Nouvelles 2012

Débat : la télé visée !

A l'heure où la plupart des familles modèles partagent un repas équilibré devant le journal télévisé ; Maman est encore au téléphone avec le bureau. Elle crie et gesticule en même temps, grâce à l'usage de son kit mains libres. Si l'on fait abstraction du son, ses mouvements saccadés et vifs font d'elle l'héroïne d'un film muet ! Moi je l'imagine en danseuse de claquettes, mais pas sur que ça plaise à Papa ! Lui, il rêve d'un monde sans OGM, et il passe le plus clair de son temps au fond du jardin, dans notre potager, son Eldorado comme il dit ! La finance, le prélèvement des impôts à la source, que Maman défend, tout ça lui passe au dessus de la tête.

Oh, ça ne va pas nous empêcher de nous retrouver autour d'une table et de diner…mais quand Maman aura coupé le cordon avec Wall street, que Papa aura terminé la sélection de légumes bio du potager, et que mon frère, je l'avais presque oublié, aura débranché ses écouteurs et sera revenu sur terre, autant dire…dans une éternité, et moi je meure de faim !

Si je mettais le couvert, peut être que ça les ferait réagir.. J'ai parfois l'impression que pour mobiliser mes parents à leur devoir de parents, à savoir en l'occurrence me nourrir, il faut employer des subterfuges… Si je demande à Maman quelles assiettes : les porcelaines ou les ordinaires ? Ou à Papa : où est passé mon maillot de basket ? Aucune chance d'obtenir une réponse ! Alors que si j'allume le poste en disant : « tiens, ils parlent de la taxe Robin des Bois » sur les transactions financières, je fais d'une pierre deux coups, et j'obtiens illico que Maman raccroche, et que Robin (c'est mon père) sorte du bois, ou plutôt du jardin, pour préparer son délicieux tian maison !

Chris (mon frère) me sera à peine reconnaissant de cette intervention, qui aura permis non seulement que nous soupions avant le levé du jour…mais aussi de substituer aux sempiternels débats télévisés des candidats à l'élection présidentielle, un débat-maison sur la dite taxe et tout ce qui va avec ! Evidemment, je n'ai que 9 ans, et j'ai beau être précoce, je ne peux pas tout comprendre, mais les voir défendre becs et ongles leurs valeurs, constitue toujours pour moi un moment de choix !

Et je vais bien tenter d'y mettre mon grain de sel, non que le gratin de Papa en manque, mais j'aime aussi défendre les causes justes ! Et hop, une tentative sur la semaine du commerce équitable dont la maitresse nous a parlé à l'école ? … Chris me fixe avec des yeux de merlan frit. Du merlan issu de la pêche durable et responsable et frit sans huile de palme, j'entends bien… Peut être que mon ado de frère est simplement trop sensible, puisqu'il quitte le plateau de fromage en plein milieu du débat, pour regagner son studio ! On règlera ça plus tard sur Twitter frérot, pour l'heure je reprends l'arbitrage du match ! ….

J'intercepte un « rapporter 12 milliards d'euros par an »…qui n'a pas de sens. Vite un papier et stylo que je décompose…aïe on s'est arrêté aux milliers avec la maitresse, m'est avis que ça doit faire beaucoup d'argent quand même ! Reprenons… Maman parle de solidarité maintenant, elle dit que c'est essentiel ! Et Papa lui balance un  » je te croyais accroc au CAC 40 ! » en pleine figure… Ca doit être un médicament ça, avec un nom pareil gare aux effets secondaires !
_ Coupure pub, je débarrasse et je vous fais un café ? Il est issu d'une coopérative certifiée équitable au Guatemala ! Un petit tour en cuisine, et me voilà ! Me voilà… plongée au cœur d'un diner romantique ! J'ai raté un épisode, Papa a allumé des bougies, Maman est tout sourire. Le débat a-t-il été interrompu faute d'audimat ? Ca m'est égal, j'exige une explication ! Pas du tout répliquent-ils en chœur, « chacun des candidats a épuisé son temps de parole, et comme nous sommes finalement d'accord sur l'essentiel, à quoi bon continuer à nous chamailler ? A moins que selon tes critères, cela nous fasse enfin basculer dans la catégorie « famille modèle » »? … Parfait dans ces conditions je rends l'antenne !
_ Cette soirée m'a épuisée, je vais me coucher !

Au fait, moi c'est Pauline, mais on me surnomme Causette, pas parce que je suis terriblement bavarde ou que je mets systématiquement le couvert, mais parce que d'après Maman, je suis comme mon père ! Toujours prête à défendre la veuve et l'orphelin !

Le dernier des vieux

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Assis face à mon miroir dans ma chambre de bonne, je prononce mes mots préférés lentement, fixant bien mon image dans les yeux. Les mots s'évanouissent un à un. Il est à la fois doux et effrayant de penser que je suis certainement le dernier à les dire : il est sûrement fort excitant de créer des mots mais il est encore plus fascinant de les détruire. Ils ne serviront plus : ils sont devenus inutiles.

12 m², un lit, un évier, un réchaud, des étagères hautes remplies de livres, quelques posters écornés, une table basse, sur la table un flacon, une chaise et un miroir. Sur le miroir mon visage : quelques rides sur le front et au coin des yeux, un front capillaire en déroute, un sourire en coin découvrant une incisive légèrement ébréchée, quelques amorces de tâches brunes, des yeux verts rieurs: le tout n'est pas déshonorant. Ça sent déjà un peu la mort mais ça a quand même un certain charme : bref, un beau visage de vieux. Eh oui ! je suis un vieux, plus exactement le vieux ou plus précisement encore le dernier des vieux.

Tout avait commencé il y a à peine un mois. Sur le mur du métro, un poster avec côte à côte, une photo d'un homme d'une soixante d'année, souriant, élégant mais passablement décati et celle de son double rajeuni de trente ou quarante ans avec le même sourire. Le slogan : « Seniors, passez un week end de ouf ! » et en bas, en plus petit, « avec Jouvence, dernière création des laboratoires Everyoung, rajeunissez le temps d'un week end de 10, 20, 30 ans ou plus suivant vos possibilités financières. Possibilité de crédit sur avis bancaire… ».

En quelques jours, le poster envahit les murs de la ville et les écrans d'ordinateurs. Je n'y prêtais pas spécialement attention jusqu'à ce je tombe en arrêt devant un salon de coiffure du voisinage tenu par une femme charmante d'une cinquantaine d'année luttant vaillamment contre le poids des années et la chute des chairs. A sa place s'affairait la blonde explosive qu'elle avait dû être il y a trente ou quarante ans.

Quand je repassai devant le salon 2 heures après, la moyenne d'âge des employés et même des clients avait fondu.

Dans le premier café internet venu, je me précipitai sur le site « Everyoung » et téléchargeai la notice d'information de « Jouvence ». La posologie était d'une simplicité biblique : une dose, dix ans, deux doses, vingt ans,… J'y apprenais également que la prise de l'élixir permettait « un rajeunissement accéléré mais temporaire des tissus épidermiques mais que les autres fonctions biologiques n'étaient pas affectées », en bref, vous aviez droit à un simple ravalement de façade mais ça ne soignait ni vos rhumatismes ou ni vos éventuels problèmes de tuyauteries, qu'un « un léger ralentissement des capacité cognitives avait été observé dans quelques cas exceptionnels », c'est-à-dire que ça produisait systématiquement un quasi reset du ciboulot du malheureux consommateur et que « des prises répétées avait un effet cumulatif et rémanent », autrement dit, après trois gorgeons, vous atteigniez en même temps la jeunesse éternelle et la bêtise absolue.

L'épidémie s'étendit comme un feu de brousse. Dans les rues, les vieux eurent bientôt presque totalement disparu, remplacés par des Apollons claudicants et des Vénus cacochymes pliées sur leur canne et tirées par des chiots en laisse : « Jouvence » marchait apparemment également sur les toutous.

Les jeunes, les authentiques, voulant se distinguer des seniors rajeunis se mirent à avaler du « jouvence » dans le dos de leurs parents, et furent repoussés vers l'enfance. On en mettait des gouttes dans les biberons. On vit même des téméraires de cinquante ans prendre 6 ou 7 doses, leur permettant d'atteindre un âge théorique négatif. On racontera plus tard leur histoire surprenante.

Même la pie-grièche du kiosque à journaux succomba et je découvris avec stupeur qu'elle était encore plus laide à vingt ans qu'à soixante. Quant à mon boucher, oui mon boucher ! il avait dû comme à l'habitude forcer sur les quantités (il a l'art de me fourguer 500 gr de steak quand je lui en demande 300). Bref à la place du géant rubicond habituel, je découvris un morveux dont le nez dépassait à peine derrière les rôtis et maniant un hachoir plus grand que lui

Quelques tentatives de conversation avec les nouveaux adeptes de « jouvence » me convainquirent rapidement qu'effectivement la substance faisait tangenter leur fonction cérébrale vers 0 et leur laissait tout juste assez de neurones pour mémoriser leur code de carte bleu et les cinquante mots nécessaires à une vie harmonieuse en société. L'humanité était en passe d'atteindre le bonheur dans l'abrutissement.

Avec quelques amis de mon âge, nous montâmes une cellule de résistance : il fallait sauver l'humanité et préparer la reconquête : un professeur de lettres de mes amis à deux doigts de la retraite et une bonne amie écrivaine. Quelle reconquête ! En deux semaines le professeur, qui fantasmait dur sur une des ses élèves de terminale succomba et avala la potion. La belle se laissa séduire mais le professeur en fut pour ses frais : « Jouvence » faisait repousser les cheveux et retendait l'abdomen mais ne rendait pas la vigueur. Bien fait pour lui mais il était perdu pour la cause. Quant à mon amie, elle fut victime d'une manœuvre déloyale de son mari, un « rajeuni » qui ne supportait plus la cohabitation avec une femme de soixante ans et lui en mis une dose dans le café matinal.

Je suis seul. Ma dernière tentative de sortie a été un enfer. Les quelques vieux survivants, s'ils en restent, se terrent chez eux. La rue appartient aux rajeunis qui m'invectivent. « cache tes rides, Salaud ! Bois toi deux litres, vieux débri ! » les commerçants refusent de me servir. La fin est proche.

Alors que ma main s'avance vers le flacon posé sur la table, j'égrène une dernière fois :

Figure, égal, rêver, sens, valeur, constituer, intervention, mobiliser, juste, partager, source, monde, mouvement, romantique, essentiel, sensible.

L'embryon

Julie venait de faire une fausse couche. Cela, à qui voulait l'entendre, elle disait l'accepter…

Romantique, elle s'était laissé aller, laissant de côté les valeurs de son enfance. Elle ne l'avait pas regardé dans les yeux, et ne se rappelait plus ses traits. Elle était soulagée que cela se termine ainsi.

Hospitalisée pour la première fois, elle l'était pour la journée, lui avait-on annoncé à l'accueil. Mais après une rapide intervention, le médecin en a décidé autrement.

Le Docteur Forman qui l'avait suivi était expérimenté. Dans une certaine mesure, il l'avait rassurée : l'expulsion avait été totale, Julie n'avait rien à craindre pour son avenir. Mais le docteur s'étonnait de la couleur inhabituelle de l'embryon. C'est la raison qui le décida à garder la jeune fille.

Dans la chambre blanche, seul l'essentiel médical, un cadre imparable entourait Julie. Cela lui était égal ; si elle était sensible, elle s'aseptisait de tout. Elle avait la certitude d'avoir échappé à un mal plus grand, plus long…. Elle était trop jeune pour avoir un enfant. Son idéal de vie était secoué.

Allongée dans son lit blanc, le regard au plafond, elle accusait cet irrémédiable présent. Elle n'avait qu'elle à partager avec l'Éternel ; ces instants lui paraissaient immortels.
Elle se refusa de regarder la télévision. Elle savait qu'elle y verrait le visage d'un monde pire que celui de sa propre expérience.
Elle savait de même que le monde était en mouvement et que sa propre vie suivait ses variations ; elle ne supportait pas la tyrannie des images qui appuyaient ses propres souffrances ; seule la « danse suprême » de l'univers, qui la transportait par les sommets des vagues, et les creux de la vie, lui importait ; seul ce mouvement intérieur lui donnait une raison de vivre, lui donnait de la Joie au-delà des évènements. Dans son épreuve d'insouciance, elle espérait ne pas avoir perdu le lien, et juste arriver à se reconnecter à la source de cet essentiel bonheur, à ce mouvement, à cette danse indicible.

Le médecin vint la revoir le lendemain de son hospitalisation. Il s'étonna de la paix qui rayonnait en Julie. Un doux sourire se dessinait sur sa figure d'enfant, ses yeux resplendissaient.
_ « Vous allez bien, Mademoiselle ?
_ — …
_ — Les analyses de votre embryon montrent qu'il a été contaminé. Les analyses que nous vous avons faites ne nous montrent rien en rapport. Nous devons cependant vous garder encore quelques jours.
_ — …
_ — Cette après-midi nous vous ferons passer différents tests, absolument non douloureux, vous n'avez rien à craindre…
_ — (Après un silence) Je ne peux accepter. Je souhaite partir cet après-midi. Si je suis en bonne santé, je souhaite partir cet après-midi. Vous pouvez garder ce que j'ai perdu, et faire toutes les analyses que vous voulez. Mais je souhaite partir cet après-midi… (après un silence) Il faut que j'arrose mes plantes ! » finit-elle par sourire.
_ Le médecin essaya d'argumenter, mais il sentait combien elle était mobilisée et déterminée. Il ne pouvait légalement la retenir ; il s'enquit, faute de plus, de si elle acceptait de répondre à un questionnaire. La jeune fille hocha légèrement la tête en signe d'acceptation.
_ Une assistante revint peu de temps après : « Vous êtes normalement constituée, vous pouvez remplir toute seule ces papiers ?
_ — Oui… oui. Tout à fait ! »

Face à la feuille, Julie rêvait à sa sortie. À son appartement. À tout ce qu'elle avait quitté il y a seulement deux jours… tout lui semblait enviable : « On ne connaît pas son bonheur », reconnaissait-elle. Qu'allait-elle faire ? Reprendre ses études ? Elle n'en était pas certaine. Prendre des vacances, Dieu merci, elles commençaient à la fin de la semaine. Elle était toute à ses réflexions quand l'assistante revint dans la chambre : « Vous avez fini ? Le médecin vient juste de signer votre bon de sortie. Il ne reste plus qu'à vous préparer. »

Julie poussait les portes vitrées de sa résidence. Elle se sentait quelque peu affaiblie. Mais elle préféra grimper les escaliers plutôt que de prendre l'ascenseur. L'étudiante ne voulait pas se donner d'excuses et perdre son innée valeur de progresser ; « Aller de l'avant et ne jamais abandonner » tel était son adage, le sens profond de sa vie. Elle habitait au troisième. À chaque palier, elle retrouvait ses jambes et son souffle, puis continuait à grimper les marches ; Julie voulait ainsi se constituer une santé. Il lui arrivait, avant son désagrément, de monter jusqu'au sixième, voire de pousser jusqu'au neuvième et redescendre après, jusqu'à sa demeure. Elle voulait renouveler ces exploits dans un proche avenir.

