Les fausses promesses de l’aide internationale : la dette à 5000 milliards des pays riches envers les plus pauvres

Le 24 octobre 2020 représente une date décisive dans l’histoire de l’aide internationale. Elle marque les 50 ans de l’engagement solennel pris à la tribune de l’ONU par les nations riches pour soutenir les pays les plus pauvres de la planète. Il y a 50 ans, l’engagement a été pris de dédier une infime partie de leur richesse – 0,7% de leur revenu national brut (RNB) – pour financer l’accès aux droits essentiels et agir concrètement contre la pauvreté et les inégalités. 50 ans plus tard, cet engagement n’a été honoré que par une poignée de pays et constamment reportée par la grande majorité des Etats les plus riches, dont la France. Au fil des ans, Oxfam a calculé que le refus de dédier réellement 0,7% de leur richesse nationale à l’aide au développement représente désormais une dette cumulée de 5 000 milliards d’euros des pays les plus riches envers les plus pauvres. Pour la France cette dette est proche des 200 milliards d’euros.

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50 ans de solidarité internationale : un outil indispensable de faveur de l’éducation, la santé et des droits des femmes

Ces 50 dernières années l’aide au développement a permis des changements majeurs et d’améliorer des millions de vies à travers le monde, en assurant l’accès aux services les plus essentiels. Elle a permis de réduire drastiquement la pauvreté et de combattre l’exclusion. Elle a aidé à répondre à nombres de crises humanitaires à travers le globe. Elle a soutenu les pays en développement dans la scolarisation de millions d’enfants, dans la réponse à de nombreuses épidémies mortelles ou encore d’améliorer les conditions de vie et les moyens d’existence des petit·e·s paysans·nes. L’aide internationale a contribué à répondre à la dégradation des ressources naturelles et à la crise climatique, à combattre les injustices et promouvoir l’égalité de genre. Elle a été un outil fondamental qui a permis de sauver et de changer des millions de vies.

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Auteur(s) :

Oxfam International

Date de parution :

Octobre 2020

Pour sauver des vies : l’importance de financer l’aide humanitaire

Pendant 50 ans, sur chaque scène de crises humanitaire, l’aide internationale a permis de sauver un nombre incalculable de vie en finançant des réponses d’urgence face aux catastrophes naturelles, aux conflits ou encore à des épisodes de famines. L’aide publique au développement s’est révélée cruciale également au fil du temps pour combattre les grandes pandémies. Ainsi, les programmes de santé financés par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ont sauvé 27 millions de vies depuis sa création en 2002. Ils ont permis de réduire de près de 50% les nouvelles infections liées aux VIH entre 2002 et 2017 dans les pays où ils opèrent.

L’éradication prochaine de la polio est un autre succès de l’aide internationale. L’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite a mobilisé les financements pour vacciner des centaines de millions d’enfants à travers les pays du Sud et a empêché à 18 millions de personnes de finir paralysées. En août dernier la polio sauvage a été officiellement éradiquée d’Afrique et aujourd’hui juste une poignée de cas sont reportés dans seulement deux pays, contre encore 350 000 cas dans 125 pays en 1988.

L’aide au développement pour assurer l’accès à l’éducation à tous les enfants du monde

L’aide internationale a joué un rôle décisif dans le renforcement des systèmes éducatifs dans les pays en développement, et de ce fait a permis à des millions d’enfants – et notamment de filles – de pouvoir aspirer à un avenir meilleur.
Dans les 15 ans qui ont suivi le Forum mondial de Dakar sur l’éducation en 2000, 34 millions d’enfants supplémentaires ont eu la chance d’aller à l’école grâce aux financements qui ont y été mobilisés. L’aide qui transite à travers le Partenariat mondial pour l’éducation a aussi permis une nette amélioration de la formation des professeur.es, un élément crucial pour une éducation de qualité. C’est ainsi que le Partenariat a financé en Ethiopie la formation de 100 000 professeur-e-s ou encore soutenu l’Afghanistan à investir dans du personnel éducatif féminin .

