque je me demandai s'il était une chose à laquelle je n'avais pas fait attention. Dans l'euphorie caractérisant ma consommation toujours trop rapide d'alcool, je fermais les yeux pour voir sous mes paupières l'orangé. Je me levais titubant.
_ Comme on doit lever des troupes, j'imagine, je me rassemblais. Je mobilisais en moi tout ce que je voulais voir grandir encore. Je ne m'appuyais pas sur les ressources dont j'étais familier ??mon aisance à raisonner, mon orgueil qui me permettait, de façon intermittente, de ne douter de rien, moi qui doute de tout. Je trouvais non pas des ressources, mais je me saisissais de tout cet état d'esprit dans lequel je me trouvais tout étonné, je m'inspirais de cette source de ravissements si surprenants.
_ J'allais avec en tête une insouciance qui ne tenait pas tant au déni de ce que j'avais été et de ce que j'avais ressenti jusqu'alors, dans mon expérience de la vie. Cette insouciance, tenait d'une sorte de foi, d'une foi vraiment aveugle, légère et douce, un grain de folie, comme si j'avais une insolation. Et c'était sans doutes le cas. Je cachais les yeux d'Anna par derrière, elle qui m'injuria délicieusement en italien, puis je l'embrassais, aveuglé par le soleil déjà bas. Elle continua de murmurer dans son bel italien des tas des choses probablement abjectes, tandis qu'elle m'embrassait en me caressant le visage.
_ Je me perdais plus tard dans ses bras presque maternels, tellement serein. Je commençais à rêver lorsque, le soleil déclinant, Anna frissonnait en me caressant les cheveux.

Libre été

Ses longs cheveux dorent au soleil. Le vent les balance au rythme de ses pas et elle sent cette fraîcheur caresser sa peau, son cou, son corps entier. Elle est nue. Tous ses sens sont en éveil, mobilisés. Sensible, elle apprécie cet émoi qui emplit son corps et entraîne ses sens comme la source remplit le lit d'une rivière dont le courant balaye les sédiments millénaires sur son passage. Elle danse, son corps en mouvement est harmonieux semblable au vol des oiseaux au large des côtes.

La plage est belle, cela fait longtemps qu'elle n'est pas venue. Malgré ce beau ciel bleu, le calme sans âme humaine envahit ce lieu, d'habitude surpeuplée. Dorée comme dans « La plage de Schéveninge » de Van Gogh, mais dans laquelle aucun personnage ne se dresse, aucun bateau ne vient perturber sa solitude. Seule, les pieds dans l'eau, elle se souvient de son enfance, rêvant de traverser cette mer sans regarder derrière. Elle voulait partir à la découverte du monde, de ce monde qu'elle imaginait derrière cette ligne infranchissable que l'on appelle horizon. Elle se souvient : à la seule évocation d'une virée potentielle à la plage, le bonheur l'envahissait.

Son père, égal à ses principes et valeurs, ne les emmenait guère dans ce lieu où les tenues exigées ne sont pas en adéquation avec le plaisir de l'eau sur le corps.

Son corps aujourd'hui frisonne au contact de l'air doux et frais. Chaque parcelle de sa peau s'éveille dans ce mélange romantique de chaleur et d'humidité ambiante projetée par les vagues. Le creux de ses pieds s'enlise dans ces milliards de grains de sable, chatouillant des zones rarement explorées à ce jour. Ses orteils constituent le déclencheur de cet essentiel bonheur qui l'enivre d'une sensation intense de liberté grimpant le long de son corps.

Ses yeux brillent, le reflet de l'eau dans ses pupilles noires et profondes confère à son regard un sentiment intimidant de tristesse mélancolique mêlée à un sourire délicat.

Elle se met à courir, mais vers quoi court-elle?

La plage est vide, ses yeux vont dans le vide, ses foulées marquent le sable comme le fer rougi marquait le front des condamnés dans l'Antiquité Romaine afin qu'ils gardent une trace de leur crime à vie. Les grains de sable s'éparpillent en accompagnant sa course d'un balai artistique virevoltant sur son passage. Tout son corps sent cette liberté recouvrée. Sourire aux lèvres, cette course ne l'épuise pas telle l'athlète infatigable en soif de victoire. Elle court, saute, tournoie, crie, danse, rit, papillonne face au vent salé dans une ivresse et une frénésie touchantes.