Quand elle arriva à son étage, à sa porte, à son grand étonnement le Docteur Forman était là. Il s'excusa. Il était à la fois droit et ferme comme le sont beaucoup de médecins, et à la fois confus ; l'embryon portait des traces particulières, il l'avait déjà annoncé… mais il voulait, de l'appartement de la jeune fille, un prélèvement d'eau de son robinet. Il était pressé, et ne souhaitait pas perdre de temps en passant par des voies plus officielles.
La jeune fille s'était crispée. Elle avait eu l'impression de s'être échappée du milieu hospitalier et aspirait maintenant à rentrer chez elle. Elle comprenait comment l'homme, le médecin, avait eu son adresse, mais elle s'inquiéta de ses intentions : « Vous pouvez rester là, laissez-moi entrer chez moi. » L'hospitalier s'excusa en s'écartant de la porte. « Prenez, s'il vous plaît ! », il lui tendait une éprouvette pourvue d'un bouchon en liège.
Julie revint un instant après, toujours vêtue de son manteau, avec dans sa main humide le flacon bouché.

Le lendemain, en soirée, elle reçut un mail : « Je vous remercie mademoiselle de votre bienveillante contribution à mon travail de recherche. Votre embryon a absorbé une dose importante de résidus toxiques provenant de l'eau de votre robinet. Je mobilise le service d'hygiène de la commune et la société immobilière qui gère votre immeuble. Soyez prudente, en l'attente d'une correction du Service des eaux, consommez de l'eau filtrée ou de l'eau de source en bouteille… Le corps a besoin d'être hydraté, évitez cependant de boire trop de sodas ; préférez les jus de fruits naturels. Cordialement. Docteur Forman ».

Panique au vieux manoir

Je m'appelle Chloé et j'ai 14 ans. J'habite Paris. J'ai vécu, il y a quelques temps, une aventure peu commune ! Je suis partie en vacances chez mon grand-père Kyle MacGregor. J'ai oublié de préciser une chose essentielle : je suis d'origine écossaise. Après leur mariage, mes parents sont partis vivre en France pour leur travail de traducteurs. Mais grâce à l’intervention de ma mère, je fus invitée pour les vacances d'été par mon grand-père maternel habitant en Écosse dans un vieux château romantique situé sur l'île Donan. Il le tenait de ses ancêtres et il en était très fier. Ma mère m'apprit que ma cousine Camille était elle invitée et que je partagerai une chambre avec elle. J'étais ravie, avec elle le séjour serait certainement moins ennuyeux ! Le voyage en bateau dura fort longtemps et fut très monotone. Quand nous arrivâmes enfin sur le quai, notre grand-père nous interpella, prit nos bagages et nous invita, Camille et moi, à monter dans son scaffie pour rejoindre l'île. Tout au long du trajet, j'observais mon grand-père. Sa figure était à la fois ferme et attristée. Le décès de grand-mère l'avait beaucoup perturbé. Lui qui était autrefois si attentionné et sensible aux besoins des autres, il semblait s'être renfermé sur lui-même. Nous arrivâmes à destination. Le château était majestueux et vaste. Camille me sourit quand nous entrâmes dans le grand corridor. J'étais émerveillée par ce château ! Mon grand-père nous invita à souper dans la salle à manger. Nous pénétrâmes dans un salon très vaste. Je fus impressionnée par l'agencement de la salle. Les meubles étaient en bois massif. D'imposants tapis couvraient le parquet assez usé à présent. Une belle flambée réchauffait la pièce. Sur les murs, il y avait beaucoup de tapisseries. Nous mangeâmes un menu typique comportant de la panse de brebis farcie. Au dessert, il y avait un cranachan . Je n'avais jamais goûté à ce dessert. que je trouvai délicieux ! La cuisinière qui venait débarrasser, m'apprit que ce dessert était constitué de semoule d'avoine, de crème et de framboises. A la fin du repas, mon grand-père tendit un paquet à chacune. J'ouvris le mien avec curiosité et m'aperçus que le cadeau de mon grand-père était en fait une tenue traditionnelle écossaise composée d'une chemise en coton blanc, d’un bustier noir, d'une jupe en tartan à tonalité verte et d'un châle à franges noires lui aussi en tissu écossais. Je le remerciai avec empressement, cette tenue avait pour moi une valeur inestimable.
_ – Ceci était la tenue traditionnelle de ta grand-mère quand elle était jeune ! me dit-il en tentant de sourire.
_ Je me retournais ensuite, afin de voir ce que Camille avait eu. Elle avait l'air aussi ébahi que moi. Il s'agissait aussi d'une tenue traditionnelle comportant une chemise blanche large avec le bas des manches en tissu écossais rouge, un gilet noir à boutons dorés et une très longue jupe rouge en tartan. Et pour finir il y avait un béret. Camille alla remercier grand-père. D'un commun accord, Camille et moi décidâmes de la porter dès qu'une grande occasion se présenterait. Mon grand-père appela alors un domestique afin qu'il nous conduise dans notre chambre. D'un mouvement de tête, il nous invita à le suivre. Les couloirs allaient dans tous les sens. Après avoir monté plusieurs étages, le domestique nous tendit un chandelier à chacune, ouvrit la porte de notre chambre et nous souhaita une bonne nuit. La chambre était décorée avec goût. Les murs comportaient un papier peint de couleurs vives. Un lustre en cristal était accroché au plafond. Des statues et des bouquets de fleurs décoraient chaque meuble. Il y avait deux lits à baldaquins et des petits fauteuils trônaient au centre de la chambre. La pièce ne comportait qu'un seul tableau, un portrait de ma grand-mère. Il avait l'air réel et j'eus beaucoup de mal à en détourner mon regard. Nous nous couchâmes tôt car le voyage nous avait toutes deux fatiguées.Vers minuit, je crus entendre un bruit qui me réveilla en sursaut. J'allumai la lumière mais ce que je vis m'effraya au plus haut point ! Le tableau de ma grand-mère, il…il…
J'étais tellement terrorisée, que je ne pus articuler un mot. En effet, le portrait de ma grand-mère était à présent vide ! J'essayais de trouver une explication. Le voyage m'avait beaucoup fatigué, j'avais sûrement des hallucinations à cause de cela ! J'entrepris de me recoucher. Soudain, je sentis une main qui me touchait ! Là s'en fut trop ! Je bondis de mon lit afin d'alerter Camille ! Je l'appelai de toutes mes forces en lui disant qu'il se passait quelque chose d'anormal mais elle ne voulut rien entendre, elle me dit que cela lui était égal et que je devais rêver ! Mais je savais que j'étais bel et bien réveillée ! Je me dis que c'était inutile car têtue comme l'était Camille, elle ne me croirait jamais. Je ne savais que faire quand Camille se mit à crier et m'annonça d'une voix tremblante que quelqu'un avait pris son drap. La prise de son drap, alors que j'étais à l'autre bout de la pièce, constitua pour elle une preuve indiscutable. Je fus satisfaite même si au fond, je n'étais pas rassurée ! J'allumai la lumière. Et lui annonçai que grand-mère avait disparu de son tableau. Camille devint très pâle, soupira juste et s'effondra inanimée au sol. Je la réanimais de mon mieux. Une fois réveillée, les souvenirs revinrent et elle se mit à sangloter ! Elle avait compris qu'un esprit était présent dans sa chambre. Elle me demanda d'aller mobiliser tous les domestiques de grand-père. Or, ce que dans le noir nous n'avions pas vu, s'avéra être visible à la lumière : une silhouette un peu floue mais familière était postée devant nous. Malgré la peur, je réussis à demander au fantôme son identité. La créature m'apprit qu'elle était comme je l'avais imaginé notre grand-mère : Mary MacGregor ! Toute habillée de blanc elle resplendissait. Je lui demandai le motif de sa visite. Elle s'excusa de nous avoir effrayées mais nous dit qu'elle voulait que l'on raisonne grand-père. Elle savait qu'il dépérissait sans elle et voulait que cela cesse. Elle nous confia donc le soin de lui dire un message de sa part puis nous remercia avec ferveur et disparut.
_ Le lendemain, Camille et moi exauçâmes le vœu de notre grand-mère. J'appelais grand-père et lui dis les mots de grand-mère : « Il te faut oublier ta tristesse et te reprendre en main car le maîtrise de soi-même est une grande qualité. Je suis sûre que c'est le souhait de tout le monde ici ainsi que de grand-mère ! La mort est notre destinée commune. Personne ne peut y échapper. Et c'est mieux ainsi, car la mort est sûrement ce que la vie a inventé de plus utile. Elle est source de changement dans la vie : grâce à elle, les anciens peuvent laisser la place aux jeunes. ».
_ Je pense qu'il comprit le message car grand-père redevint enjoué et serviable et notre séjour se passa agréablement. ».

Souvenirs d'Istanbul

Je sors de l'hôtel et hèle un taxi pour me rendre à l'aéroport. Ces dix jours à Istanbul, métropole tentaculaire et ensorcelante, m'ont fait rêver. Le Bosphore, la Corne d'or, Topkapi, Sainte Sophie. Je me suis étendu, dans les sources d'eaux chaudes d'un bain turc où il y règne une sérénité sans égal. J'ai flâné sur le quai de la romantique gare de l'Orient Express. Je me suis perdu au grand Bazar, au hasard des échoppes colorées de tapis et de ses innombrables rues qui s'étendent à l'infini.

_ Un taxi, une imposante Buick 56, de couleur verte et blanche s'arrête. Je grimpe à l'intérieur. « A l'aéroport ! » dis-je au chauffeur. Il est avenant et souriant, la peau mate, des cernes sous des yeux verts olive et comme tous les turcs, une moustache épaisse semble soutenir ses narines. Il me parle dans un langage hétéroclite d'anglais, d'allemand, d'italien et de français. Encore ce folklore dans cette atmosphère inimitable. A grande vitesse, nous roulons en direction du pont Atatürk, les feux tricolores grillés comme des marrons, slalomant entre les charrettes à bras et autres voitures décorées de talismans. Le bruit du moteur, couvre la vie grouillante à l'extérieur, c'est l'été, une chaleur étouffante m'incommode. J'ouvre la vitre, impossible, elle est bloquée. Les ressorts du siège qui traversent le cuir, déchirent mon pantalon. Je ne comprends pas pourquoi, mais tout à coup, un sentiment étrange me traverse le corps. Peut-être à cause des conditions dans lesquelles roule ce taxi ? Nous sommes à la fin des années 80. L'époque du « Midnight Express », film mythique, basé sur l'histoire vraie d'un américain, William Hayes, jeune touriste en vacances en Turquie. Il tente alors de rentrer aux États-Unis avec deux kilogrammes de haschich, dissimulés sous ses vêtements. Sur le point de monter dans l'avion, il est soumis à une fouille. Débute alors pour lui un cauchemar, le conduisant à la prison de Sa?malc?lar. De procès en procès, il se retrouve condamné pour l'exemple à trente ans de prison. Ce film a mobilisé toute ma génération.

_ Sensible à la mise en garde du voyagiste, qui nous demandât d'être attentif aux tentatives de corruption des turques, le spectre de cet homme en prison resurgit. Nous arrivons à l'entrée du pont qui traverse le Bosphore. Le chauffeur se penche vers la boite à gant, sort du papier à rouler et du tabac. Il prend une sacoche, dans laquelle se trouve un gousset en tissu, rempli de cannabis. Arrivé en haut du pont, il met le taxi au point mort et le laisse descendre en roue libre. Je me sens de moins en moins rassuré. D'une main, l'autre tenant le volant, il sort une feuille de papier à rouler, il y met un peu de tabac, beaucoup d'herbes, puis passe sa langue sur la partie gommée du papier. Trois minutes plus tard, en bas du pont, il a fini la préparation de son anesthésiant et embraye le moteur.

_ Jusque là, je me dis que tout va bien, il veut juste fumer un stick. Il se retourne et me propose de partager son joint : « Non ! à l'aéroport, sans ennuis avec la police, si possible » répondis-je énervé. Dans son phrasé en quatre langues, il me répond : « pas de problèmes, les autorités sont au courant ! » Au même moment, une voiture de police arrive à notre hauteur. A l'intérieur, deux hommes le visage fermé. Le chauffeur, son cône entre les doigts, salue les policiers. Ils répondent d'une main amicale, tout en m'observant d'un regard suspect. « Pas de problème» me lance le chauffeur, les pupilles dilatées. La fin de la course est interminable. A la porte du terminal, après ces quelques minutes de stress intense, mon inquiétude finit par s'estomper, avec les effluves de notre fumeur d'herbes. Avant de descendre, je regarde quand même autour de moi. Je sors du taxi et entre dans l'aéroport.

_ J'ai la tête qui tourne, mon pantalon est déchiré, ma chemise est trempée, des gouttes de sueur perlent sur mon front. J'arrive à la douane et présente mon passeport. Derrière sa vitre, le douanier me demande si j'ai des valeurs à déclarer. Le stress me reprend et d'une voix fébrile, je réponds : « Non ! ». Il semble me croire, d'une main ferme et d'un regard froid, il me rend mon passeport. Je m'avance et passe devant le comptoir de fouille. Ils sont quatre, alignés, droits comme des piquets, les bras tendus, croisés sur le ventre. Derrière son comptoir, d'un geste ferme, un des douaniers m'ordonne de poser mes valises. L'œil aiguisé, il me fixe d'un air méfiant. Ca fait parti de son métier de déstabiliser les voyageurs. Il tente de percevoir un mouvement, un geste, laissant à penser que le touriste s'est constitué un petit stock de marchandises illégales. Sur sa droite, un autre douanier. Il s'approche et me demande d'ouvrir mes bagages. Je m'exécute. Il fouille ma valise, en sortant, sans égard pour mes affaires, tout ce qui s'y trouve. Tous ce temps à ranger et maintenant, mes chemises, tee-shirts, pantalons, sont étalés sur le comptoir. Je peste intérieurement, pourquoi moi ? Je revois alors les figures des deux policiers dans leur voiture. Le douanier relève la tête et porte une main à sa casquette : « Rien à déclarer ? ». Pour la seconde fois, moins hésitant, je réponds : « Non ! », mais il s'en prend à mon sac de sport. Même punition, il sort tout, chaussures, trousse de toilette. Il n'est pas convaincu de ma bonne foi.

_ D'un air narquois et sans indulgence, le troisième douanier m'observe. A sa gauche, le chef. Il me demande de le suivre derrière le comptoir. J'acquiesce d'un mouvement de la tête, tout en rangeant avec calme mes affaires, tant pis si je les fais attendre. Une fois mes valises rangées, nous entrons dans une petite salle de quelques mètres carrés. Il ferme la porte et d'un geste sec, m'ordonne de quitter tous mes vêtements. C'est abaissant de se déshabiller ainsi, mais je n'ai pas le choix. Je m'exécute avec diligence, je veux en finir avec cette fouille. Une fois en sous vêtement devant lui, il semble très déçu et d'un même mot sec, m'ordonne de me rhabiller.

_ Quelques instants plus tard, je remets mes bagages à l'enregistrement et regagne la salle d'attente. Un peu plus tard, d'une voix piquante, une hôtesse invite les passagers à se rapprocher de la porte d'embarquement. Le bus nous conduit sur le tarmac, aux portes de l'avion. Inconsciemment, je revis la scène du film et surtout l'intervention des douaniers. Mal à l'aise, j'éprouve le besoin de ressentir ce moment où cet américain se rend compte que le séjour se termine mal. Mes sentiments sont partagés, quels souvenirs vais-je garder de ce voyage ?