Quand l’aide internationale vient directement renforcer les politiques sociales contre la pauvreté et les inégalités

D’ailleurs quand l’aide vient directement soutenir les budgets nationaux des pays en développement elle permet d’être une ressource pour planifier des politiques publiques sur le long terme. Elle est ainsi mieux alignée avec les besoins des pays et des populations qui en ont besoin. Dès lors un soutien budgétaire est souvent mieux à même d’augmenter les dépenses dans les politiques qui réduisent la pauvreté et les inégalités, comme les services publics, la protection sociale ou encore l’agriculture paysanne.

Au Rwanda grâce à un soutien budgétaire, le gouvernement a pu fournir des prêts aux agriculteurs et éliminer les frais de scolarité que devaient s’acquitter les familles pour envoyer leurs enfants à l’école primaire et secondaire. En Zambie, l’appui budgétaire a permis de faire passer le personnel soignant de 12 000 à 17 000 professionnels.

Soutenir la démocratie, appuyer les organisations en faveur des droits des femmes

Nombre d’acteurs des sociétés civiles du « Sud » ont pu compter sur l’aide au développement pour soutenir leurs aspirations démocratiques, rendre redevable leurs gouvernements et défier les systèmes d’oppression et de discriminations.

Par exemple, le Fonds de la société civile pour l’éducation a fourni des financements à diverses coalitions nationales pour mener campagne en faveurs des politiques éducatives. En Zambie cela s’est traduit par une priorité accrue donnée à l’éducation qui a atteint 20% du budget total du pays.

De nombreuses études ont souligné le rôle fondamental des organisations féministes pour améliorer l’égalité de genre et les droits des femmes. En Tanzanie l’aide fournie à ces organisations par un pays comme la Suède a été un facteur clé pour aider à faire changer les attitudes des individus et des communautés sur les discriminations liées au genre.

Ces exemples montrent une chose : l’aide internationale est indispensable pour construire un monde plus juste, plus durable. Pour faire reculer la pauvreté, qui devrait déjà être conjuguée au passé, et réduire les inégalités qui ne font que l’alimenter. Malheureusement, si des avancées ont eu lieu, elles ne sont que minimes par rapport à ce qui aurait pu être fait.

Car le constat est clair : par rapport aux engagements pris depuis 50 ans, les discours se succèdent mais les euros manquent cruellement. Et avec eux, autant de possibilités de lutter efficacement contre la pauvreté, avec toute l’ambition nécessaire pour gagner ce combat vital. D’autant plus que l’utilisation de l’aide nécessiterait aussi d’être repensée, pour sortir de son instrumentalisation et renforcer plus encore son efficacité.

50 ans de renoncements et fausses promesses : quand l’aide au développement n’est pas à la hauteur des engagements pris

Une dette cumulée à 5000 milliards d’euros

Alors que la crise liée au coronavirus a remis sur le devant de la scène les niveaux insoutenables de dettes auxquels les pays en développement font face, ce cinquantième « anniversaire » des 0,7% doit être l’occasion de regarder de l’autre côté du miroir et souligner la dette de solidarité des pays riches envers les pays du « Sud ».
En 50 ans, ce sont donc 5000 milliards d’euros qui n’ont pas été mobilisés en ne respectant pas l’engagement des 0,7%. Une tache indélébile sur les nations les plus riches. Car cette dette est réglée à l’heure actuelle par les 260 millions d’enfants qui ne vont pas à l’école, par la moitié de l’humanité qui n’a toujours pas accès à des soins de santé de base, et les 2 milliards d’individus qui n’ont pas assez à manger.

