Nouvelles 2012 (semaine 3)

Feu de Bengale

La foule attend. Trépigne, comme une vague de fourmis agitées dans tous les sens, dont je perçois jusque-là les ondes électriques. Les cris, les couleurs, les formes se confondent, mais toute une panoplie de tailles, de styles, est perceptible au loin. Un monde entier venu partager des sensations offertes aux sens.

Je sors de ma sieste, réveillé par le tumulte, et sans trêve tourne mon regard vers cet horizon qui ne change pas depuis tant d'années. Les silhouettes sont identiques et les voix naissent au travers de langues qui m'étaient inconnues, mais dont je capte aujourd'hui le sens, aux intonations. Il y a encore quelques années, seuls les polonais et les moldaves faisaient retentir leurs sonorités slaves, sensibles, romantiques, rythmées et douces, telles des invitations à l'amour, à la tendresse que je ne connais pas ou plus. Depuis un an ou deux, je perçois les chuchotements en langue arabe, colorée et gutturale, qui véhicule autant d'images que d'épices, les symboles de conquêtes enfouies, de territoires si vastes, si loin des steppes.

Cela change-t-il mon quotidien ? Non, pas vraiment. Je lis dans le regard de l'homme qui s'approche tout un ensemble de caractéristiques étrangement mêlées. L'émerveillement tout d'abord, face à ma beauté sauvage qui le fait rêver, puis la tristesse pour ceux qui voient en moi un condamné, qui finira ici ses jours, entre deux voyages. Enfin je lis la peur. Une peur toujours intense qui provoque la sueur au front puis la sueur du corps dans son entier. Et cette odeur acide dégagée par le corps humain, cette odeur envahissante et infecte, un signal de la faiblesse de l'autre qui me considère, submergeant la zone entourant ma demeure.

Je me retourne et scrute. Je ne sais rester immobile. Captif, seules mes défenses me permettront de briser cette emprise. C'est maintenant que tout va se jouer. C'est essentiel. Au milieu des fanions, des lampes aux ampoules de mille couleurs, des artistes poudrées trop maquillées, dont les costumes de valeur meurtrissent les chairs d âmes souffrant en silence. Et le tumulte. Des parfums de sucre aussi, de caramel brun, presque brûlé. Ce tumulte, je ne le supporte plus.

Un orchestre constitué d'une poignée de musiciens fatigués, situés en hauteur interprète des rengaines identiques d'une séance à l'autre, jusqu'au roulement de tambour qui annonce le danger, le risque, provoque au final un silence salvateur, soudain, de l'assemblée. Les fourmis devenues inertes attendent. Justement d'une année sur l'autre, elles reviennent dans l'espoir secret d'assister à un instant unique. L'appel du tambour n'est autre que celui de la mort, créature invisible dont le spectre est masqué par les paillettes. On y croit, et on garde au fond de soi l'image de l'artiste qui se produit peut-être pour une fois ultime. L'excitation monte, atteint son paroxysme. On demande le silence dans l'assistance, encore. Je perçois les odeurs des sueurs mélangées des fourmis. Elles savent d'instinct qu'aujourd'hui va se produire ce que l'on n'imagine pas.

J'entre sur la scène par un long boyau composé de grilles métalliques égales. Des slaves se tiennent de part et d'autre de l'accès.

_ (Silence) Je revois tel un film mon enfance au Bengale. Je parcourais les paysages dans l'infini, humant la terre, les proies, le ciel, la vie.

_ (Silence) Le dompteur est entré. Aujourd'hui il a peur. Une seconde fatale sonnera juste pour nous deux le retour vers l'Eternité.

_ (Silence) Il se protège d'un tabouret qu'il vient de saisir. Nerveux, il ne cesse de se retourner. Sa figure est blême. Il doit réussir son numéro, les fourmis ont payé pour le voir entrer en gloire. Pourtant il sait. La créature invisible se rapproche. Nous sommes tous deux condamnés.

Rideau. Aux lumières qui viennent de se rallumer dans un mouvement d'extrême panique, s'ajoutent les hurlements, la cohue des fourmis mobilisées qui s'écrasent, se piétinent tentent de s'enfuir sans jamais trouver l'issue. Le chapiteau tremble, les maquillages sont défaits sous les larmes et les cris, les blessés s'entassent par-dessus les morts, ceux qui ont suffoqué dans leur tentative avortée de fuite. Les confiseries ont volé en éclat au milieu des fanions tandis qu'un incendie se déclare du fait des appareils dont le caramel brûlant s'est déversé jusqu'à prendre feu. Aucune intervention des secours n'a pu avoir lieu. Les lumières multicolores, les affiches et programmes, les habits chamarrés composent maintenant une inhabituelle oraison funèbre.