_ Une fois en l'air et après avoir changé mon pantalon, je sonne l'hôtesse de bord. Surpris de la revoir, nous nous sommes croisés plus tôt dans la matinée au restaurant de l'hôtel où je séjournais, je lui raconte ma mésaventure. « Cela nous arrive aussi, c'est un autre monde, ils sollicitent constamment les touristes, tentant de leur extorquer quelques lires turques, » me dit-elle d'un sourire complice. « Mais l'essentiel est d'être dans l'avion, n'est ce pas ? »

Un crime parfait

J'appelle Claire du bureau.
_ – Allô chérie ?
_ – Allô ?
_ – Tu te souviens qu'on mange chez les Béchamel, ce soir ?
_ – Oui, bien sûr… C'est pour ça que tu m'appelais…?
_ – Ouais… Je préférais m'en assurer… De mon côté, je dois assister à leur satanée réunion de direction… Ça risque encore de finir tard… Faudra que j'aille direct chez eux… À quelle heure c'est, déjà ?
_ – Eh bien… Suzanne avait dit huit heures et demie, comme d'habitude. On se retrouve là-bas, alors… Je suis crevée, j'espère qu'ils n'auront pas trop de monde…
_ – Non, Béchamel m'a bien dit qu'on ne serait que nous quatre. Tu prends ta bagnole ?
_ – Ben oui…! C'est égal, je vais pas encore me taper une heure de métro au prétexte que Monsieur, toujours aussi sensible, n'a pas pu, ou pas voulu, se dispenser de sa réunion soi-disant essentielle…
_ Je raccroche. Quand elle commence comme ça, il ne faut pas rêver la voir s'arrêter toute seule. Mais je lui pardonne, elle n'en a plus pour longtemps à se montrer aussi désagréable. Et puis tout semble s'annoncer on ne peut mieux. Vu ce que je viens de lui dire, j'irai direct chez Déchanel. Lequel a pris soin de bien préciser qu'il voulait une soirée relax. Tant pis pour lui, je serai en cravate. Il en a vu d'autres. En tout cas mon plan est bien arrêté, je suis fin prêt, et je ne vois pas ce qui pourrait clocher.

La réunion commence à 16h30 pétantes. Le chef nous rassure, il a localisé la source des bruits qui ont causé les derniers mouvements d'action. Il a mobilisé le service financier qui va prendre toutes les mesures nécessaires. Nous devons compter sur lui, continuer tous à bien partager ce qui constitue les valeurs fondamentales de la boîte. La réunion clôt à 18h, comme d'habitude, le chef déteste que ça s'éternise.

Tranquille, je vais chez le pharmacien, j'achète du somnifère en cachets, celui qui n'a pas un goût infect et qui m'évite souvent de ressasser les dernières inventions de Claire pour me pourrir la vie. Je tâte, j'ai bien mon clou dans la poche, juste la taille voulue pour ce que je veux en faire. Je vais au café du coin, je prends un demi, j'en paie un à Fernand et je lui demande un verre. Un verre vide, je précise à sa grande surprise. Je m'installe à une table au fond et là, j'écrase quelques comprimés au fond du verre, je les pulvérise et je verse la poudre dans une page de mon agenda que je plie et range dans ma poche. J'attends patiemment la demie de huit heure en buvant trois autres demis et deux pastagas. Je ressasse tout ce que Claire m'a fait subir ces derniers temps tout en réfléchissant au sens de cette chienne de vie.

À huit heures trente pétantes je pars en 4X4, le trajet est tranquille à cette heure. Deux ou trois tours du pâté de maisons et je finis par repérer la 4L antédiluvienne de Claire. Je l'avais loupée à mon premier passage car elle est noire et garée dans un coin plutôt sombre. Je m'arrête, je descends entre les deux bagnoles et j'enfonce mon clou dans le pneu avant gauche de Claires. Ça va se dégonfler, lentement mais sûrement. Puis je me gare et je monte chez Déchanel. Suzanne vient m'ouvrir, j'entre et rejoins Pierre sur le canapé du living, face à Claire. Comme prévu nous ne sommes que quatre ce soir, et la conversation se traîne, comme d'habitude. Pendant qu'il nous sert du vin rouge en apéro (j'ai mis longtemps à le convaincre), Pierre me reproche ma cravate, une fois de plus et nous passons à table. Tandis que Pierre cherche une bonne bouteille, j'en profite pour verser le somnifère dans le vin de Claire partie aider Suzanne en cuisine. On commence par des gambas grillées et on embraie sur une lotte au lard. La conversation mollit. Pierre a servi un muscadet avec les gambas et un bourgogne avec la lotte. J'en profite pour remplir le verre de Claire le plus souvent possible. Elle proteste un peu au début, puis elle boit dès qu'on la sert. Le repas se traîne. Enfin le dessert arrive. Claire chipote un peu devant le gâteau de Suzanne, elle qui en raffole d'habitude. Elle se lève et demande à nous quitter plus tôt que prévu, elle se sent fatiguée, dit-elle pour répondre aux protestations de Suzanne. Qui n'insiste pas, c'est vrai qu'elle a des petits yeux. Exit Claire.

Suzanne profite de l'occasion et part se coucher dès qu'elle a fini de débarrasser la table et de garnir le lave-vaisselle. Nous dégustons avec Pierre l'armagnac de vingt ans qu'il a sorti de sa cachette, quand mon portable sonne. J'écoute, et dis à Pierre :
_ – C'est Claire, elle a crevé, elle m'appelle au secours. Excuse-moi, il faut que je file… Je vais quand même pas la laisser poireauter comme ça toute seule dans la nuit… Allez, salut, vieux, merci pour la soirée, et désolé de te planter comme ça…
_ – Allez allez… T'es surtout désolé pour l'armagnac…

Je retrouve Claire à l'endroit qu'elle vient de m'indiquer au téléphone, je gare ma voiture, il y a une place à côté de la 4L. Je lui dis que je suis fatigué moi aussi, mais que je dois changer son pneu maintenant car demain je dois être tôt au boulot, et je ne pourrai donc pas l'emmener. Je change la roue, facile, mais elle :
_ – Écoute, je sais pas ce que j'ai, je suis pas bien, je n'arriverai pas à conduire… Désolée, je préfère que tu me ramènes ! Désolée, vraiment…
Je râle un peu pour la forme, mais tout va bien, mon plan se déroule on ne peut mieux. Magnanime, j'explique à Claire que ce n'est pas trop grave, que je laisse mon 4X4, et qu'elle en sera quitte pour me ramener ici demain aux aurores. C'est vrai qu'elle titube presque. Je me mets au volant de la 4L, je recule le siège, elle s'installe à la place du mort. Et s'endort dans la minute. Je roule lentement jusqu'à l'endroit prévu, un des derniers passages à niveau que je connaisse dans le coin. Le rapide de nuit passera dans dix minutes, en principe. Je stoppe sur les rails, j'allume une cigarette et j'attends encore une minute ou deux, j'avance le siège du conducteur, j'y installe Claire, qui montre une figure enfin calme et reposée. Puis je sors le marteau planqué dimanche dernier dans le coffre de la 4L et je lui en donne un bon coup sur le crâne. Bien malin qui irait s'en apercevoir après le passage du train. Je verrouille les portières, pour le cas, très hypothétique, où un quidam passant à cette heure tardive tenterait une intervention pour sauver Claire d'une mort certaine. Je repense aussi au mélange alcool-somnifère dans le sang de Claire, susceptible d'alerter les flics… Mais pourquoi irait-on autopsier quelqu'un qui vient de se faire passer dessus par un train !

Et là, en claquant la dernière portière, l'arrière droite, après avoir baissé le bitoniau de verrouillage, voilà-t-il pas que j'y coince ma cravate ! Ras du cou, impossible de se dégager…
_ Et, tel Richard Antony, voilà que j'entends siffler le train… Comme c'est romantique un train qui siffle dans le soir!

Balade en mer

Assise à côté de lui dans le cockpit, elle l'observe… Il mobilise tous ses sens pour ressentir le moindre mouvement du bateau. Il scrute l’océan, cherche les ridules à la surface de l’eau, hume l’air marin, tend sa figure vers le point d’horizon à atteindre… Il est à l'affût du dixième de nœuds à gagner : border les écoutes de quelques centimètres, reculer le point de tir. Le voilier se montre sensible à chacune de ses interventions et se cabre de plaisir. La navigation, comme toujours, s’avère parfaite. C'est son bonheur à lui. Et, s’il est heureux, elle est heureuse.

De temps en temps, elle ferme les yeux pour mieux savourer : la caresse du vent et le picotement des embruns sur son visage, le rayon de soleil qui réchauffe sa nuque, le clapotis de l'eau sur la coque, le cri strident d'une mouette… Elle rêve aussi… De deux êtres fusionnels, complémentaires, un homme et une femme, à la source du monde ! Elle rêve… et jouit de la valeur inestimable du silence !

Quand ils ont acheté ce voilier, elle ne connaissait rien à la plaisance. Elle n'avait même jamais mis les pieds sur un bateau. Elle n'était donc pas très enthousiaste. Mais elle a vu son regard pétillant devant le First 345, comme celui d'un gosse devant son premier vélo. Elle n'a pas pu dire non ! Alors, elle a baptisé le voilier d'un nom de femme : Aziyadé. L'amante de Pierre Loti, sensuelle, romantique, épicée… C'est bien ainsi, car le voilier est une rivale avec qui elle doit partager l'homme qu'elle aime. Une presque maîtresse !

C'était au début de l'aventure. Heureusement, elle ne ressent plus les choses ainsi. Elle sait qu'elle est devenue un valeureux petit mousse, qu'il apprécie, par-dessus tout, qu'elle soit à bord, à ses côtés. Elle sait que, dès que ses réglages seront finis, il va lui dire :
_ – Ca va, chérie, tu es bien ?
_ Il va la prendre dans ses bras, lui faire un bisou dans le cou.
_ – Oui, je suis bien, capitaine.
_ Si bien …

Fermer les yeux pour mieux savourer. Puis, les rouvrir pour voir Christian envelopper d’un même regard énamouré, d’égale à égale, ses deux passions : sa femme et son bateau. C’est ça… fermer les yeux… se laisser bercer, se laisser emporter…

Un frisson la parcourt, puis deux… Elle tremble soudain. L'appréhension que tout cela soit trop beau pour être vrai, la submerge. La sensation d'être mouillée toute entière la transie. Garder les yeux fermés, à tout prix. Juste un instant… Un instant encore…Puis, un bruit de porte qu’on ouvre, une voix qui retentit :
_ – Oh, non, maman, c' n'est pas vrai ! Tu es encore dans ton bain ! Mais l'eau est complètement froide ! Tu vas attraper du mal ! Je ne peux vraiment plus te laisser seule ! Tu es pire qu'une enfant !

Ne pas répondre ! Ne pas entendre ! Se constituer en forteresse imprenable ! Se lover dans la position du fœtus ! Ne laisser aucune prise à l’ennemi !

Mais voilà que des mains l’empoignent, la dénouent… que des bras la hissent. On l'enveloppe de la douceur d'une serviette éponge. On la frictionne énergiquement. Elle est bien obligée de… revenir… Elle ouvre les yeux et lance un regard mauvais à cette intruse qui la bouchonne. Qui est-elle, pour qui se prend-elle, pour ainsi briser les rêves ?

La voix s’est radoucie maintenant.
_ – Allez, aide-moi ! Un peu de courage, que diable !
_ – …
_ – Ton corps ne s’est pas trop refroidi, c’est l’essentiel…

Elle se laisse faire telle une poupée molle. Elle est si vieille maintenant. Elle revient de si loin, d’un songe si merveilleux ! Le voyage est fini. Aziyadé n'est qu'un bateau de papier flottant sur l'eau sombre de son bain. Un des rares savoirs que la maladie lui ait laissé : un pliage, un origami.

On la frictionne, on la pommade, on l’habille, on la coiffe… La voix se fait de plus en plus tendre :

_ – Pauvre petite maman, tu étais encore avec ton capitaine, hein ? Sur Aziyadé ?
_ Mais, tout cela remonte à plus de trente ans, tu sais !

Qu'est ce qu'elle dit, celle-là ? Mais qu'elle se taise !

La vieille femme, d’un léger coup d’épaule, se débarrasse de la main qui la soutient, se penche vers la baignoire. L'eau s'enfuit par la bonde ouverte et aspire le petit bateau dans un méchant tourbillon. Elle se saisit de la fragile embarcation de papier et la met, ruisselante, dans sa poche.
Demain, ou après-demain, un autre bain, une autre balade en mer…

Café de l'espérance

Déjà une heure que je l'attends dans ce bistrot vieillot qui pue le mauvais vin et la bière éventée. Mes yeux embués par une nuit blanche se perdent dans ma tasse de café froid. Accoudé au zinc, régulièrement je regarde vers la rue, puis je jette un coup d'œil anxieux à ma montre, espérant son arrivée.
_ Je suis étranger à la rumeur des buveurs matinaux attablés devant leurs ballons de vin ou leur petit verre de calva. Dans mon dos, je sens la brûlure du regard inquisiteur et hostile de ces habitués de l'alcoolisation matinale et des discussions de comptoir mais tout cela m'est bien égal ; je découvre un monde dont je ne partage pas les valeurs. Mon imagination m'entraine à mille lieues de ces conversations triviales !
_ Les idées se percutent dans mon crâne et je ne parviens pas à arrêter leur course folle. Le souvenir de cette rencontre inespérée mobilise tout mon esprit. Je rêve à ses yeux si profonds, si pénétrants qu'ils ont atteint les recoins les plus secrets de mon corps.
_ Hier, je n'aurais pas dû emprunter cette voie qui chemine le long des quais, car maintenant je suis emporté dans un tourbillon que je ne maîtrise pas, totalement hypnotisé par le souvenir d'un regard. Après une journée de travail terne, j'avais décidé de rentrer en suivant la rive du fleuve afin de retrouver un peu de sérénité. Comme d'habitude, personne ne m'attendait chez moi, je prenais donc tout mon temps pour profiter de cette balade bucolique.
_ J'aime beaucoup ce cadre romantique. Le cours d'eau s'écoule mollement à deux pas du tumulte de la ville. A cette heure, entre chien et loup, la promenade est reposante. Elle stimule la rêverie et incite à la méditation. Les grands arbres plantés le long du chemin constituent un rempart aux nuisances de la circulation automobile toute proche, encore dense en ce début de soirée.
_ Je marchais lentement en savourant la féérie de ce moment incertain où le soleil pénètre l'horizon en embrasant le ciel. L'onde calme du fleuve se teinte alors de toutes les nuances de rouge. Dans cette atmosphère fantasmagorique, l'ombre floue de rares flâneurs se dessinait au loin dans le crépuscule naissant. Je jouissais de cette beauté éphémère, lorsqu'un cri déchirant retentit, m'arrachant à mon état contemplatif.
Instinctivement, je me retournai. A quelques dizaines de mètres je vis un corps allongé sur le sol et un peu plus loin j'aperçus une silhouette sombre s'enfuyant à toutes jambes. Sans hésiter, je me précipitai : c'était une jeune femme qui hurlait de toutes ses forces. Ma présence à ses côtés fit diminuer l'intensité de ses cris. Dans ses yeux exorbités se lisait une grande frayeur ; je lui demandai si elle avait mal et j'essayai de la calmer en prenant sa main et en lui parlant tout doucement.
_ Après quelques minutes, grâce à mes paroles réconfortantes, ses hurlements se muèrent en sanglots accompagnés d'un déluge de larmes qui rehaussait le bleu pervenche de son iris. Son regard noyé exprimait maintenant l'incompréhension et le désespoir.