Elle s'arrête. Observe autour d'elle et profite de ce silence.

Elle regarde son corps, ses formes justes et charnelles. Elle ressent à nouveau cette envie de les partager, de les montrer, de les lui montrer…
Elle sourit et s'allonge.
Sa silhouette est parfaite, son corps ne fait plus qu'un avec le paysage. Sous son poids, le sable gorgé de soleil l'emplit de chaleur. L'eau qui vient cogner contre ses pieds lui rappelle la fraîcheur de la climatisation dans sa chambre. Les yeux fermés, le soleil caresse sa peau, sa figure, la luminosité la traverse et la regorge d'une énergie grandissante.

Quelle douceur enivrante!

Elle sent quelque chose grimper sur son ventre, elle frissonne, ses seins pointent au contact des embruns. Interloquée, elle se redresse et ouvre les yeux. Elle découvre des pinces, une carapace solide et brunâtre, un regard noir qui l'observe curieusement. Calmement elle le contemple, elle n'a jamais vu de crabe de si près. Drôle d'intervention divine que cette créature aux cinq paires de pattes thoraciques?

Elle le lorgne alors avec dégout et dédain. En réaction, les pinces du crustacé se referment sur sa peau à plusieurs reprises.

« Allez debout! Réveille-toi! », elle ouvre les yeux, découvre le plafond de sa petite chambre et le visage doux de sa petite soeur. « Tu es encore en train de rêver! On va encore être en retard à l'usine! Dépêche toi, s'il te plaît! Le bus arrive! ». Elle sort de son lit péniblement, le soleil traversant la fenêtre l'éblouit. Elle se redresse et voit lentement sa mémoire lui relater des bribes de ce rêve qui semblait si doux et qui sombre graduellement dans les abîmes complexes de son inconscient.

Elle enfile son niqab et une fois la tête passée sous son vêtement quotidien son rêve s'efface, comme les foulées de ses pas sur la plage balayées par les vagues…

Pia et Liénor

Cette histoire commence à une époque où la Terre ne connaissait que des courants ou des étendues d'eau douce. Les ruisseaux se jetaient dans les rivières, les rivières dans les fleuves et les fleuves s'évaporaient immédiatement pour être rendu à la Terre sous forme de pluie.

Pia était une petite goutte d'eau sensible et romantique. Elle avait toujours rêvé de vivre auprès du Soleil. Elle l'aimait secrètement. Pourtant elle était lucide. Elle savait parfaitement ce que cela signifiait : s'évaporer à la quasi seconde où elle le frôlerait, se démultiplier en plusieurs microparticules et s'évanouir dans les airs. Cependant cela signifiait aussi connaitre la chaleur… La chaleur de ses rayons, de son étreinte, de son amour.

Et ne disait-on pas que, quand une goutte d'eau atteignait le soleil, elle retombait dans les nuages, devenait pluie et se mélangeait aux grands fleuves du monde entier ?

Pia avait toujours rêvé de ça. Aimer à en devenir multiple. Aimer à en parcourir le monde. Toutefois, elle se contenta de rêver et continua sa petite vie. Un jour elle croisa Liénor, une autre goutte, et elles décidèrent de voyager ensembles. Pia fut alors secrètement partagée entre son amour fou pour le Soleil et cet autre amour naissant pour Liénor. Ce dernier était à sa portée, plus simple et moins dangereux.

Petit à petit leurs vies s'étaient créées autour de l'une et de l'autre. Elles ne se séparaient jamais. Pia avait trouvé son égale, une âme sœur non déraisonnable. Elles deux avaient finis par croiser d'autres gouttes et par constituer une flaque sûre et rassurante. Pia, entourée par cette belle famille, en avait oublié ses rêves fous. Elle se sentait bien.