Personne ne se retourne vers la piste. Pourtant, le plus étrange dans cette histoire, c'est qu'une étendue sanglante tel un océan de laque rouge, a laissé place à une clarté blanche, immaculée, et que des roses pleuvent d'une source indéfinissable à l'extérieur ainsi qu'à l'intérieur du chapiteau. Le tigre et le dompteur ont disparu.

Ensemble vers l'Eternité.

La peur au ventre

_ Tu soupires à l'approche du serveur, te lèves et sors du bar, le coeur lourd. Les lumières et le bruit t'agressent ; la tombée de la nuit te fait frissonner. Comme à l'accoutumée, tu as traîné à la médiathèque jusqu'à la fermeture. La perspective de retrouver ton père te paralyse, alors tu retardes le moment fatidique.
_ Jamais tu ne lui pardonneras d'avoir refusé l'intervention de la police : pourtant, les premières heures s'avèrent essentielles au cours d'une disparition. Afin de soulager ta détresse, tu t'es mise à vociférer. Elle courait un danger ! Avait subi un accident ! Un enlèvement ! Et tu savais pourquoi il évitait les flics mais il ne perdait rien pour attendre car tu le dénoncerais et il croupirait en prison !
_ Le troisième jour, déjouant la surveillance, tu t'es précipitée au Mercure où elle exerçait le métier de réceptionniste. Le directeur, étonné de son absence injustifiée, avait tenté vainement de la joindre. À l'écouter, tu sentais la terreur pénétrer chaque pore de ta peau.
_ Depuis bientôt six mois, tu longes le bel édifice, guettant un miracle : Barbara surgissant par la sortie de service.
_ Prévert susurre à ton oreille : Café-crème et croissants chauds ; café-crime arrosé sang ! Un drame s'est-il déroulé entre les murs de l'hôtel ? Elle se plaignait du harcèlement d'un collègue.
_ Les bistrots vomissent leurs derniers clients ; les poivrots vacillent – toupies dérisoires – avant de franchir le seuil. Les garçons – chemise blanche, pantalon noir – empilent tables et chaises, attrapent seaux et balais. Les fourmis à tête d'homme regagnent leur habitat. Bonhomme Noël et sa cohorte de faux-semblants éclaboussent les rues de paillettes poudre aux yeux. La période festive a perdu sa magie. Gommés l'étincelant décor, le réveillon somptueux, les cadeaux au pied du sapin odorant. Envolés bien-être et insouciance.
_ Tes pas te guident vers les quais. Tu aimes l'errance crépusculaire, prélude au retour à Saint-Ouen. Cependant, ce soir, tu cherches à noyer les pensées de brume – le décès de ta mère, enfant ; la volatilisation de ta protectrice, à la veille de ta majorité. Brouillard des mots. Confusion des sens. Angoisse torturante depuis la journée estivale où elle s'est évaporée. Où tout a basculé. Incompréhension. Sentiment d'horreur, d'impuissance. Vide sidéral. Tripes tenaillées au fer rouge. La spirale des tourments détruit tout repère et te condamne à la survie.
_ À la rentrée, mobilisant tes forces, tu as poursuivi les investigations ; interrogé les gérants des commerces alentour ; montré la photo de la longiligne brune aux yeux verts. Oui, ils s'en souvenaient – pensez, un si beau brin de fille ! – se rappelaient lui avoir servi un thé, un chiche-kebab, un ballotin de pralines belges.
_ Tu reviens à la charge, te fais, parfois, éconduire – cela t'est bien égal – te retrouves catapultée au milieu du ruissellement de la foule grouillante. Fantôme parmi les vivants.
_ Tu t'approches de la Seine, en proie au soudain désir de t'y dissoudre. Le parapet du pont Neuf semble facile à enjamber. Un éclair traverse ton cerveau nébuleux : séquestrée, peut-être implore-t-elle de l'aide. Une lueur d'espérance miroite à la surface de l'eau.
_ Hier, au commissariat, tu as de nouveau égrené le chapelet des terrifiantes hypothèses. Tremblements, accélération du pouls, vertiges, ton corps suintait le malaise. Te voyant aussi sensible, ils t'ont écoutée, empathiques, et rappelé patiemment la législation.
_ En revenant, tu as croisé le facteur, signé le pli recommandé à la place du géniteur. Faute d'éléments suspects, le dossier est classé sans suite. Tu rejettes la décision : en accord avec ses valeurs humanistes, elle ne t'aurait jamais abandonnée. Fillette, tu t'intriguais des chuchotements nocturnes dans la pièce voisine. Au matin, persuadée d'avoir rêvé, tu remarquais, pourtant, la figure livide de l'aînée, les taches brunâtres sur sa nuisette. La vérité s'imposa, violente, le mercredi où il tenta de te peloter. Tu brandis le tisonnier : « bas les pattes ou je te crève ! » Il n'osa pas récidiver.
_ Tu conçois le désir de ta sœur de prendre le premier train en partance, à la gare toute proche, néanmoins convaincue qu'elle aurait laissé un message à ton intention.
_ Tu as fouillé placards, carnets intimes, trouvé chéquier et carte bleue. « Ça constitue une preuve, Monsieur l'Inspecteur ! » « Au contraire : l'argent liquide garantit l'anonymat. »
_ Tu trébuches sur le pavé glissant. Te revient en mémoire le conte fantastique qui vous insufflait du courage après l'enterrement de votre mère. Enlacées, vous imaginiez un univers romantique abreuvé de sources pures. Un monde à des années-lumière de la galaxie. Une bulle cristalline ignorante des cauchemars, des foyers gris poussière, des pédophiles martyrisant les anges. Vous fredonniez la ritournelle de votre comptine – Et nous nous souviendrons que la Terre était ronde – et vos rires, en cascade, se mêlaient aux accents poétiques.
_ Tu as engagé une procédure de recherche dans l'intérêt des familles. Lorsque le fonctionnaire préfectoral t'a expliqué la difficile démarche, tu as acquiescé, silencieuse. Avec qui pourrais-tu partager la panique pétrifiant tes membres ? Le gémissement d'épouvante qui sourd de tes entrailles, à la vision du cadavre lacéré de ta sœur ?
_ Conseillée par un professeur, tu viens d'adresser une demande d'enquête judiciaire au Procureur de la République .
_ Tu sors du métro, à Gabriel Péri, remontes la rue Victor Hugo jusqu'à l'immeuble. En gravissant l'escalier, tu entends des voix résonner, retiens ta respiration, incrédule. Elle est revenue ! Submergée d'émotions, tu t'engouffres dans le salon où se tiennent le vieux et l'assistante sociale du quartier qui t'assure, aussitôt, de sa compassion. Tu la raccompagnes en la remerciant de sa sollicitude, puis, agitée de spasmes nerveux, te laisses choir au creux du fauteuil, sans prêter attention au fumier.