Une voix puissante et agressive me sort violemment de mes rêveries, c'est le patron du bistrot. Il affiche une figure patibulaire et s'adresse à moi d' un air arrogant :
_ – Vous ne comptez tout de même pas rester ici toute la matinée, sans consommer ! Ici, on consomme ou on sort !
_ Puis il poursuit à l'adresse des habitués avec un sourire goguenard :
_ – C'est incroyable, ces gens-là se croient tout permis !
_ Un client rougeaud et bedonnant, les yeux délavés par l'alcool, lance avec un air matois :
_ – Il pourrait commander un petit noir, ça lui irait bien au teint !
_ J'aurais pu lui rétorquer qu'un autre verre de rouge serait parfaitement assorti à sa couperose. Mais, n'ayant aucune envie de donner suite à ces sarcasmes, je commande un autre café. Le plaisantin satisfait de sa bonne blague s'esclaffe. Je reste insensible aux autres quolibets racistes me concernant et je reprends bien vite le fil de mes pensées.

L'inconnue, ayant peu à peu recouvré ses esprits, m'expliqua qu'un individu cagoulé l'avait agressée par surprise en la plaquant brutalement au sol, et qu'il s'était enfui en emportant son sac à main. Je lui conseillai d'appeler les secours, mais elle refusa car elle voulait rentrer au plus vite chez elle. La voyant totalement désemparée, je lui suggérai de la raccompagner. Elle accepta immédiatement, un éclair de reconnaissance dans les yeux.
_ Dans un mouvement protecteur je lui proposai mon bras pour la soutenir. Elle restait sous le choc de l'agression, quant à moi j'étais sous le charme de son regard pervenche. Pendant le trajet, nous parlâmes peu. J'appris néanmoins qu'elle porte le doux prénom de Françoise et qu'elle habite dans le même quartier que moi. Son parfum envoûtant me rappelait les senteurs de mon enfance — le jasmin et la vanille — et réveillait en moi des souvenirs remplis d'insouciance, d'amour et de soleil.
Arrivée devant la porte de son immeuble, gênée, elle proposa de m'offrir un café au bar juste à côté de chez elle le lendemain matin. Elle me désigna l'estaminet, fermé à cette heure, qui portait sur une enseigne rococo le nom évocateur : « Café de l'Espérance ». Je lus une promesse dans ses yeux emplis de douceur ; sensible à cette invitation j'acceptai avec empressement.
_ Deux heures d'attente, elle ne viendra pas. Évidemment, j'aurais dû lui demander de préciser l'heure du rendez-vous, mais j'étais tellement bouleversé que je n'avais pas songé à ce détail essentiel. Alors que je m'apprête à quitter dépité ce lieu hostile et déprimant, la porte s'ouvre, elle apparaît… Rayonnante. Elle se dirige vers moi d'un pas déterminé, en affichant un large sourire qui éclipse le décor glauque de cet établissement sordide. La tablée des consommateurs devient silencieuse, ils se demandent sans doute pourquoi une belle jeune fille blonde vient retrouver un sale nègre.
_ En un instant, j'oublie la fatigue d'une nuit d'insomnie, l'attente incertaine et fébrile, l'imbécilité des clients. Elle est là devant moi, source de tous mes émois.
_ Elle me salue chaleureusement et me dit :
_ – Je tiens à vous remercier de tout cœur pour votre intervention hier soir !
_ – Je vous en prie. C'est tout naturel de porter secours à une personne en difficulté.
_ – Voudriez-vous m'accompagner au commissariat ? Mon mari pense qu'il faut déposer une plainte, vous serez mon témoin ! On a peu de chances de retrouver l'agresseur, mais c'est indispensable pour obtenir de nouveaux papiers.

Je remarque alors un homme derrière elle. Fasciné par son sourire, je n'avais pas vu qu'elle était accompagnée. Réalisant que mes yeux sont posés sur lui, l'individu s'adresse à moi avec une grande gentillesse dans la voix, mais mon état d'abattement ne me permet pas de comprendre le sens de son propos. Par politesse, je lui réponds d'un vague hochement de tête.
_ Pas une seconde je n'avais imaginé qu'elle pût avoir quelqu'un dans sa vie ! Son regard perd sa magie. Mon rêve s'effondre…
Hier, je n'aurais pas dû emprunter cette voie qui chemine le long des quais…

Le marque page

« La vie est un rêve, c'est le réveil qui nous tue »
_ Virginia Woolf

Elle remonta le drap en souriant. Faisant fi de l'adage qui rit vendredi, pleure le dimanche. Griffonna quatre mots sur une carte de visite. Le pas était sauté. Elle suivrait l'homme de sa vie. Lui, qui hier, lui annonça qu'il allait tout quitter prochainement. Vivre enfin au grand jour. Rêver sous les cieux romantiques de Venise ou Vérone. Plus d'aliénation en vie de seconde zone, de mélancolie en sous sol. D'amour caché. Le bonheur à venir n'avait d'égal que son impatience à lui donner sa réponse. Il fallait qu'elle le voie avant ce soir. Juste pour partager ce grand moment. Rendez-vous 18 heures. Heure fatidique qui sonnera le départ vers un autre destin.

Comment faire pour le contacter aujourd'hui, sans attirer l'attention ? Le dimanche n'est pas le jour des amants. C'est le jour gris de la femme de l'ombre dans l'attente des soirs de semaine entre chien et loup. C'est jour de messe, des faux semblants, du repas dominical. La vie avec ses vraies valeurs. La vie propre et bien rangée de l'amant. Le jour bleu soleil des enfants. Le rose velouté du nid. Le vert bonheur de l'épouse. L'existence réglée comme une partition. Mais la vie a aussi ses fausses notes.

Elle sortit et se dirigea vers le parc. A cette heure matinale, il serait sans doute là. Culte du corps oblige avant le culte en famille. Elle scruta les coureurs se succédant en rafale. Comme dans un mouvement humain perpétuel. Après quoi courent donc les hommes se demanda-t-elle ? Des hommes comètes. Qui vous percutent, vous traversent, filent et s'évanouissent. Ou tombent en météorite dans les jardins secrets. Et ravagent tout.

Au détour d'un bosquet, il apparut. Là, à portée de main, à portée de demain. Une femme l'accompagnait, sans doute la sienne. Elle avança anonyme face à lui. Le croisa en laissant tomber la carte de visite. Regard appuyé. Et poursuivit sa route. D'une œillade dérobée, il comprit. Feignant une douleur à la jambe, il tenta un arrêt brutal calculé. Ramassa subrepticement la carte et l'enfouit dans sa poche. La femme avait continué.

Quelle mouche l'avait donc piqué d'oser une pareille manœuvre ? Pas une sinécure la double vie, se dit-il en son for intérieur. La maîtresse constitue un danger potentiel totalement imprévisible. Capable de faire vaciller le fragile montage de la vie à échafaudages d'un équilibriste de mari. Tournant un regard attendri vers sa femme, il sembla soudain sensible à la sérénité de cette gardienne du temple. Madone de l'âtre et des apparences, loin des méandres tortueux de ses chenaux souterrains. Loin des affres du péché.

Vers midi, les amants se croisèrent dans le reflet de la glace du confiseur. Aucune trêve possible. La tentation toujours et encore. Un supplice sans cesse renouvelé. Se frôler du regard, se toucher des yeux, se parler comme des ventriloques. Cruauté du jeu de l'amour et du hasard. Affamée près d'un fruit inconsommable. Assoiffée, près d'une source à l'eau imbuvable, elle s'enfuit. Rentra chez elle et s'endormit. Son intervention audacieuse la tarauda tout l'après midi. Lui tordit le ventre. Pourrait-il venir ce soir ?

Le soleil de l'après midi réchauffait le parc. Il bruissait des cris d'enfants. Assis près de son épouse, il lisait en surveillant les enfants. Un couple des dimanches après midis. Il torturait la carte de visite dissimulée au gré des pages. L'observait d'un œil furtif. La grignotait à la dérobée du bout des yeux. Il tenta la noyade dans la lecture mais ses pensées filaient vers le grand large. Il égrenait des plans plus saugrenus les uns que les autres pour s'éclipser ce soir. Mais tout prenait l'eau. En quoi était-ce urgent qu'il vienne la voir ce soir ? Aurait-elle décidé d'en finir ? lui murmura sa petite voix intérieure. Il n'osait se l'avouer, mais cela faciliterait bien la suite des évènements. Et reprit sa lecture.

Les petits chevaux de bois du manège donnaient le tournis. Le remue-manège de ses idées s'emballait. Tournait, se retournait, se détournait. Les mots du livre prenaient de la vitesse Son horloge intime sonnait le tocsin. Son monde secret partait en déroute. Même ses sens semblaient prendre la tangente. Il cherchait désespérément l'issue de secours. Les enfants riaient. Innocents. L'épouse lisait. Sereine. Un hurlement brutal le tira de son radeau en perdition. Un enfant allongé par terre hurlait à fendre les tympans. Machinalement, il glissa la carte en guise de marque page puis se précipita pour le relever. Les égratignures, un peu de sang et les larmes constituent le quotidien banal des après-midi familiales. Un baiser et tout rentra vite dans l'ordre. Un pas paniqué le ramena vers le banc. Le livre ? Non, il n'avait pas bougé. Bien rangé comme sa vie à tiroirs. Juste un léger désordre intérieur.

Il reprit place près de sa femme. Ne remarqua rien. Elle semblait juste un peu rêveuse, le regard accroché au ciel de traine. Elle avait froid soudain. Un froid de nuit désertique sur un sable encore chaud. Le soleil se délitait, se dépeçait, s'émiettait sur l'horizon. Lui avait chaud soudain. Une chaleur de sueur froide. C'est l'heure du thé et du gouter il faut rentrer, dit-elle. Moments essentiels dans le cocon familial des fins de dimanche. L'heure avançait. Caché derrière son journal, il cherchait la stratégie de l'évasion. Les cigarettes : il ne fumait pas. Le pain : il ne faisait jamais les courses. Le journal : le kiosque était fermé. Il allait et venait entre fenêtre et fauteuil, scrutant le soir tombant sur la ville. L'angoisse mobilisait toute son énergie. Il tournait en rond, pareil au manège d'un bon chat des familles. L'irrésistible envie d'aller humer l'extérieur sans quitter le douillet confort du panier. Dilemme. Dilemme. Peut être plus simple d'être un chat qu'un homme. Une voix douce le fit sursauter. »Je descends chercher le pain » lança l'épouse en tirant la porte. Il était prisonnier.

A l'autre bout de la ville, un carillon d'entrée retentit. Elle s'était faite belle comme un dimanche sans pluie. Sublime à souhait. Quelques gouttes de Guerlain sur la peau. Ce parfum qui le rend fou. Cette « Heure Bleue », zone fugace entre le jour qui s'éteint et la nuit naissante. L'heure d'entre deux mondes. Elle ouvrit. Prête à se jeter contre lui. Arrêt sur image. Clap de fin d'un mauvais film. Un boomerang en pleine figure. Devant elle : la femme de l'amant.

_ – Heureuse de vous rencontrer ! lui lança calmement la visiteuse. Pas dupe, je connaissais votre existence, pas votre identité. Je l'ai appris cet après midi. Chaque être, chaque rencontre est aussi un marque page de la vie. Il va vous falloir refermer le livre. S'il n'est pas lâche, il a du vous dire que nous partions nous installer en Australie, le mois prochain.

Il allait bien tout quitter. Mais pas pour elle.

Les illusions perdues

Je ne pense pas être plus sensible que les autres. Délicat, exigeant, je ne le nie pas. Mais n'exagérons rien : quand je vois ce dont certains se contentent, je suis effaré : très peu pour moi !
_ J'ai toujours considéré ma santé comme quelque chose d'essentiel, et je ne saurais la sacrifier à la facilité qui semble régner sur le monde d'aujourd'hui. Comment accepter le goût, et parfois l'odeur, de certaines eaux du robinet ? Je ne supporte que l'eau de source, et la femme qui partage ma vie adhère, je le crois, à mes valeurs. Je n'ai pas souvenance d'un seul repas qu'elle m'ait préparé et qui n'eût pas été conforme à mes exigences. Je pense qu'elle sait très bien que me contrarier n'aurait aucun sens et mettrait en péril l'équilibre de notre relation.
_ Quand je suis entré dans sa vie, j'avais moi-même connu quelques déboires, et je lui dois une juste reconnaissance : sa solitude était extrême – elle me l'a maintes fois confié depuis – et je n'étais pas le seul à lui être présenté ce jour-là ; ai-je fait bonne figure ? Je ne m'en souviens pas. Mais c'est moi qu'elle a choisi. Moi, avec ma faible constitution, avec mon passé d'abandons et d'errances, moi qui semblais si peu correspondre à ce dont elle avait pu rêver… Mais allez comprendre les femmes !
_ Je l'ai suivie, sans hésitation – j'aurais donné n'importe quoi pour quitter cet endroit sinistre. Je pressentais, et j'avais raison, que la vie auprès d'elle pourrait être belle, du moins un peu plus agréable que les jours difficiles que j'avais connus. Quand on vient de la rue, on ne crache pas sur un toit, et j'avais l'intuition que le sien serait confortable.
Je ne me suis pas trompé : nous avons emménagé dans un joli studio de la vieille ville, avec vue sur le port – spectacle dont je ne me lasse pas, et visite que j'aime parfois m'offrir : certains soirs, quand je la sais profondément endormie, je m'éclipse, descends par les toits et vais me promener le long des pontons, jetant un œil, de temps à autre, aux bancs de poissons qui s'aventurent tout près. Cela ne me tente nullement : la pêche n'a jamais été mon dada. Me nourrir de mercure et de PCB, non merci !
_ Je ne rentre jamais trop tard : j'ai besoin de beaucoup de sommeil pour garder la forme. Il m'est peut-être arrivé de m'attarder, une fois ou deux, auprès d'une mignonne sortie, comme moi, prendre l'air. Je ne m'en sens pas coupable : ma place est auprès de ma maîtresse, et je reste, au fond, un grand romantique. Mais je n'en suis pas moins faillible, comme tous les mâles, et l'appel de la chair peut parfois me prendre en traître. Je préfère alors céder à mes instincts plutôt que de vivre dans la frustration, et me dis que le principal est qu'elle ne l'apprenne jamais. Je sais très bien qu'elle aussi se permet quelques fantaisies ; je ne suis pas né de la dernière pluie, et il m'arrive fréquemment de retrouver, sous le lit, quelque mégot éteint ou quelque emballage carré qui ne sauraient m'appartenir. C'est égal : que chacun vive sa vie comme il l'entend, pourvu que soit garantie la liberté que je chéris.