Aide internationale : l'aide promise versus l'aide apportée annuellement, entre 1960 et 2017. Oxfam

Des pays dédient bien 0,7% de leur richesse nationale à l’aide au développement… et d’autres non

Plusieurs pays ont démontré – et démontrent encore – que l’objectif des 0,7% est une promesse tenable et non pas une utopie irréaliste. En 2019 le Luxembourg, le Danemark, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni avaient atteint, et pour certains même dépassé, l’objectif des 0,7%. L’exemple du Royaume-Uni est particulièrement éloquent pour la France : nos deux pays ont des économies et des niveaux de richesses similaires. La différence ? Un manque cruel de volonté politique en France alors que le Royaume-Uni inscrivait il y a quelques années l’objectif des 0,7% dans sa loi. En France, l’aide publique au développement représente actuellement à 0,44% du revenu national brut (RNB).

Les premiers pays donateurs de l'aide internationale, en pourcentage de leur revenu national brut. Octobre 2020. Oxfam

5000 milliards d’euros en moins pour l’éducation, la santé… à l’heure où la COVID-19 impacte d’abord les plus fragiles

L’aide au développement est loin d’être une solution miracle aux nombreux problèmes de notre monde. Mais lorsqu’elle est donnée de façon correcte et en soutien aux priorités des pays receveurs, et non pas en faveur d’un agenda politique des pays financeurs, c’est un investissement décisif avec des effets sur le long terme. Elle est un outil important pour accélérer les progrès dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

L’aide au développement est la seule politique menée par les pays riches qui priorise avant tout les populations les plus vulnérables au-delà de leurs frontières. En soi, elle est une forme de redistribution des richesses à l’échelle du globe. Et donc une forme de justice – à petite échelle – lorsque les richesses mondiales aujourd’hui créées reposent sur l’exploitation, des rapports de forces disproportionnés, l’injustice climatique et le pillage fiscal.

Ces 5000 milliards d’euros représentent donc autant d’occasions manquées de vivre aujourd’hui dans un monde débarrassé de la pauvreté, où les communautés seraient plus résilientes face aux crises, et où nombre de systèmes de santé à travers le monde se seraient retrouvés bien plus solides et mieux préparés face à la pandémie de coronavirus.

Avec 5000 milliards d’euros on pourrait couvrir entre 2019 et 2030 toutes les dépenses pour garantir aux 59 pays les plus pauvres d’atteindre les Objectifs de développement durables (ODD) de l’ONU. A titre de comparaison, pour envoyer tous les enfants du monde à l’école primaire et secondaire entre 2015 et 2030 il faudrait 520 milliards d’euros. Garantir la santé universelle sur la même période est estimé à 3200 milliards d’euros.

En terminer avec l’instrumentalisation de l’aide internationale

Les pays riches n’ont pas seulement renié leur engagement des 0,7% : encore trop souvent ils ne respectent pas les standards et règles pour s’assurer que l’aide est correctement investie. Trop de pays continuent d’instrumentaliser leurs politiques d’aide internationale pour répondre à leurs intérêts nationaux plutôt qu’aux intérêts des populations des pays soutenus. Ils en arrivent à dépenser l’aide internationale dans leur propre pays, comme la France qui comptabilise en aide au développement les bourses qu’elle verse aux étudiants étrangers qui viennent étudier en France. Or cet argent n’arrivera jamais dans les pays du « Sud » et bénéficie d’abord au système d’éducation supérieur français. Ironie ultime, il y a quelques années l’Allemagne est devenu le premier pays récipiendaire de l’aide internationale allemande car comptabilisant l’aide apportée aux personnes réfugiées en Allemagne comme de l’aide au développement !

En 2015, les pays de l’Union européenne dépensaient trois fois plus pour accueillir les demandeurs d’asile dans leurs propres pays qu’en aide internationale envers la Syrie, l’Afghanistan, la Somalie, le Soudan du Sud et le Soudan, pourtant les cinq pays d’où le plus de réfugiés sont originaires. En 2016, 51% des contrats d’aide étaient signé avec des entreprises du pays donateur et seulement 7% aux entreprises des pays à faible et moyen revenus.