Mais un jour, alors qu'elle s'était éloignée du groupe, le grand Soleil vient se refléter en elle. Pia se senti frémir de long en large. Chacune de ses particules étaient comme animées d'un feu. Sensation vraiment étrange pour une goutte d'eau ! Ses sentiments, jusqu'à alors oubliés, resurgirent d'un coup. Elle ressentait ce besoin incompréhensible d'être près de lui, de le rejoindre, de sentir tout son être se réchauffer sous ses rayons. Il est vrai qu'elle ne connaissait rien d'aussi beau, intéressant et charismatique que le Soleil. Elle essaya encore une fois d'enfouir loin en elle ses émotions et rejoignit sa flaque.

Mais cette nuit-là, au milieu des autres gouttes et tout contre Liénor, elle se sentit lourde, triste et fatiguée. Elle avait l'impression d'être la première goutte au monde à avoir un cœur. Malheureusement il battait pour un être qu'elle ne pouvait pas avoir. Elle sentait que le Soleil était son âme sœur, mais qu'ils étaient tout simplement incompatibles. Aussitôt l'aurait-elle effleuré, qu'elle serait séparée de lui à jamais. Elle se sentait déchiré par ce que qu'elle ressentait. Le moindre millimètre de son être était douloureux. Elle avait l'impression d'être une goutte de glace parcourue de fissures.

Les matins qui suivirent furent difficiles. Elle, d'habitude si légère, si fraiche et pleine de vie, était comme liquéfiée. Plus le temps passait, plus elle s'efforçait de faire bonne figure. Ce n'était pas juste d'être torturée ainsi, alors qu'elle avait tout pour être heureuse. Elle rassembla toute sa force pour retrouver la joie qui l'avait lâchement abandonnée et reprendre plaisir à vivre au milieu de la flaque. Elle se concentra de toute sa volonté pour faire fuir la souffrance. Se créant le leurre que seule cette volonté pouvait venir à bout de son mal-être.

Après tout les gouttes, avaient toutes les mêmes valeurs et les mêmes buts. La vie ensemble avait un réel sens. C'était essentiel d'avancer d'un même pas. Pourquoi aller chercher le bonheur ailleurs ? Pourquoi aller le chercher si loin ? Serait-ce réellement du bonheur d'ailleurs ? Qu'en savait-elle après tout ? Pourquoi désirer une vie si inconnue alors que la source même de son bonheur avait toujours été près d'elle ?

Mais un jour, se sentant consumée totalement de l'intérieur, elle se lança. Il fallait qu'elle rencontre le soleil. Elle ne pouvait plus rester comme ça. Autrement elle allait en devenir folle. Sa vie n'était plus là. Il fallait qu'elle prenne son envol. Elle partit.
Liénor mobilisa toutes les gouttes qu'elle connaissait pour la retenir. Mais leurs interventions restèrent vaines. Il était trop tard, Pia avait trop changé. Elle n'était plus la même petite goutte. Elle était décidée et rien n'aurait pu l'arrêter. Ce cœur, qu'elle avait l'impression d'avoir depuis ce jour où le soleil s'était reflété en elle, était en mouvement. Même s'il restait invisible, elle ne doutait plus de l'avoir. Il lui était soudainement devenu vital de l'écouter.

Personne ne sut si elle put s'approcher assez près du soleil pour lui lancer un « je t'aime », ni même frôler un de ses rayons. Certains auraient juré que Pia avait sourit avant de s'évaporer. Alors que tout le monde sait bien qu'une goutte d'eau n'a pas de bouche et ne peut donc pas sourire. Elle, elle avait apparemment réussi. Le bonheur lui en avait créé une.
Malheureusement Pia n'avait pas pensé que, si, elle, elle avait un cœur et si, elle, elle arrivait à sourire, les autres gouttes pouvaient en faire de même.

Liénor avait senti une étrange sensation en voyant disparaitre sa moitié. Un poids en elle, comme des spasmes qui la terrassaient à chaque pulsations, l'avait envahit. Elle avait mal. Certains auraient jurés la voir verser des larmes. Alors que tout le monde sait bien qu'une goutte d'eau n'a pas d'œil et ne peut donc pas pleurer. Et pourtant Liénor, gouttes d'eau douce, versa des larmes d'eau salée. Elle s'éloigna de sa flaque et scruta les courts d'eau dans l'espoir de voir un signe de sa bien-aimée.
Mais Pia s'était bel et bien évaporée. Liénor resta là, immobile et sanglotant des mois durant. Elle versa tant et tant de larmes que les ruisseaux, les rivières et les fleuves devinrent trop petits pour les contenir. Certains lacs s'essayèrent, bien inutilement. Mais Liénor continuait de pleurer et d'immenses étendues d'eau salée se créèrent un peu partout sur la planète.