_ J'aurais mauvaise grâce à nier que j'ai une vie de rêve. Ou plutôt, que j'avais une telle vie ! Car tout a été bouleversé en quelques heures, et je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive.
_ Je sombrais dans un sommeil qui s'annonçait réparateur, à peine rentré de l'une de ces jolies balades nocturnes, quand j'ai été réveillé par des coups violents frappés à la porte. Nous avons sauté du lit et elle est allé ouvrir pendant que je m'éclipsais. Deux hommes ont fait irruption dans l'appartement, criant fort, parlant avec brutalité, et je l'ai vue, incrédule, se vêtir à la hâte et s'empresser de les suivre. L'intervention n'a pas duré plus de trois minutes. La porte qui a claqué sur moi m'a fait l'effet d'un couperet cynique, mettant fin à l'harmonie que je croyais avoir définitivement retrouvée.
_ Je suis resté plusieurs heures caché derrière le rideau, effrayé à l'idée que ces hommes ne reviennent me chercher ; mais ils ne m'avaient manifestement pas vu, et j'ai pensé qu'elle n'avait pas dû mentionner ma présence : j'étais apparemment hors de portée de leurs menaces, mais j'allais devoir survivre, seul. Sans elle ! J'ai réalisé que je n'avais jamais été confronté à cela. Que depuis le début de notre vie commune, je ne m'étais jamais préoccupé du ravitaillement ni des soucis de la cuisine : elle me servait, je dégustais. A ma décharge, elle n'avait jamais semblé me reprocher mon attitude : elle avait pris en charge cet aspect de notre vie, sans jamais aucun mouvement d'humeur, et je lui en savais gré. Aurais-je dû m'impliquer davantage ? Mieux lui montrer ma reconnaissance ? Je n'ai jamais été un grand bavard, et elle le savait. Nous étions heureux, je crois. Si heureux !
_ Je crois que si j'en étais capable, je pleurerais, dans ce fourgon qui m'emmène je ne sais où. J'ai été fait prisonnier ce matin, alors que j'errais sur le port à la recherche de nourriture, n'ayant rien pu trouver à la maison – très à-cheval sur l'hygiène, elle n'aurait jamais laissé traîner une boîte ouverte, et je me suis retrouvé le bec dans l'eau devant tous ces placards fermés… Ils m'ont acculé au fond d'une impasse, après une course-poursuite qui m'a laissé pantelant, essoufflé, et incapable de leur résister davantage, et je me suis laissé cueillir sans cesser de me demander ce que j'avais bien pu faire qui méritât un tel sort.
Le véhicule freine brutalement, et voilà que l'on me pousse sans ménagements vers un local sinistre aux murs délabrés. Mes yeux s'habituent à l'obscurité et je découvre que je ne suis pas seul : nous sommes une dizaine dans ce réduit, tous silencieux, certains prostrés, d'autres courant en tous sens – la folie qui me guette semble les avoir déjà rattrapés.
_ Une journée se passe qui m'angoisse d'heure en heure un peu plus. _ Pourquoi suis-je ici ? Vais-je en sortir et si oui, comment ?
_ On nous a apporté à manger. J'ai ignoré cette pitance dégoûtante, à l'aspect répugnant et au fumet infect des restes qui constituent ce repas. Plutôt mourir que de m'abaisser à cela ! Il faudrait que je puisse exprimer mes besoins, mais je crains de ne pas être entendu. Mon cœur se serre à l'idée qu'elle ne semble pas s'être soucié de mon sort, m'abandonnant à si cruel destin. Mais je ne peux abdiquer. Ni renoncer à mes valeurs. Je mobiliserai les forces qui me restent pour garder ma dignité.
_ J'ai entamé une grève de la faim. Personne n'a l'air de le remarquer pour le moment. Mais cela viendra. Et ils regretteront alors de m'avoir traité de la sorte.

Rapport de visite mensuelle effectuée par le Dr G., vétérinaire affecté aux contrôles sanitaires des fourrières municipales, en date du 02 .02.10 :
_ Établissement conforme.
_ Bon équilibre arrivées / sorties. Revoir accords avec la SPA.
_ N.B. : un chat gris angora, parqué dans la cellule n°23 et présent depuis trois semaines, a semblé extrêmement faible (dénutri ?) au vétérinaire chargé de l'euthanasier : apports alimentaires à revoir.

Rêveries

Je rêve parfois, souvent : je me laisse porter par le courant, un flot tangible, un mouvement infini. Je m'éveille, ferme les yeux et m'abandonne. L'eau entre mes doigts forme une chevelure aqueuse plus soyeuse que la plus douce des crinières. Le froid pénètre puis se retire, puis m'envahit à nouveau : un cycle sans fin. Sans fond. J'inspire. L'air est remplacé par le fluide, le frais liquide. Je coule de l'intérieur, me noie en moi-même. Je ressens, étrangement, une sensation de plénitude. Le soleil perce à travers mes paupières, les reflets dansent sur la surface, au-dessus. En dessous, il y a le vide et le noir. Moi, je me tiens tout juste à la limite, entre les deux. La ligne est tirée ; elle est parfaite, exempte de défaut. Je flotte entre deux eaux. Le clair-obscur est mon monde à moi, mille fois plus compréhensible que la pleine lumière ou la totale obscurité, les deux opposées, le noir et le blanc, le positif et le négatif. L'Alpha et l'Oméga. La vie et la mort. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je me contente d'être, d'être sans vivre, d'exister, tout simplement, et pourtant je ne suis pas morte. Un concept qu'il m'est difficile de concevoir. Autour de moi, l'eau continue de filer. Son cours pourrait représenter le temps, à la fois lent et rapide, avec ses crues, ses coudes et ses torrents.
Un tumulte désordonné dans lequel je ne sais plus où donner de la tête. Rester moi devient alors très dur dans ces cas-là. Mais je résiste, je résiste en me laissant faire, en me laissant porter. Simplement. Il m'arrive de rêver d'autres choses aussi, de paysages, de lieux et de gens, de visages, mais je ne m'en souviens pas. De toute façon, je préfère ce rêve-ci pour la seule raison que je n'en sors jamais. Un rêve éveillé, permanent, préférable à n'importe qui, à n'importe quoi. Pas parce que le changement m'effraie – la notion même m'est inconnue – mais parce que j'aime cette mi-vie, cette mi-mort. Je ne crois pas en avoir connu d'autre de tout le temps dont je puisse me souvenir, et ça m'est égal. Je sens mes membres s'engourdir. Les « petits » – faute de meilleure appellation, je les ais toujours nommées ainsi – se réveillent à leur tour. Ma peau sensible, ma belle peau craquelée, desséchée, brûlée, me tire et me lance. J'ai, comme souvent, l'impression qu'ils forment une armée qui s'élance à l'assaut de mon corps. D'ordinaire, ils ne me gênent pas. Cette fois-ci, ils semblent plus enragés que jamais. Je pense qu'un jour, ils en finiront avec moi. Vivre, mourir, tout ça, ce ne sont que des lois auxquelles les petits sont soumis comme tant d'autres choses : je me demande pourtant ce qu'il adviendra de moi lorsque je ne pourrais plus les porter. Ingrats, égoïstes et égocentriques, tous ; pouvant faire montre à la fois d'un niveau d'intelligence extrêmement élevé et d'une stupidité affligeante. Tant d'orgueil et de supériorité. J'aimerais pouvoir me débarrasser d'eux, par moments, mais toute vie à sa valeur et mon intervention n'est tout simplement pas désirée. Malgré tout, je leur envie parfois leur mode de vie, si simple, si déroutant de facilité. Je passe tellement de temps enfermée dans mes propres pensées que cela peut devenir pénible, pesant. Être libérée de cette contrainte a beaucoup d'attrait, quand bien même je sais ne jamais pouvoir m'en défaire… À présent, l'eau s'est réchauffée. Les méduses sont sorties et m'accompagnent. Il est essentiel de ne pas les effrayer. Ce sont mes amies. On dirait de gros cerveaux translucides, qui pulsent, et qui pulsent, comme des cœurs entièrement faits de l'eau la plus pure. Je sens la caresse des filaments qui se transmet autour de moi, par moi, jusqu'à moi. Un semblant de picotement me parcoure le corps. Ça chatouille ; c'est agréable et ça détend. Je suis bien, je pense que je vais me rendormir à présent. Les méduses vont m'accompagner pendant encore un moment. Elles seront toujours là lorsque je me réveillerai. Cette seule pensée me satisfait. J'ouvre les yeux afin de chercher le sommeil. Au dessus, il y a le vide et l'obscurité. En-dessous, le soleil et la lumière. La ligne est tirée, elle s'est inversée mais elle reste parfaite, sans défaut aucun. Le clair-obscur est relaxant, je me détends peu à peu. Revenir à la source, dormir et oublier. J'espère que je vais rêver. Souvent, parfois, je rêve.

Je ne sais pas si ma planète rêve, mais moi, je rêve de ma planète, parfois, souvent. Le soir, dans mon lit, je m'empêtre dans mes couvertures et je me laisse bercer par le son du monde : le chant des criquets, du vent dans les arbres, ce doux sifflement inimitable. Je suis allongé sur le dos, les mains sur le ventre, l'une sur l'autre. Je ne bouge pas. C'est une routine importante que constitue ce rituel, poli par les années comme les galets sur la grève le sont par le sable et les remous. Cela me prend un effort surhumain de ne pas mobiliser mes forces : ne pas bouger et rester totalement immobile est un exercice difficile à accomplir. Mais une fois le calme ultime atteint, alors la plénitude m'envahit. Mon corps est léger, et j'ai l'impression de baigner, non plus dans un lit de plume, mais dans un lit d'air et d'eau. Je ne pèse rien et rien ne m'entrave : léger comme l'air et libre comme l'eau, fluide et indomptable. C'est un doux sentiment que celui de se sentir ainsi libre, détaché, même, de toutes les angoisses de ma nature humaine. Je n'oserais partager ce moment avec personne d'autre, de peur de m'en trouver spolié à jamais. Cette vision romantique du sommeil et des minutes qui le précède m'est précieuse, très, trop, plus encore peut-être que mon existence diurne. Dormir est, pour moi, synonyme d'amour : enfiévré, je rejoins ainsi chaque nuit des amantes aussi diverses que nombreuses. Je ne leur suis pas infidèle. Je suis affranchi des institutions et des limites qui me sont imposées le jour : mais la nuit, rien ne m'arrête, et ma capacité à aimer est tellement grande que je ne peux tout simplement pas me satisfaire d'une seule femme, sans quoi mon coeur serait vide. Et c'est aussi pour cela que je la cherche parmi mes conquêtes : une fois, une fois seulement, je l'ai aperçue, et même d'aussi loin que je me tenais alors, j'ai pu distinguer sa beauté. Sa douceur. Son visage rond. Elle incarne la gentillesse et la bonté mêmes car elle est la figure maternelle dont nous avons tous, une nuit ou l'autre, rêvé d'avoir à nos côtés en permanence. C'est elle, mon but ultime, mon amante au teint d'azur, une princesse dont la beauté n'a d'égale ampleur que l'amour que je lui porte. Parfois, souvent, je rêve de ma planète, mais je ne sais pas si elle rêve. De moi ou d'un autre, ou de rien même. Mais ce n'est pas grave, car dans tous les cas, j'aime et je rêve assez pour deux.

Une décision à prendre

Il écoutait les deux hommes parler. Ils racontaient leur mission humanitaire là-bas dans ce pays en guerre. Ils parlaient un peu fort, un peu trop vite, comme s'ils devaient témoigner à tout prix, briser le silence qui semblait vouloir tomber sur ce pays lointain que peu de gens finalement savaient placer sur une carte. Il les écoutait attentivement. Depuis longtemps déjà la question de son engagement, de sa capacité à s'engager pour aider d'une manière ou d'une autre des hommes et des femmes dans la peine et la douleur, cette question était devenue obsédante. Il n'était pas sûr de ses motivations. Alors il écoutait attentivement ces deux garçons pour comprendre ce qui les avait amenés à franchir le pas. Il ne voulait pas agir mû par un mouvement romantique assez puéril. Les gens, là-bas, n'avaient pas besoin de héros, ils n'avaient pas besoin d'être embarqués dans des histoires qui ne seraient pas les leurs.

_ Il écoutait les deux hommes assis à côté de lui dans ce bar un peu bruyant. Il ne les connaissait pas. Seul le hasard les avait placés côte à côte. Il hésitait à les interrompre pour leur poser des questions. Comment pouvait-il imaginer partir pour agir s'il n'osait pas adresser la parole à deux personnes inconnues ?

_ Là-bas, loin de lui et de ses retenues de timide, c'était la guerre.

Là-bas des enfants étaient séparés de leurs parents, jetés dans le chaos des adultes. Que pouvait-il faire pour essayer de redonner du sens à ces vies ? Cette pensée lui apparut soudain dans toute sa vanité. Comment pouvait-il croire qu'une modeste intervention de sa part pourrait changer durablement les destins de personnes dont il ne savait rien ? S'il réalisait vraiment ce projet un peu fou, il devrait rester lucide. Il n'était qu'un individu mû par le souhait d'apporter son aide à ses semblables pris dans une tourmente qui les dépasse. Il savait ne rien pouvoir changer aux drames qu'ils traversaient. Serait-il seulement capable de supporter cette impuissance inévitable ?

Là-bas, la guerre poursuivait ses ravages, poussant des familles entières sur les chemins, muettes et sans espoir.

Là-bas, une fillette et son frère étaient seuls, perdus, assis dans la poussière. La tête du petit garçon était posée sur les genoux de sa sœur. Il était maintenant devenu trop faible pour continuer leur errance. Elle ne voyait plus de lui que ses yeux cernés d'épuisement, creusés par la faim. Elle aurait voulu pleurer sur lui, lui rendre les larmes de la vie. Elle ne pouvait pas, ses yeux aussi étaient secs, vides. Elle ne résistait plus que par devoir, parce qu'elle était l'aînée, pour ne pas le laisser seul avec ses mauvais rêves, pour lui dire jusqu'au bout qu'elle l'aimait.

Un des deux hommes s'était tu subitement. Il avait laissé sa dernière phrase en suspens : « Cette fois-là, je n'ai pas pu… ». Son ami le regardait, il hochait la tête. Il comprenait. Ces deux-là partageaient une émotion qu'il ne pouvait pas atteindre. Ils étaient liés par une même expérience et les mots, soudain, semblaient inutiles, ou pire, impuissants.

Le silence durait par-dessus le brouhaha alentour.

S'engager pour les autres, il y pensait depuis longtemps déjà. Il avait été éduqué dans le respect de certaines valeurs et le partage, l'entraide, la solidarité constituaient à ses yeux la source à laquelle puiser sans fin.

A côté de lui, la conversation avait repris. Chacun parlait maintenant de sa vie ici. L'un des deux venait d'être père. Il l'avait appris quand il était encore là-bas. Il racontait que sur le coup il n'avait pas vraiment compris. Il n'avait en tête que des images d'enfants trop maigres, dont la tristesse sans issue vrillait ses souvenirs. Il n'avait pas été certain d'être capable de prendre dans ses bras son enfant nouvellement venu au monde sans projeter sur lui des images de douleur. Et puis son enfant était né. Il l'avait porté contre lui, il avait regardé sa petite figure qui tenait toute entière dans sa paume et il s'était senti soudain très fort. Il ne savait pas expliquer ce sentiment irrationnel, comment devant tant de fragilité, il pouvait avoir la certitude qu'il serait toujours là pour protéger son enfant.

Maintenant ils riaient. Ils avaient oublié pendant quelques instants ce pays en guerre où les enfants mourraient. Il sentait confusément que là résidait une partie de leur force. Ils ne pouvaient supporter la douleur des autres que parce que leur propre vie avait du sens, elle était solidement amarrée autour d'un socle fait de l'amour qu'ils recevaient et de l'amour qu'ils donnaient, des rêves de bonheur qu'ils partageaient avec les leurs.