Je remarque son regard dément. Sa cervelle engendre une pulsion de folie, la même que ce matin de juin où j'étais juste repassée prendre un document de travail. Je fouillais mon bureau quand il s'était jeté sur moi, à la manière d'un fauve, et m'avait pesamment étranglée. Un mur de parpaings, érigé à la hâte au fond de la cave, avait dissimulé mon cercueil de ciment. Depuis, je rôde, invisible. Je suis devenue l'ombre de ton ombre. À son air hagard, je devine sa volonté de réitérer. N'aie crainte : je connais les coups mortels indécelables à l'autopsie.
_ Il s'élance, prêt à te ceinturer, ouvre la bouche comme un poisson hors de l'eau, suffoque, la main à la poitrine, et s'affaisse, inanimé.
_ Tu te précipites vers le téléphone, commences à composer le numéro du SAMU. S'élève, alors, du combiné, le refrain de notre chanson. Interdite, tu suspends ton mouvement et le vol du temps.
_ Au sourire esquissé sur tes lèvres, je comprends que je peux, maintenant, rallier notre Royaume en paix. Prends soin de toi, Petite Sœur.

Le badaud et l'alchimiste

Le badaud

Bas les masques l'énergumène! Tu t'prends pour Merlin le Charmeur avec ta cape en polymères et ta barbouze de camionneur. Cinquante biffetons pour qu'mes canines plombées se permutent en pépites! Tu gravites sévère de l'occiput! J'te préviens ma cocotte, que j'te bute en uppercuts si tu me chouraves ma cagnotte.