Repenser l’avenir de l’aide au développement

Les nouveaux défis provoqués par la crise du coronavirus

La pandémie de COVID-19 représente un nouveau défi de taille pour la solidarité internationale. Entre 200 et 500 millions de personnes à travers le monde pourraient sombrer dans la pauvreté, une hausse inédite depuis le début des années 1990. Les niveaux de faim et de malnutrition explosent et sont appelés à empirer. Si la solidarité internationale est plus que jamais nécessaire, force est de constater que l’égoïsme risque de prévaloir : l’appel de l’ONU à mobiliser en urgence 8 milliards d’euros en réponse humanitaire à la pandémie de COVID-19 n’est financé à l’heure actuelle qu’à 28%.

Pourtant l’aide internationale risque de devenir plus que jamais nécessaire alors que nombre de pays sont pris dans une crise de la dette, des économies en chute libre et donc autant de ressources en moins pour financer les services publics et les politiques à même de protéger les plus populations les plus vulnérables dans leurs pays.

Faire face aux défis de la crise climatique et des inégalités

Dans un monde déjà en proie à la crise climatique et aux inégalités extrêmes, il est urgent de repenser le modèle de l’aide internationale. Les niveaux d’inégalités sont depuis plusieurs années devenus un obstacle à la réduction de la pauvreté.

Nous vivons dans un monde où les 22 hommes les plus riches ont plus de richesse que toutes les femmes d’Afrique. Un monde où la fortune de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos (156 milliards d’euros en octobre 2020), est plus importante que l’ensemble des budgets d’aide au développement versés par tous les pays (130 milliards d’euros en 2019). Pendant trop longtemps les nations les plus riches ont permis un système qui a autorisé à une petite minorité de s’enrichir au détriment des familles les plus pauvres, les femmes, les personnes afro-descendantes, les communautés indigènes ou encore les personnes de couleurs.

Or, l’aide internationale peut et doit répondre à cette crise des inégalités en soutenant en priorité les politiques publiques qui sont les mieux à même de réduire les inégalités, comme la santé, l’éducation ou encore la protection sociale. Il s’agit de soutenir les efforts pour l’égalité de genre et de promouvoir des systèmes fiscaux justes et progressifs à même de mettre à contribution du bien commun ceux et celles qui peuvent le plus.

Enfin, face à la plus grande menace de notre temps qu’est la crise climatique, l’aide internationale doit être à la hauteur. Elle répond à l’obligation de réparation des nations riches et industrielles principalement responsables des dérèglements climatiques mais dont les pays et communautés les plus pauvres payent le prix par la destruction de leurs vies et moyens d’existence.

La solidarité internationale : pas de la charité, de la justice !

Pour les prochaines années et décennies à venir Oxfam appelle à passer d’un système d’aide internationale vécue comme de la charité à un modèle fondé sur la justice. Ceci doit déjà passer par enfin honorer l’engagement des 0,7% – et Oxfam France veille depuis des années à ce que la France la respecte enfin. D’ailleurs le budget de l’aide française est en hausse constante ces dernières années, ce que nous nous félicitons, même si elle ne remplacera pas les 200 milliards d’euros que la France a échoué à mobiliser pendant 50 ans en ne tenant pas sa parole. Surtout, elle n’est toujours pas à la hauteur des engagements maintes fois répétés.

Ensuite, il faut repenser les priorités de l’aide internationale à l’aune des nouveaux défis de notre temps. Notre monde a fortement changé en 50 ans, l’aide internationale doit s’adapter et répondre aux défis nés de la pandémie de COVID-19, de l’accroissement des inégalités et des changements climatiques.

Profitons de cet « anniversaire » pour ouvrir le débat sur l’avenir de l’aide, pour qu’elle se transforme d’un modèle de charité en un modèle de justice. Mais surtout, que l’Etat tienne ses engagements. Il en va de la vie et de l’avenir de millions de personnes.