Saurait-il supporter l'indicible malheur des autres ? Il n'était sûr de rien, pourtant tout au fond de lui, il savait qu'il ne devait pas fuir devant cette incertitude. Au contraire, il devait l'affronter et cesser de rêver sa vie pour la vivre enfin.

L'un des deux hommes était parti et avait laissé son compagnon seul à sa table. C'était le jeune père, un jour ébloui par la certitude qu'il serait toujours présent pour son enfant. Sans réfléchir, il lui posa la question qui l'habitait tout entier depuis des jours maintenant : « Pourquoi avez-vous choisi de partir ? Je veux dire… Excusez-moi, j'ai un peu écouté votre conversation et je voudrais juste comprendre. C'est important pour moi, peut-être même essentiel, je vais peut-être prendre une décision qui va engager les prochains mois de ma vie. Enfin, je ne voudrais pas avoir l'air d'un idéaliste trop sensible, je ne veux pas, je veux juste comprendre… ».

Là-bas, la folie jette les enfants sur les routes, sépare les familles, tue sans distinction de sexe, d'âge, de religion.

« Je suis médecin. Je suis parti parce que soigner, apporter le réconfort est le sens de ma vie. Je pouvais aider. Mais j'ai rencontré des personnes qui ont apporté autant et même plus que moi, ils n'étaient pas médecins, mais ils étaient présents, ils ont agi à la mesure de leurs moyens, ils ont transporté des médicaments, des vivres, des vêtements, ils ont aidé des personnes dans la détresse avec des gestes simples, des mots simples, ils ont été capables de mobiliser toutes les énergies. Là-bas personne n'est au-dessus des autres, là-bas moins qu'ailleurs… On est tous égaux, vous savez. Vous prenez des coups, certaines images restent gravées en moi pour l'éternité… Je sais qu'elles m'accompagneront toute ma vie, mais ce n'est rien à côté de ce que vivent ces personnes, là-bas. Personne ne peut s'approprier leur souffrance. Ne vous demandez pas si vous êtes capables de soutenir cette misère. Demandez-vous en revanche ce que vous êtes capable de faire pour eux. Si vous avez la réponse, alors… faites ce que vous pensez devoir faire. »

Il était seul maintenant. Il avait une décision à prendre.

Anita

Anita et moi avions tout fait ensemble depuis la date de notre mariage, le 1er septembre 1954. Nous avions tout partagé ensemble, découvert l'amour, l'art, le sexe, la complicité, le monde, les enfants, le bonheur, la joie, la peine, parfois même la détresse, et rien n'avait pu nous séparer jusqu'à cette septicémie foudroyante qui l'arracha à mon cœur en juillet 2009, alors que nous cherchions une destination romantique pour fêter nos noces d'orchidée. Elle était partie, comme ça, en une bête journée pluvieuse d'un été funeste.

Je me souviens m'être senti très mal pendant les quelques jours qui ont suivi son départ, terrifié, perdu. Le sens de la vie m’avait échappé. Rien de ce qui m’arrivait ne me paraissait juste. Puis est venu l’accident de voiture qui a manqué de m'emporter à mon tour, mais qui s'est contenté d'emporter une partie de ma mémoire. Moi qui ai toujours été trop sensible, peut-être avais-je causé cet accident par dépit, peut-être le voile noir du deuil m’avait-il fermé les yeux un instant de trop ; je ne sais pas, je ne sais plus.
_ Après l'accident, je m’étais fâché avec mes deux fils, mais je ne me souviens plus du sujet de notre discorde. Je crois qu’ils ne voulaient pas que je vende la maison qui les avait vus grandir. Oui, c’est probablement ça. Mais chaque meuble, chaque pas de porte, chaque coin de mur portaient avec eux tant de souvenirs qu'il m'était désormais devenu impossible de faire un pas dans cette maison vide sans être submergé par un irrépressible sentiment de nostalgie, puis de tristesse. Peut-être mes fils s’étaient-ils mobilisés pour m’offrir une chambre chez l’un d’eux, et peut-être les avais-je vexés en refusant, ne souhaitant pas être une charge supplémentaire sur leurs épaules ? Vraiment, je ne sais plus.

J’ai donc vendu la maison et réservé une chambre dans cet établissement privé que mon vieil ami Christophe m'avait recommandé par ces mots : « rejoins-moi là-bas, c'est le plus bel endroit pour finir. »
_ Et il faut bien reconnaître que cette maison de retraite, qui porte le nom chantant de ‘Bois-Joli’, constitue un bien bel endroit pour se préparer au Grand Voyage. Il est situé au cœur d’une petite forêt magnifique, son jardin est somptueux, ses chambres sont bien assez spacieuses pour contenir un vieillard et ses souvenirs, et la nourriture y est globalement bonne. Toutes choses considérées, je dois bien avouer être heureux de me trouver ici.

Puis aujourd'hui, rien ne peut m’atteindre. J’ai reçu pendant la nuit un appel de François, mon aîné, qui m’annonçait que son frère et lui viendraient me sortir d’ici quelques heures pendant la journée afin de nous promener tous les trois dans la forêt. D'ailleurs, posté debout à ma fenêtre en ce moment même, les mains croisées dans mon dos, j’aperçois du mouvement ; ce sont eux qui cheminent entre les arbres voutés du parc. Mes fils reviennent près de moi, le reste du monde a perdu toute valeur.

_ – Jean, tu viens faire une partie de cartes ?
_ Je me retourne en sursaut et constate que cette intervention émane de la figure joviale de mon ami Christophe, avachi dans sa chaise roulante. Il n’a pas de handicap, mais le poids de ses rides est devenu trop difficile à porter pour les os si frêles de ses jambes. Malgré tout, il a su garder l’essentiel : un moral à toute épreuve.
_ – Non, Chris, mes fils viennent d’arriver. Je vais sortir, cet après-midi.
_ – Tes fils viennent d'arriver? C'est ça, oui… Dis tout de suite que tu ne veux pas venir jouer.
_ – Non, non. Je t'assure, je viens de les voir dans le parc, ils montent ici.
_ – D'accord, Jean, fais comme tu veux.
_ Sans me laisser le temps de lui répondre, Christophe a tourné sa chaise et se dirige rapidement vers le bout du couloir trop éclairé.
_ Puis mes deux fils apparaissent à ma porte, souriants. Il a raison, Christophe, de s'étonner de la sorte de la visite de mes fils ; ils ne viennent jamais me voir. Je devrais me pincer pour m’assurer de n’être pas en train de rêver.

_ – Papa, comment ça va ? me demande François, l'aîné.
_ – Très bien, fiston, merci, je lui réponds. Leurs visites sont tellement rares, je veux éviter les reproches. Je ne veux pas non plus mentionner le petit point de pression qui me dérange depuis peu, comme si quelqu'un appuyait une pièce de dix francs sur mon sternum.
_ Cela ne peut pas être bien grave.
_ Et puis j'en ai vu d'autres.
_ Et puis j'ai pris deux capsules de morphine lorsque la douleur a commencé, elle va bien finir par passer.
_ Et puis en ce moment, je suis tellement heureux, je pourrais tomber raide mort que cela me serait bien égal, j'en garderais le sourire niais qui barde mon visage fripé.
_ Le cadet, Stéphane, s'approche de mon oreille avec une moue conspiratrice :
_ – Tu es prêt, papa ?
_ – Oh oui, fils ! On va où ?
_ – Respirer l'air pur. Voir du monde, dit François, le regard perdu dans le vide.
_ – Je vous suis, les enfants, je leur dis pendant qu'ils se positionnent à mes côtés et saisissent chacun une de mes mains.

Ce point sur mon torse se fait plus pressant, mais qu'il aille au diable ! Je suis avec mes fils !
_ Et puis, comme pour me tourmenter, mon sonotone semble définitivement fichu ; j'entends mon ami Christophe discuter, au loin, alors que je ne vois que mes fils et moi dans la pièce. Pas de doute, si je tends un peu l'oreille, c'est bien lui que j'entends discuter avec Brigitte, la nouvelle petite infirmière.
_ – On a fait ce qu'on a pu, vous savez ? dit-elle.
_ – Oui. Je sais, lui répond Christophe, des sanglots dans la voix.
_ – Je peux vous poser une question ?
_ – Bien sûr.
_ – Dans les dernières minutes, il parlait à un Stéphane, et à un François, vous connaissez ?
Christophe ne répond pas immédiatement, inspire longuement, puis dit :
_ – Ce sont les prénoms de ses fils.
_ – Ah ? M. Coulibaly avait des enfants ?
_ – Oui. Mais ils sont morts dans un accident de voiture il y a quelques années.
_ – Aïe. Les pauvres.
_ – Jean conduisait. Il ne s'est jamais remis de leur mort, il ne s'est jamais pardonné cet accident, dit Christophe
_ – C'était de sa faute ?
_ – Pas du tout. Un type qui n’avait pas bu que de l’eau de source avait brûlé un feu rouge avec sa fourgonnette. Jean s’en était finalement bien tiré, mais son cibouleau n’a jamais voulu accepter la mort de ses enfants. _ La semaine dernière, presque trois ans après l'accident, il me demandait encore si je pensais que ses deux garçons étaient toujours fâchés contre lui, dit Christophe.

Je n'y comprends rien. Satanée morphine…
_ Je vois mon corps allongé sur ce lit blanc, les yeux fermés, Christophe a pris ma main et me souhaite bon voyage. J'ai envie de lui dire de ne pas pleurer mais mes fils me font comprendre que tout ira bien pour lui aussi.
_ Je relève la tête et ma tristesse s’évanouit.
_ Une femme se trouve plantée là, à quelques mètres de moi, dans ce qui paraît être le champ de maïs de mon enfance. Elle me regarde fixement en m’ouvrant ses bras, un sourire rassurant éclaire son visage.

Bon sang ! C'est dingue ce qu'elle ressemble à Anita.

La ballade de Maryvonne

Elle a enfilé deux gilets de laine l'un par-dessus l'autre, noué un vieux foulard de laine autour du cou et ceinturé sa gabardine beige. Elle attrape son sac. Elle est prête. Elle ouvre la porte de son petit deux pièces, allume le couloir aveugle et introduit en tremblant un peu la clé dans la serrure.
_ Elle commence à descendre les 148 marches des 7 étages de l'escalier de bois, se cramponnant à la rampe de fer gris. Ses genoux tremblent un peu. Ses talons résonnent. Petit à petit elle sent monter la fraîcheur du dehors. Enfin – que c'est long aussi de descendre ! – elle touche terre et pousse la vieille porte qui donne sur le hall de l'ascenseur, le bel ascenseur grillagé qui ne dessert pas les chambres de bonnes.

Dehors il fait soleil. Le vent encore tiède d'octobre soulève en tourbillons les premières brassées de feuilles roussies apportées ici directement de l'avenue de l'Observatoire par la rue des Chartreux. À cette heure du milieu de l'après-midi, il n'y a pas grand monde rue d'Assas.
_ Tant mieux, elle se sent toujours un peu décalée face aux jeunes femmes qui se toisent du regard devant l'École Alsacienne. Si elle n'a pas le même sens des valeurs que la plupart des gens du quartier, elle pense faire bonne figure, au moins parmi les vieilles. Toujours propre, bien coiffée, bien chaussée, modestement bien sûr. Elle espérait trouver un autre logement avant sa retraite. Mais les loyers, si chers, les petits logements, si rares, le jardin du Luxembourg qu'elle aime tant, autant de raisons de rester là. Grimper les étages devient de plus en plus pénible et elle calcule ses déplacements pour n'avoir à monter qu'une seule fois par jour. Elle sait aussi qu'elle aura du mal à quitter sa vue sur les toits de zinc, le dôme du Val de Grâce, les briques rouges de l'école d'archéologie. Mais elle rêve qu'on leur installe un ascenseur, sans miroir biseauté, sans porte à double battant en fer forgé.

Aujourd'hui, ça lui est égal d'habiter un quartier qui ne lui ressemble pas. Elle trottine vers le Jardin des Explorateurs. Il lui plaît ce nom ! Le léger craquement du perré sous les pieds croustille comme des miettes de pain dur sous des semelles dures. Et les feuilles oranges virevoltent dans l'éclat doré de l'après-midi. Sa petite idée derrière la tête, elle décide de traverser le Luxembourg et de descendre le boulevard Saint-Michel jusqu'à la Seine.

Ce parcours constitue une de ses ballades préférées. Elle aime regarder les boutiques à la mode, flâner au Monoprix, s'arrêter chez Gibert. Elle n'achète que des poches d'occasion à 2 euros maximum. Un petit crochet du côté droit du Boul'Mich comme elle l'appelle encore, pour les chaussures spéciales pieds sensibles, rien que pour voir. Elle entre ensuite dans une boulangerie : juste un petit gâteau, un éclair au chocolat s'il vous plaît ! Oh ! et puis, mettez aussi un financier. Merci beaucoup ! Elle ressort et entre aussitôt au Starbuck coffee. Elle n'a pas bien compris le concept (faut-il s'asseoir d'abord et faire la queue ensuite ?), mais l'essentiel est de pouvoir repartir avec un grand pot en carton de café tout chaud. Voilà. Vite, il ne faut pas que ça refroidisse. Elle accélère le mouvement vers la fontaine Saint-Michel. Des touristes japonais essaient de se donner l'air frenchy romantique en se faisant prendre en photo devant l'archange. Raté ! se dit Maryvonne…

Et comme si cela était une habitude, elle traverse le quai et prend l'escalier qui descend sur les berges de la Seine. Elle prend à droite, tend l'oreille . Pas de musique, rien que le bruit du fleuve et des voitures. Elle rejoint l'arcade où il passe tous ses après-midis, et parfois ses nuits aussi. Les cartons sont visibles de loin, sa chaise en osier défoncée, son vieux duvet violet en boule, mais personne alentour. Elle n'entend pas le violon. Elle se rapproche. Un corps se mobilise sous l'amas de vieilles vestes qu'elle reconnait.
_ Elle appelle doucement :
_ – Monsieur Patrick ?
_ La tête hagarde d'un vieil ivrogne barbu émerge en grognant.
_ – Vous lui voulez quoi à vot' Patrick ?
_ Elle se recule, effrayée.
_ – Qui êtes-vous ? Il est…où, le monsieur qui est là d'habitude…? ose-t'elle timidement.
_ Le vieux détourne la tête et crache par terre. Maryvonne insiste :
_ – Ce sont… ses affaires, là ! Elle montre les frusques sur les cartons sales.
_ – Sûrement pas ! Dites donc, z-êtes de la police ou quoi ?
_ – Mais, non ! Je le connais un peu, c'est tout, vaguement. Il est même pas d'ma famille…pour tout dire…
_ – Z'êtes sûre ?
_ – Oui ! Il lui est arrivé quelque chose ?
_ Assis, le vieux la regarde de travers, l'air mauvais. Il a les yeux sales, et les mains noires aussi.
_ – Ça dépend…
_ – Mais enfin, qu'est-ce que ça veut dire ?
_ – T'es forcément une source d'emmerdes, toi, avec tes airs de « sainte-n'y-touche » ! dit-il brusquement plus fort.
_ – Ah ! J'vous permets pas !
_ Il ricane. Elle se ressaisit.
_ – Je viens juste partager un p'tit gâteau avec lui de temps en temps.
Elle lui montre le sachet de la boulangerie et celui du Starbuck Coffee.
_ – Fais voir ?
_ Maryvonne plaque ses gâteaux contre son ventre
_ – Dites moi d'abord où il est !
_ Le vieil homme se lève d'un bond, et avant qu'elle ne comprenne quoi que ce soit, lui arrache les sacs en papier des mains. Elle recule en poussant un cri.
_ – Ah Ah Ah !!! (rire lugubre) C'est qu'il est encore chaud le café du Patrick ! Merci ma p'tite dame.