L'alchimiste

Plaît-il? Mes dignes maîtres sont Olympiodore / Appollonios, Paracelse et d'autres encore. / Songez mon cher, que de tout corps naît le subtil / Avivant le mouvement, chassant le futile.

Il circule à travers le cœur grossier / Autant de valeur que d'or chez Crésus. / Si vous convenez à partager vos deniers / Votre richesse n'aura d'égal aucun que je connusse.

Le badaud (à voix basse)

Il cause romantique la crapule. Il présume que j'suis juste un crédule. Attends de voir le traquenard. (Haut) Si t'es cap' de muter le plomb en lingot, pourquoi tu te sapes comme un trimard? Où sont tes bagouzes et ton magot?

L'alchimiste

Plaît-il? La source du monde constitue le sens / Et le sens emplit l'élixir de jouvence / Nul besoin d'acquérir le superficiel / De ma vie, l'amour seul mobilise l'essentiel.

Le badaud

Eh! Oh! Arrête de faire ton Bouddha! Je m'abuse ou t'en as pour mon pèze. Attention à toi l'animal, j'suis du genre simpliste, blanc et noir façon panda ; coup d'lame, j't'éclate, j't'éclipse!

L'alchimiste

Plaît-il? L'esprit consomme le savoir, mais la chair? / L'âme se nourrit d'elle-même, mais l'os? / La loi exige un sou pour tout négoce. / Et pour une vie d'opulence, est-ce donc si cher?

Chevalier à la triste figure, / je concède à votre vile denture / L'écu en guise d'émail / Et paillette pour chaque écaille.

Songez l'ami, à l'existence frivole / Faite de plaisirs et cabrioles. / Le jeu vaut davantage que cent chandelles. / Vois-je en vous la flamme qui chancèle?

Le badaud

OK j'accroche! Mais gare à l'anicroche ou j'te pulvérise jusqu'à Bélize. Débite ta chronique, et j'raboule le fric.

L'alchimiste

Plaît-il? Buvez à l'outre l'eau miraculeuse / Infiltrez-y l'air pur des valleuses / Imaginez-vous tant de mines d'or par molaire / Que de galeries par mille taupes en affaire.

Le badaud tend cinquante billets à l'alchimiste et s'exécute.

Pouah! La corvée! (Impatient, il se regarde dans son miroir) Mes dents sont-elles dorées? (Enervé) Mytho, imposteur, rends-moi le pognon ou j'te brise le postérieur.

L'alchimiste (sensible à l'intervention du badaud)

Plaît-il? Au grand jamais je n'affabule / Repensez donc au préambule!
Quand j'évoque mes propos / Ils sont on ne peut plus clair : / Une gorgée d' « O » / suivie d'une goulée d' « R ».

N'est-ce pas de l'OR en bouche? / De grâce, évitons l'escarmouche.
Par delà les grands revers, / Méditez la moralité : / « Rêver à l'envers, / C'est encore revêr. »

Le dernier des vieux.

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Assis face à mon miroir dans ma chambre de bonne, je prononce mes mots préférés lentement, fixant bien mon image dans les yeux. Les mots s'évanouissent un à un. Il est à la fois doux et effrayant de penser que je suis certainement le dernier à les dire : il est sûrement fort excitant de créer des mots mais il est encore plus fascinant de les détruire. Ils ne serviront plus : ils sont devenus inutiles.

12 m², un lit, un évier, un réchaud, des étagères hautes remplies de livres, quelques posters écornés, une table basse, sur la table un flacon, une chaise et un miroir. Sur le miroir mon visage : quelques rides sur le front et au coin des yeux, un front capillaire en déroute, un sourire en coin découvrant une incisive légèrement ébréchée, quelques amorces de tâches brunes, des yeux verts rieurs: le tout n'est pas déshonorant. Ça sent déjà un peu la mort mais ça a quand même un certain charme : bref, un beau visage de vieux. Eh oui ! je suis un vieux, plus exactement le vieux ou plus précisement encore le dernier des vieux.

Tout avait commencé il y a à peine un mois. Sur le mur du métro, un poster avec côte à côte, une photo d'un homme d'une soixante d'année, souriant, élégant mais passablement décati et celle de son double rajeuni de trente ou quarante ans avec le même sourire. Le slogan : « Seniors, passez un week end de ouf ! » et en bas, en plus petit, « avec Jouvence, dernière création des laboratoires Everyoung, rajeunissez le temps d'un week end de 10, 20, 30 ans ou plus suivant vos possibilités financières. Possibilité de crédit sur avis bancaire…. ».