Un beau matin, Elle regarda une de ces étendues. Elle semblait infinie. Aussi bien quand on essayait d'en deviner sa profondeur, que quand on perdait son regard dans son horizon. Elle était magnifique. Liénor se demanda comment tant de souffrance pouvait créer de si merveilleuses choses. A cette pensée, les spasmes horribles, créateurs de toutes ses souffrances, disparurent. Elle se sentait bien. Il était temps pour elle de passer à autre chose. Elle reprit son voyage, emportant avec elle les beaux souvenirs qu'elle avait avec Pia. Elle se sentait plus forte que jamais, fière de la force qu'elle avait en elle. Liénor, créatrice de ces étendues qu'on appelle à présent océans.

Touchable

« Il faut être belle pour être romantique ».
_ Elle tourne la tête vers le miroir et s'extrait du monde, éteint en un regard plongé dans ses propres yeux la voix enregistrée du lecteur, qui continue à partager avec le vide le cynisme délicat des mots de Fabrice Humbert.
_ Jamais entendu une telle connerie. Comme si, dans ce corps contrefait qui n'est plus que le faire-valoir de ses yeux, elle ne pouvait se permettre le seul mouvement de l'âme qui ne lui soit pas néfaste, ce succédané des exaltations qui étaient son ordinaire, avant.
_ Sait-il au moins ce que peut ressentir une femme laide, monsieur Humbert ? C'est en réalité la passion qui leur est interdite, cette passion incongrue des femmes laides, choquante car inattendue, et pour son objet, insupportable car ridicule.
_ Elle ne se laisse plus aller à de tels transports, depuis qu'elle n'a plus le moyen d'atténuer la souffrance en mobilisant les ressources de son corps. Sortir, courir, danser jusqu'à l'apaisement : les thérapies du quotidien lui ont été brutalement ravies. Lui reste l'immersion dans le reflet de son regard, porte ouverte vers la calme houle du romantisme, qui lui agite gentiment les organes, accélère son pouls, amplifie sa respiration, lui remue les tripes dans des proportions acceptables. Elle apprécie désormais à leur juste valeur ces variations végétatives comme les autres, fussent-elles aux limites de la douleur, ces sensations qui lui rappellent qu'elle est encore aussi vivante que le jour où elle a franchi l'obstacle en tête. Devant son cheval.
_ Et bien sûr, il lui reste sa voix, à laquelle elle confie le soin de la représentation de ses émotions, incarnées dans des timbres et des intonations si divers qu'on la croirait possédée. Il a fallu l'intervention d'un psychiatre pour rassurer sa mère, à qui le surgissement de voix inconnues entre les lèvres de sa fille avait fait croire à une schizophrénie. Mais qu'aurait-elle pu craindre d'une schizophrène tétraplégique ? Un matricide, un suicide ? Et par quel miracle, forcément buccal ? Pensait-elle, sa pauvre mère, avoir suffisamment de complexité pour risquer d'être manipulée par le verbe retors de sa fille, et poussée à la mort par sa seule parole ? Ou peut-être la supposait-elle assez habile pour s'étouffer volontairement d'une fausse déglutition salivaire, au cœur de la nuit.
_ C'est con, une mère. Sauf quand c'est indulgent, et la sienne l'est régulièrement. Deux fois par mois, pour être exacte. Les jours où Samuel pénètre dans sa chambre.
_ Elle écoute son pas dans le couloir. Elle écoute sa main sur la clenche. Elle écoute sa respiration alors que la porte s'ouvre. Elle écoute son bonjour grave et le lui rend de sa voix sensuelle, celle qui a un voile, une légère raucité, et fait déguerpir sa mère qui tous les quinze jours se trouve avoir une course urgente à faire, peut-être au distributeur de billets, histoire de bien s'assurer de la poursuite du bénévolat de Samuel.
_ Bénévole ou pas, ça lui est égal. C'est son heure, indéfectible, essentielle. Elle n'a pas l'intention d'en perdre la moindre bribe, et commence par regarder Samuel alors qu'il se déshabille. Le scruter serait plus exact. Elle apprend par cœur les accidents de sa peau, les cicatrices, les plis et les grains de beauté, les taches en archipel sur son épaule gauche, l'implantation de ses poils, la courbe de ses muscles, le relief de ses mains, le dessin de son sexe. Elle fait des provisions pour les deux semaines à venir. Ensuite, elle se laisse dévêtir. C'est le seul moment où elle parvient à examiner son corps, l'étrange alliance entre la spasticité de ses membres et sa peau blanche et flasque. Incroyable d'être aussi peu pourvue en muscles et aussi raide à la fois. Pendant que Samuel lui retire ses vêtements avec cette douceur que n'ont pas les femmes, elle s'observe, en témoin de la scène. Quand sera posé le décor, elle horizontale, lui érigé, elle ne perdra aucun de ses mouvements, ni la moindre de ses caresses, condition visuelle pour que la sensibilité de sa peau, son sens annihilé, prenne corps. Elle ferme les yeux au moment de l'extase. Elle sourit à Samuel, par pure politesse, mais le regarder à cet instant ne lui viendrait pas à l'idée. Si les mains et le corps de Samuel sont son genre, lui ne l'est pas : blondeur angélique, figure trop lisse, expression compassée, Samuel a la tête du sacerdoce, mais rien n'interdit de lui attribuer un visage plus conforme à ses attentes. Tiens, celui de Javier Bardem, par exemple. Le romantisme bien tempéré aime s'abreuver à des sources inaccessibles.
_ A l'heure dite, il l'embrasse, se rhabille et s'en va.
_ Nue sous les couvertures, elle se surprend à rêver d'épectase. Tout à l'heure, les auxiliaires de vie s'occuperont d'elle, indifférente comme chaque fois, deux fois par mois, et sa mère lui demandera seulement si l'après-midi s'est bien passé.
_ Comme chaque fois, elle sanglote.