D'une voix lasse, elle insiste :
_ – Prenez si vous voulez après tout, mais dites-moi où je peux le trouver ?
_ – Va te faire foutre connasse, il est là ton amant puant ! répond le clochard en déchirant l'éclair au chocolat de ses dents noires.
_ La bouche pleine, du chocolat dégoulinant sur le menton, il pointe son index vers le fleuve.
_ – Oh mon Dieu !
Une main devant la bouche, elle pâlit, manque de perdre l'équilibre.
_ – Mais non pouffiasse, de l'aut côté ! l'est à l'Hôtel Dieu ton mari !
_ – Il est…malade ?
_ – Ben qu'ess ce t'imagines ?
_ – C'est … c'est grave ?

Grognements : quelque chose de cardiaque, les pompiers… péniblement exprimé entre deux goulées de café. Elle voudrait en savoir plus mais ce SDF lui fait peur et la dégoûte aussi.
_ – Bon, et bien merci quand même…
_ Elle baisse la tête, se retourne et s'en va.
_ – Eh ! Eh ! M'dame !
_ Il lève le bras avec le gobelet retourné. Sourire édenté qui braille :
_ – Merci pour l'intervention : tu reviens quand tu veux pour la livraison à domicile !

Elle sourit faiblement. Elle peine pour remonter les marches. Elle sait déjà qu'elle n'ira pas à L'Hôtel Dieu. Trop gênant. Patrick G était son patron. Rencontre possible sous ces arcades, impossible dans un lieu public, aseptisé. Elle ne peut pas dire pourquoi.

Peut-être que l'abandon et l'errance ne se partagent dignement que dans l'intimité des ponts, ou celle des chambres de bonnes ? Il y a bien longtemps qu'il ne grimpe plus l'escalier en colimaçon. Maryvonne, femme de ménage à la retraite, amante déchue d'un homme « tombé dans le ruisseau », princesse abandonnée au sommet de la tour des bonnes, rentre chez elle. Les sept étages sont terribles.

Portrait nocturne

Le tonnerre gronde, comme pour distraire le monde. J'aurais aimé fermer les rideaux, mais cet homme regarde le ciel tourmenté. Son air absent et son intense contemplation de ce déchaînement nocturne sont parfaits pour le portrait que je dois peindre. Bien qu'immobile, cet homme n'est pas figé, sa carnation parait s'offrir à mon regard et ma toile. Installé dans un fauteuil, légèrement tourné vers la fenêtre à sa gauche, il ne me prête aucune attention. Et cela s'accorde idéalement à mon art.
_ J'aime recréer un visage que je ne connais pas. Aucun souvenir ne peut me hanter, je ne vois pas cette bouche sourire, ni ces yeux s'emplir de larmes. Je ne vois pas le front se plisser, ni le nez se froncer, rien ne peut me distraire pendant que mon pinceau le fait vivre dans la dimension picturale. Qu'il ne m'accorde aucun intérêt m'aide à le représenter tel que je le vois, tel qu'il apparait.
_ Mon mécène m'a demandé de peindre l'homme que j'allais trouver dans mon atelier. Je ne l'ai donc pas entendu prononcer un mot, ni vu esquisser un mouvement. Rien ne peut troubler l'image que je scrute. J'ignore si cet être est célèbre ou inconnu, s'il est mon égal ou mon supérieur, sympathique ou antipathique, juste ou arbitraire, gentil ou cruel. Je pourrais sans doute déceler quelques indices dans ses traits, mais je ne le ferai pas. Mon art a besoin de son anonymat.
_ Ses cheveux ont d'abord attiré mon regard. Blond platine, presque blanc, dans mon atelier sale et tacheté de couleurs, leur nuance blafarde se trouve soulignée, mise en valeur. Le contraste vient aussi de leur aspect soyeux par rapport à l'osier abîmé qui constitue son fauteuil, leur douceur visuelle est presque rendue palpable. Les poils de mon pinceau tracent des sillons dans la peinture, alors que je l'étale sur la toile, je l'ai choisi car il recrée les filins que la chevelure présente. Je m'en servirai également pour les sourcils, dont la courbe légère donne un encadrement délicat aux yeux.
_ Le teint pâle et les cernes de cet homme m'apprendraient beaucoup si je cherchais à connaître son quotidien. Je me concentre sur leurs couleurs, mélange mes pigments pour retrouver leur coloris. Les éclairs qui zèbrent parfois le ciel changent brièvement l'éclairage, donnant une autre teinte à la peau, mais dès lors je ferme les yeux pour ne pas en être imprégné, je mobilise avec force ma concentration pour ne pas capter la variation.
_ L'homme cligne de temps en temps des yeux, mais malgré son regard tourné vers la fenêtre, ses globes oculaires restent visibles. Ainsi orientés, je peux voir les minuscules nervures rouges qui strient les côtés. Les pupilles sont d'un vert tellement foncé que la seule teinte émeraude suffira à leur donner vie sur la toile. Aucune nuance ne les anime, pas même une paillette noire, ou un motif cernant l'iris. D'aspect, ce vert semble simplement taillé dans une roche, au toucher il donnerait l'impression de caresser la pierre d'une falaise rongée par la mer. J'en reproduis l'effet avec un pinceau brosse, qui étale la peinture de manière déséquilibrée. Les stries que je forme n'ont ainsi aucune ressemblance avec les cavités longilignes des cheveux. Je change aussi de pinceau pour les cils, dont les courbes gracieuses s'opposent au côté rugueux des iris.
_ Le nez aquilin donne une courbe à cette figure plutôt carrée, toutefois l'angle du faciès ne me permet pas de représenter pleinement ce contraste, le tracé de la mâchoire parait au contraire s'adoucir sous le léger retombé de cette chair au cartilage invisible. Les ailes des narines remuent à peine sous la respiration, mon pinceau peut suivre leur galbe sans attente entre chaque inspiration. Les joues tendues, osseuses, pourraient aussi m'enseigner des détails auxquels je ne porte aucune attention. Le menton légèrement volontaire tranche avec le tracé fuyant du front, et de toutes mes forces j'oblitère de mon esprit la comparaison à un reptile ou un oiseau.
_ Respirant profondément, je fixe l'homme pour forcer ma rétine à enregistrer l'image telle qu'elle. Malgré moi, ma concentration commence à baisser, et des pensées indésirables menacent de souiller mon art. _ L'homme ne sera là que cette nuit, je ne peux prendre de repos sans risquer de voir mon œuvre inachevée. Pour reposer ma tête, je reviens à la source des couleurs, mélangeant encore mes pigments, en quête de la nuance carminée de la bouche.
_ Les lèvres ne sont pas d'une minceur pincée, elles équilibrent le bas du visage par un étirement léger. La couleur de la peau m'indique une jeunesse que les traits laissaient supposer sans permettre de deviner. Je sens mon esprit s'égarer à mesure que mon pinceau applique la peinture sur la toile. L'homme esquisse soudain un sourire, presque imperceptible, mais ma fixation le repère immédiatement. Cette intervention sans doute machinale me fait perdre mon pinceau, dont le bois tinte sur le sol, laissant derrière lui la trace rouge de sa chute. L'homme tourne alors la tête vers moi, ses yeux délaissent le ciel nocturne pour m'aviser avec amusement. Mon propre visage s'empourpre, alors que je commence à oublier à quoi il ressemble. Son air amusé appelle mes émotions, ébauche le souhait silencieux de partager un sourire devant ma maladresse, sans conscience qu'en cherchant à capter l'être, il repousse l'artiste. Je fuis automatiquement cette tentative de contact, cet échange destructeur, en ramassant mon pinceau. Je vois mes mains trembler alors que mes doigts se referment sur le messager de mon art, et la frustration commence à alourdir mon esprit. J'aurais aimé n'avoir fait que rêver cet incident ravageur, l'avoir imaginé, comme cela m'arrivait autrefois, quand mon art en était à son amorce et que, redoutant les erreurs, je ne cessais d'en visualiser pour m'en prémunir.
_ Parfois je me rappelle cette époque, où les expressions comme « sens des couleurs » et « portraits romantiques » qualifiaient la majorité de mes oeuvres. Je me souviens qu'en ces temps-là, je fondais en larmes quand le modèle bougeait. Sensible ou bizarre, ces accès étaient justifiés par mon statut d'artiste, et nul ne m'en tenait rigueur. En cet instant, une partie de moi a envie de revenir à cet état, de se laisser submerger, d'oublier que mon mécène ne sera pas tolérant comme l'étaient mes professeurs. Je sens les larmes monter à mes yeux.
_ Mais je vois alors que j'ai terminé la tête. Ma toile me montre tranquillement mon oeuvre, certes inachevée, mais complète. J'ai pu peindre l'homme tel qu'il était, l'humain vivant mais non animé, dans son essentiel. Le soulagement s'empare de moi, les larmes se retirent comme les vagues quittent le rivage, et, enfin, la personne que je suis se révèle derrière l'artiste. Je peux à présent regarder cet homme tel qu'il veut être, être témoin du mouvement de sa carnation, du changement de ses expressions. L'homme qu'il est vit dorénavant dans la dimension picturale, le monde de l'instant. L'homme qu'il veut être peut maintenant vivre dans la continuité.

Sans titre

_ – Qu'est-ce que t'as, pauvre type ?
_ Tom invectivait l'homme se tenant face à lui. Debout dans la salle de bain, les mains serrées sur le lavabo, il observait son reflet. Outre le peignoir mal ajusté, ce qu'il voyait n'était pas rassurant. Par-delà sa mine grise, son menton mal rasé et ses paupières tirées par le manque de sommeil, son regard inquisiteur était une porte ouverte sur la tempête faisant rage dans son crâne. Nuit après nuit, il rêvait du même monde. Et chaque matin, comme un rituel, il se postait devant la glace et scrutait ses iris. Pas de doute possible, ce matin encore les stigmates entourant la pupille de son œil droit étaient plus nombreux.
_ Les doigts écartant sa paupière, il fulminait :
_ – Mais bon dieu, c'est quoi ce foutu machin ?
_ Juste-là autour de sa pupille, des points écarlates vibraient. Non seulement Tom les voyait s'agiter dans le miroir mais leurs mouvements comprimaient son œil. L'enveloppaient d'un brouillard assombrissant sa vue. Se rapprochant du reflet, le nez collé à la glace, il s'attendait presque à sentir une douleur vive exploser dans son crâne, une pelote d'épingles qui lui vrillerait subitement la chair.
_ – Touche-pas, cria une voix depuis la cuisine.
_ Il ouvrit la bouche mais n'eut pas le temps de rétorquer.
_ – Et ne me dis pas que tu ne fais rien !
_ Janice s'inquiétait. Sa voix se voulait rassurante mais c'était elle qui avait tenu à l'emmener chez le médecin. Il y a quelques jours, après une rapide consultation, le généraliste avait conclu à une banale réaction allergique, précisant d'un sourire réconfortant qu'elle ne nécessiterait pas d'intervention. Tout en retirant ses gants de caoutchouc, le médecin termina son examen en leur demandant s'ils ne possédaient pas d'animal à la maison. En sortant son chéquier, Tom voulu savoir si les poux que lui et sa compagne se cherchaient régulièrement pouvaient être considérés comme bêtes de compagnie.
_ Depuis cette visite, Tom étalait chaque soir une crème apaisante sur sa paupière. Mais le matin suivant, les stigmates étaient plus précises encore que la veille. Il passait alors des heures à scruter son iris strié.
_ Tout avait débuté une semaine auparavant devant une tasse de café. Ce matin-là, la figure renfrognée, les sens envasés par la fête de la veille, il tentait de retrouver une contenance toute relative en prenant un bol d'air. Appuyé à la balustrade du balcon attenant à son bureau, il observait l'aube naissante. Le gobelet de café posé sur le parapet réchauffait ses mains. L'odeur amère s'échappant du breuvage enveloppait son visage, brouillait sa vue. Derrière la fumerolle, émergeant de sa torpeur nocturne avec lui, la ville se réveillait.
_ La ligne d'horizon se marqua d'un brasier pourpre, avertissant les éventuels spectateurs de l'arrivée imminente de l'aurore. Et soudain, tout explosa dans la tête de Tom. Les klaxons en contrebas devinrent insupportables, éclaboussant la beauté de l'instant. Les tours de métal souillaient le spectacle, brisant sur leurs façades les traits de lumière. L'éclat des constructions faisait naître une étrange sensation et un vertige l'étreignit.
_ Secouant la tête, Tom avala son café et retourna à son bureau, pensant que son étourdissement disparaîtrait avec sa gueule de bois. Respirant profondément, il chercha à estomper la sensation qui mobilisait ses sens et son esprit. Mais, pliant sous la fatigue, le sommeil finit par le couvrir. Un étrange rêve se constituait derrière ses paupières, agitant son repos.
D'immenses nuages de particules virevoltaient à perte de vue. Des volutes de scories s'accrochaient ça-et-là à des carcasses métalliques fumantes. Une neige carbonique recouvrait des ossatures d'immeubles effondrés. Sous la chaleur extrême, les architectures se répandaient en gouttes de lave épaisses. Tom le savait, plus aucune existence n'habitait la Terre, la source de vie s'était tarie.
_ Lorsqu'il se réveilla en sursaut, il regroupa précipitamment ses affaires et quitta son travail. Sur le chemin du retour, une étrange impression l'oppressait toujours, escorte intime suivant ses pas.
_ Jetant son blouson sur le canapé, il tenta d'expliquer son malaise à Janice. Il partagea avec elle l'étrange émotion qui l'avait saisi face à l'aurore puis les visions de son cauchemar.
_ Ce fut elle qui remarqua le phénomène. L'œil droit de Tom changeait. Lorsqu'il évoquait l'aube, parant ses mots d'une douceur qu'elle était seule à connaître, Janice y entrevoyait des éclats romantiques. Un essentiel qu'elle reconnaissait sans être certaine de le comprendre. Sensible à l'émotion se dégageant des propos de son compagnon, elle se leva pour l'étreindre.
_ – Je ne saisis pas. Quelque chose gronde en moi, comme si des valeurs intimes enfouies depuis longtemps se réunifiaient.
_ Depuis, toutes les nuits, il se promenait sur une terre désolée.
_ Depuis, tous les matins, il scrutait son regard. Penché vers le miroir, il croyait entendre son œil gauche discourir avec le droit. L'éclat des prunelles s'affrontait. Tom y entrevoyait le chemin des Hommes et des premières civilisations. Des nomades cueilleurs à la peau uniformément noire suivaient des grands troupeaux d'aurochs. Fuyaient face au Lion des cavernes et l'Ours puissant. Puis ils s'étendirent sur la Terre, apprirent à manier le feu, tailler le bois comme la pierre, puis fondre le métal ; ils n'avaient pas leur égal. En comprenant les graines, ils tournèrent le dos à l'errance. Les paysages changèrent, les vallées devinrent terres agricoles. Certains peuples firent le choix de converser avec la nature, d'autres de la dompter.
_ Devant la glace, les yeux de Tom confrontaient leur vision du monde. L'un s'ancrait fixement dans la civilisation et soutenait la nécessité de son mode de développement. Troublé, le second iris cherchait à observer ce progrès dans sa globalité. Ce matin encore, Tom pointa le doigt vers son reflet, invectivant la vanité de son œil gauche, intact et fixe.
_ Puis, s'appuyant au lavabo, il scruta un peu plus son regard. Sous les éclats brillants devenus habituels, son iris droit formait des dessins familiers.
_ – Tom…, murmura Janice derrière lui.
_ – Attend, il y a quelque chose.
_ A bien y regarder, il croyait distinguer dans son iris le globe et le tracé des continents.
_ – Tom…
_ – Janice, viens voir ça.
_ Une secousse fit vibrer les murs tandis que des éclats vifs irradiaient son regard. Dans son œil, les étroits points se dilataient, s'étendaient jusqu'à couvrir ce qu'il devinait être la Russie, l'Europe, et l'Amérique du Nord. L'instant d'après, les terres au sud de l'équateur commencèrent d'être envahies de grains lumineux.
_ Janice, les mains plaquées contre la vitre de leur chambre voulut appeler son compagnon. Les mots moururent dans sa gorge. A travers la fenêtre, une tornade de flammes montait jusqu'au ciel. Tournoyant sur elle-même, elle formait un gigantesque champignon de fumée grise.
_ Le souffle puissant échappé des centrales nucléaires éclata les vitres, balayant tout sur son passage.