En quelques jours, le poster envahit les murs de la ville et les écrans d'ordinateurs. Je n'y prêtais pas spécialement attention jusqu'à ce je tombe en arrêt devant un salon de coiffure du voisinage tenu par une femme charmante d'une cinquantaine d'année luttant vaillamment contre le poids des années et la chute des chairs. A sa place s'affairait la blonde explosive qu'elle avait dû être il y a trente ou quarante ans.

Quand je repassai devant le salon 2 heures après, la moyenne d'âge des employés et même des clients avait fondu.

Dans le premier café internet venu, je me précipitai sur le site « Everyoung » et téléchargeai la notice d'information de « Jouvence ». La posologie était d'une simplicité biblique : une dose, dix ans, deux doses, vingt ans, … J'y apprenais également que la prise de l'élixir permettait « un rajeunissement accéléré mais temporaire des tissus épidermiques mais que les autres fonctions biologiques n'étaient pas affectées », en bref, vous aviez droit à un simple ravalement de façade mais ça ne soignait ni vos rhumatismes ou ni vos éventuels problèmes de tuyauteries, qu'un « un léger ralentissement des capacité cognitives avait été observé dans quelques cas exceptionnels », c'est-à-dire que ça produisait systématiquement un quasi reset du ciboulot du malheureux consommateur et que « des prises répétées avait un effet cumulatif et rémanent », autrement dit, après trois gorgeons, vous atteigniez en même temps la jeunesse éternelle et la bêtise absolue.

L'épidémie s'étendit comme un feu de brousse. Dans les rues, les vieux eurent bientôt presque totalement disparu, remplacés par des Apollons claudicants et des Vénus cacochymes pliées sur leur canne et tirées par des chiots en laisse : « Jouvence » marchait apparemment également sur les toutous.

Les jeunes, les authentiques, voulant se distinguer des seniors rajeunis se mirent à avaler du « jouvence » dans le dos de leurs parents, et furent repoussés vers l'enfance. On en mettait des gouttes dans les biberons. On vit même des téméraires de cinquante ans prendre 6 ou 7 doses, leur permettant d'atteindre un âge théorique négatif. On racontera plus tard leur histoire surprenante.

Même la pie-grièche du kiosque à journaux succomba et je découvris avec stupeur qu'elle était encore plus laide à vingt ans qu'à soixante. Quant à mon boucher, oui mon boucher ! il avait dû comme à l'habitude forcer sur les quantités (il a l'art de me fourguer 500 gr de steak quand je lui en demande 300). Bref à la place du géant rubicond habituel, je découvris un morveux dont le nez dépassait à peine derrière les rôtis et maniant un hachoir plus grand que lui

Quelques tentatives de conversation avec les nouveaux adeptes de « jouvence » me convainquirent rapidement qu'effectivement la substance faisait tangenter leur fonction cérébrale vers 0 et leur laissait tout juste assez de neurones pour mémoriser leur code de carte bleu et les cinquante mots nécessaires à une vie harmonieuse en société. L'humanité était en passe d'atteindre le bonheur dans l'abrutissement.

Avec quelques amis de mon âge, nous montâmes une cellule de résistance : il fallait sauver l'humanité et préparer la reconquête : un professeur de lettres de mes amis à deux doigts de la retraite et une bonne amie écrivaine. Quelle reconquête ! En deux semaines le professeur, qui fantasmait dur sur une des ses élèves de terminale succomba et avala la potion. La belle se laissa séduire mais le professeur en fut pour ses frais : « Jouvence » faisait repousser les cheveux et retendait l'abdomen mais ne rendait pas la vigueur. Bien fait pour lui mais il était perdu pour la cause. Quant à mon amie, elle fut victime d'une manœuvre déloyale de son mari, un « rajeuni » qui ne supportait plus la cohabitation avec une femme de soixante ans et lui en mis une dose dans le café matinal.

Je suis seul. Ma dernière tentative de sortie a été un enfer. Les quelques vieux survivants, s'ils en restent, se terrent chez eux. La rue appartient aux rajeunis qui m'invectivent. « cache tes rides, Salaud ! Bois toi deux litres, vieux débri ! » les commerçants refusent de me servir. La fin est proche.

Alors que ma main s'avance vers le flacon posé sur la table, j'égrène une dernière fois :

Figure, égal, rêver, sens, valeur, constituer, intervention, mobiliser, juste, partager, source, monde, mouvement, romantique, essentiel, sensible.