Aujourd'hui, avec sa voix fragile, de cristal dans les aigus, elle se plaint de sa passivité. Samuel, sensible aux fêlures de son timbre, recueille ses doléances. Il est nu à ses côtés, bronzé, hormis le bandeau blanc de ses fesses et de son pubis. Elle dit qu'elle aimerait participer. Mais, tu participes. Non, pas comme elle le voudrait. Elle voudrait agir, lui faire plaisir, lui rendre un peu de ce qu'il lui donne. Ce n'est pas dans le contrat. Une fois, une seule. Depuis le temps qu'ils se connaissent. Il n'a rien à objecter à ça. Il approche son sexe de ses lèvres, bâillonne la voix de jeune fille, s'enfonce doucement tandis qu'elle s'impose. Ils prennent leur temps. Surtout elle. C'est important, la mise en confiance, il s'agit de ne pas précipiter les choses, surtout quand on n'a qu'une fois, une seule. Elle s'applique.
_ Elle retient Samuel. Elle retient sa nausée. Elle se laisse noyer, déploie son diaphragme, aspire, plante son regard dans celui de Samuel, affolé, maintenu par ses dents, n'osant plus bouger. Alors, autour des chairs molles, elle resserre ses mâchoires, et absorbe, inhale, avale, étouffe.
_ De toutes les ressources dont dispose un organisme de mammifère, la régulation de la fonction respiratoire constitue l'un des systèmes les plus aboutis. Avant que ses dents ne puissent déchirer la chair aussi profondément qu'elle le souhaitait (l'exérèse tenant, compte tenu de l'instrument, du romantisme échevelé auquel elle se livre de plus en plus souvent, au mépris du sens commun), elle ouvre la bouche, et, tandis que Samuel se recroqueville sur son sexe meurtri en poussant des cris de loup, vomit, inspire, tousse, crache, expectore et survit.

Raté.