Traversée

Le dernier assaut fut décisif ; Déky ne put éviter la main d'acier qui déchira les ailes de son guerrier phalène, mettant fin à la partie. Le décor 3D généré par la cabine de contrôle s'effaça pour laisser place à un omniprésent « Game Over ».
_ Une fois encore, Déky terminait dernier d'un cyber-match. Désabusé, il s'extirpa de sa cabine à réalité sensible pour retrouver ses trois camarades, Tadéus, Phil et Halibert. Ce dernier, grand échalas aux tatouages fluos éphémères affichait le visage des vainqueurs.
_ — Je vous ai mis la pâtée, les gars, vous n'avez pas fait un pli.
_ — Parle pour Dék, Tad et moi avons bien résisté à ton cyborg de guerre.
_ Tadéus, garçon aux formes arrondies, donna un coup de coude à Déky.
— Tu es toujours aussi peu fluide, mec. Pourtant la mannip des cyber-gants est simple.
_ — Je ne suis pas à l'aise avec ces technologies ; une manette me semble une valeur sûre.
_ — Arrête, la motion capture et le contrôle digital, c'est l'avenir des jeux vidéos. Bientôt, on aura tous ces cabines dans nos blocs d'habitation, plébiscita Halibert. Le virtuel te permet de générer ce que tu veux ; environnements ou personnes peuvent jaillir de ces cabines et envahir le réel, enfin presque. Cette technologie sera bientôt au centre de notre vie, l'origine de toute création.
_ — Tu te trompes, Hal, c'est la pensée humaine, l'imagination qui est à la source de tout.
_ — On boit un dernier verre avant de se rentrer ? interrompit Phil voulant éviter un long débat ennuyeux.
_ Déky haussa les épaules et regarda l'heure sur sa montre digitale.
_ — Sans moi, je me rentre, le couvre-feu ne va pas tarder.
_ — Du cyber-sexe en perspective ? s'amusa Halibert avec un sourire lubrique.
_ — Non, un bon bouquin.
_ — Téléchargé ou une des tes antiquités du siècle dernier que tu affectionnes ? interrogea Tadéus amusé.
_ — Un vrai livre, avec du papier, une couverture épaisse et même un marque-page.
_ — Parfois je me demande si tu es fait pour notre monde. Tu as toujours un temps de retard. Du papier ?
_ — C'est comme pour les femmes, je préfère le naturel, Tad.
_ — Notre Déky est un romantique, il attend toujours le grand amour loin des écrans et de leurs simulateurs démultipliant pourtant les sens.
_ — Seul l'amour est capable de sublimer les sensations, Halibert. Peut-être comprendras-tu cela un jour ?
_ Le jeune homme quitta ses compagnons de jeux en repensant aux paroles de Tadéus. Effectivement, peut-être n'était-il pas fait pour ce monde, mais il n'y en avait pas d'autres. Aucun choix alternatif ne lui était offert. Il haussa les épaules et sortit de l'établissement de jeux.
La nuit était déjà bien avancée, étendant son obscurité sur les hauts bâtiments de plasbéton. Seuls les lampadaires repoussaient l'obscurité, intensifiant leur lumière à l'approche de toute personne grâce à leurs capteurs de mouvements. Pour lutter contre le froid hivernal, Déky remonta le col de son manteau thermorégulé.
_ Il était encore trop éloigné de la station Auto-lib pour que celle-ci soit éclairée, pourtant il crut percevoir une forme humaine recroquevillée au sol contre la seule voiture disponible. Le jeune homme hésita ; sa main titillait son datapad avec l'envie d'alerter les forces de loi pour demander une intervention, mais il retint son geste. L'homme avait peut-être juste besoin d'un peu d'aide.
_ Prudent, il avança vers l'individu ramassé sur lui-même, emmitouflé dans un large manteau de toile grossière. Il tendit une main vers lui.
_ — Monsieur, est-ce que ça va ?
_ L'inconnu se retourna dévoilant des traits féminins. Sa figure était tâchée de larmes, ses yeux à la couleur indéfinissable étaient chargés de peur et d'incompréhension. Malgré des cheveux défaits et une absence totale de maquillage, elle était d'une beauté sans égal.
_ — Je, je ne sais pas, balbutia-t-elle avant de se jeter dans les bras de Déky.
_ Elle tremblait, son corps tressautant d'épuisement.
_ Le jeune homme regarda autour de lui. Aider cette femme risquait de lui attirer beaucoup d'ennuis, cependant il ne pouvait se résigner à la laisser là. Mobilisant son courage, il décida d'aller contre toutes les lois interdisant l'entraide aux déshérités. Activant son datapad, il partagea ses données personnelles avec la borne Auto-lib afin d'accéder au véhicule. Il y glissa la jeune femme et prit le chemin de son bloc.

_ Comme toutes les habitations de base, la loge de Déky était constituée d'une unique petite pièce aux austères murs de synthéplas. Seul l'essentiel y tenait. Avec son maigre salaire, Déky ne pouvait se payer plus ; il dépensait ses maigres économies pour l'achat de rares livres papiers, même si ses amis trouvaient cette passion désuète.
_ La lumière autogérée s'était automatiquement allumée à l'entrée de Déky et de l'étrangère. La femme à la chevelure d'or n'avait rien dit depuis qu'ils étaient montés dans la voiture. Déky la fit asseoir sur son petit canapé en mousse.
_ — Je vais te préparer une tisane revigorante, cela te fera du bien. Tu devrais retirer ta cape, ici il fait chaud.
_ Cependant la femme mystérieuse referma un peu plus la vieille toile grise sur ses épaules comme pour contenir les frissons qui la parcouraient. Déky n'insista pas et lui apporta une tasse bien chaude.
_ — Peu importent nos codes numériques, on m'appelle Déky et toi ?
_ — Elane, répondit la jeune femme après avoir bu goulument.
_ Déky avait du mal à quitter des yeux l'inconnue à la beauté irréelle.
_ — De quel bloc viens-tu ?
_ — Je ne viens pas d'un bloc…
_ Une Sans Domicile, s'inquiéta Déki, sachant pertinemment ce qu'il risquait pour avoir aidé une hors la loi, une hors caste. Elle n'avait rien à faire en ville, sa place était à l'extérieur des cités, dans les camps.
_ — Tu trembles. Tu es peut-être malade? interrogea-t-il tout en espérant que l'état fébrile de la jeune femme n'était pas le fait d'une drogue quelconque.
_ — Je suis perdue, hésita-t-elle en regardant autour d'elle, je recherche depuis si longtemps une route pour retourner chez moi… Je dépéris loin de mon monde.
_ — D'où viens-tu ? s'enquit Déki pour tenter de trouver une solution.
_ Elane ne répondit pas ; son regard avait été happé par un espoir. Elle se leva et se dirigea vers l'étagère où reposaient les trésors de Déki. Ses doigts diaphanes caressèrent les dos anciens de papiers et même de cuir. Ils s'arrêtèrent sur un ouvrage qu'elle prit avec une douceur infinie.
_ — Je viens de là.
_ Déki s'était approché pour se retrouver face à Elane. Elle lui tendit le livre ; sa cape glissa au sol, dévoilant dans toute leur splendeur des ailes de papillon multicolores. Elle sourit, elle avait enfin trouvé un portail.
Déki avait reconnu l'ouvrage sans même le regarder ; c'était son préféré : « Songe d'une nuit d'été » de William Shakespeare.
_ Ils s'embrassèrent.
_ La passion était la clef ; ils pouvaient enfin rêver.
_ Autour d'eux, la réalité s'effaça.

Un Petit Moïse

Là-bas, loin dans la forêt africaine, règne le plus grand et le plus gros des mammifères répertoriés sur terre. Aucun autre n'a son égal. Nous le savons manquer d'agilité et doté d'une mauvaise vue, ce qui fait de l'homme bon pied bon œil, avide de chasses aux trophées, d'armes de guerre et grisé par le cours de l'ivoire, son plus petit mais son plus dangereux prédateur. Face à la menace, l'animal peut se révéler agressif, mais son sens inné du danger et son instinct protecteur vont bien au-delà des aventures de Babar et Céleste.
_ Cette histoire est rare et vraie, elle fera rêver toutes les mamans du monde et désarmera peut-être les amateurs de safari à la fleur au fusil.

La nuit a été fraîche mais les rayons du soleil incendient déjà la savane. Il y a presque osmose entre l'aspect de cette terre craquelée, tannée comme un vieux cuir et la peau de ces pachydermes nonchalants, même texture, même sécheresse, même couleur. Ces animaux semblent tout droit sortis de la glaise et modelé par un créateur homochromique. Quelques baobabs émergent parfois de cette marée grise, leur bois tendre gorgé de sève et d'eau est une manne pour le troupeau, les éléphants en sont friands et nul ne s'emploie mieux à repérer cet élément vital pour la communauté que Korha, la mère éléphante.
_ C'est d'ailleurs dans un étang qu'elle a donné la vie à son petit dernier Bakodoumba. Korha, matriarche du groupe, veille sur les six autres femelles et leur progéniture. Imba le mâle solitaire complète parfois le troupeau, il n'a qu'un rôle de consultant et de géniteur et n'est donc mobilisé que dans des conditions extrêmes !
_ Le troupeau avance, Korha en tête tente de maintenir l'allure mais ses congénères accablées de chaleur tardent à la suivre, la troupe se délite, les petits recherchent la fraîcheur, ne trouvant refuge que dans l'ombre de leur monumentale maman, petites pattes mêlées aux grandes dessinent sur le sol de fantastiques ombres chinoises de monstres à huit pattes.
Le temps ne se mesure plus qu'en température et degrés, le troupeau soulève une poussière brûlante. Leurs trompes balaient le peu d'air qui circule dans un lent mouvement, quasi hypnotique. Korha, figure de proue de ce gynécée pachydermique sait que la quête de l'eau est essentielle, vitale pour elle et ses semblables. Chacune compte sur son indéfectible mémoire des sources.
_ Soudain, comme une promesse venue du ciel ou de la nuit des temps, Korha relève la tête, ses larges oreilles entament un battement caractéristique et, sans pour autant presser le pas, la troupe comprend qu'elle touche au but, l'effluve d'eau dans l'air brûlant est désormais perceptible par tous. La mare n'est pas encore visible mais les animaux pressent le pas, impatients de consommer sans retenue cet instant magique, celui de partager l'eau, la communion suprême.
_ Leur poids et leur stature ne simplifient pas l'approche, la rive est abrupte et bourbeuse. La terre meuble s'enfonce sous l'assaut des pattes mais la quête vitale les dynamise et bientôt chacun a trouvé une approche pour s'abreuver. Les trompes s'activent, impatientes et voraces. Le niveau d'eau baisse à toute allure, le liquide salvateur est aspiré gloutonnement parfois expulsé en joyeux geyser.
_ Bakodoumba peine à trouver sa place, il piétine et patauge, la terre se dérobe sous ses pattes impatientes. Il tombe une première fois puis se relève, il se dégage du troupeau puis s'éloigne du rivage afin de prendre ses aises. Qu'il est rafraîchissant et salvateur ce breuvage ! Encore quelques pas, un peu plus loin la température est plus fraîche ! Boire encore, s'immerger s'il le faut, sentir l'eau couler sous son ventre, asperger les autres d'un jet joyeux, encore quelques instants de béatitude avant d'aller se rouler dans le sable !
_ C'était le pas de trop ! Cette fois l'étang ne va pas pardonner, il va gagner, l'éléphanteau est désormais immergé jusqu'aux flancs. Le sol vaseux et mouvant se dérobe sous lui dans une aspiration gloutonne. Il se débat, se démène, réussit à sortir les deux pattes avant mais retombe lourdement, implacablement emporté par son poids. Il tente d'accrocher sa trompe à celle de sa mère, une fois, deux fois, trois fois, c'est l'échec.
La tension est perceptible autour de l'étang, même les oiseaux se sont tus.
_ Korha ne quitte pas son petit du regard, Bakodoumba s'épuise et gémit lamentablement, la noyade est proche, l'eau dans lequel il est venu au monde s'apprête à le reprendre, l'éléphanteau est pris au piège, il ne parviendra pas à regagner la rive.
_ C'est sans compter sur Lauviah et Mebahiah, deux jeunes éléphantes sur le point de mettre bas. Ces anges gardiens aux gigantesques oreilles déployées s'avancent pesamment dans l'étang avec un barrissement furieux. Le niveau est monté et l'eau recouvre presque entièrement la tête de Bakodoumba. Les femelles se postent juste derrière le petit, le poussent vigoureusement de leur front, lui maintenant la tête hors de l'eau avec leur trompes. C'est l'intervention de la dernière chance. Le destin est en marche mais il fait mauvaise figure et traîne un peu en chemin.
_ Sur la rive, Korha ne barrit pas, elle a compris. Elle se place dos à l'étang, ancre ses quatre pattes au sol, s'arque boute jusqu'à ce que son petit, poussé vigoureusement par les deux femelles, arrive tout contre elle. Epuisé, tremblant de peur, le voilà hors de danger, encadré par les inébranlables piliers des pattes de sa mère.
_ Les trompes s'agitent alors, se croisent, s'emmêlent, se félicitent, se congratulent à l'infini dans un bruit de succion et d'aspiration mêlés, tout proche de celui des baisers.
_ Maternité, mutualité, solidarité ! La leçon a été belle, d'une inestimable valeur pour cet étourneau d'éléphanteau. On ne l'y reprendra plus. Cette expérience va s'ajouter à mille autres. Au fil du temps Bakodoumba va ainsi se constituer une bible des dangers, qu'il complètera jusqu'à son dernier jour.
_ L'étang a retrouvé sa sérénité, les échasses blanches, les martins pécheurs recommencent à s'activer et les oiseaux à chanter.
_ Le troupeau reprend sa marche lente en quête d'un endroit ombragé. Sensible au moindre bruit, Korha s'arrête soudain, elle sent le sol trembler sous elle et s'inquiète déjà. Ce n'est qu'Imba, il vient de quitter son poste d'observation de dessous les arbres. Il s'approche nonchalamment du groupe, déploie largement ses oreilles et pousse un formidable et romantique barrissement avant de retourner à ses affaires de mâle.

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