Les illusions perdues.

Je ne pense pas être plus sensible que les autres. Délicat, exigeant, je ne le nie pas. Mais n'exagérons rien : quand je vois ce dont certains se contentent, je suis effaré : très peu pour moi !
_ J'ai toujours considéré ma santé comme quelque chose d'essentiel, et je ne saurais la sacrifier à la facilité qui semble régner sur le monde d'aujourd'hui. Comment accepter le goût, et parfois l'odeur, de certaines eaux du robinet ? Je ne supporte que l'eau de source, et la femme qui partage ma vie adhère, je le crois, à mes valeurs. Je n'ai pas souvenance d'un seul repas qu'elle m'ait préparé et qui n'eût pas été conforme à mes exigences. Je pense qu'elle sait très bien que me contrarier n'aurait aucun sens et mettrait en péril l'équilibre de notre relation.
_ Quand je suis entré dans sa vie, j'avais moi-même connu quelques déboires, et je lui dois une juste reconnaissance : sa solitude était extrême – elle me l'a maintes fois confié depuis – et je n'étais pas le seul à lui être présenté ce jour-là ; ai-je fait bonne figure ? Je ne m'en souviens pas. Mais c'est moi qu'elle a choisi. Moi, avec ma faible constitution, avec mon passé d'abandons et d'errances, moi qui semblais si peu correspondre à ce dont elle avait pu rêver… Mais allez comprendre les femmes !
_ Je l'ai suivie, sans hésitation – j'aurais donné n'importe quoi pour quitter cet endroit sinistre. Je pressentais, et j'avais raison, que la vie auprès d'elle pourrait être belle, du moins un peu plus agréable que les jours difficiles que j'avais connus. Quand on vient de la rue, on ne crache pas sur un toit, et j'avais l'intuition que le sien serait confortable.
Je ne me suis pas trompé : nous avons emménagé dans un joli studio de la vieille ville, avec vue sur le port – spectacle dont je ne me lasse pas, et visite que j'aime parfois m'offrir : certains soirs, quand je la sais profondément endormie, je m'éclipse, descends par les toits et vais me promener le long des pontons, jetant un œil, de temps à autre, aux bancs de poissons qui s'aventurent tout près. Cela ne me tente nullement : la pêche n'a jamais été mon dada. Me nourrir de mercure et de PCB, non merci !
_ Je ne rentre jamais trop tard : j'ai besoin de beaucoup de sommeil pour garder la forme. Il m'est peut-être arrivé de m'attarder, une fois ou deux, auprès d'une mignonne sortie, comme moi, prendre l'air. Je ne m'en sens pas coupable : ma place est auprès de ma maîtresse, et je reste, au fond, un grand romantique. Mais je n'en suis pas moins faillible, comme tous les mâles, et l'appel de la chair peut parfois me prendre en traître. Je préfère alors céder à mes instincts plutôt que de vivre dans la frustration, et me dis que le principal est qu'elle ne l'apprenne jamais. Je sais très bien qu'elle aussi se permet quelques fantaisies ; je ne suis pas né de la dernière pluie, et il m'arrive fréquemment de retrouver, sous le lit, quelque mégot éteint ou quelque emballage carré qui ne sauraient m'appartenir. C'est égal : que chacun vive sa vie comme il l'entend, pourvu que soit garantie la liberté que je chéris.

J'aurais mauvaise grâce à nier que j'ai une vie de rêve. Ou plutôt, que j'avais une telle vie ! Car tout a été bouleversé en quelques heures, et je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive.
_ Je sombrais dans un sommeil qui s'annonçait réparateur, à peine rentré de l'une de ces jolies balades nocturnes, quand j'ai été réveillé par des coups violents frappés à la porte. Nous avons sauté du lit et elle est allé ouvrir pendant que je m'éclipsais. Deux hommes ont fait irruption dans l'appartement, criant fort, parlant avec brutalité, et je l'ai vue, incrédule, se vêtir à la hâte et s'empresser de les suivre. L'intervention n'a pas duré plus de trois minutes. La porte qui a claqué sur moi m'a fait l'effet d'un couperet cynique, mettant fin à l'harmonie que je croyais avoir définitivement retrouvée.
_ Je suis resté plusieurs heures caché derrière le rideau, effrayé à l'idée que ces hommes ne reviennent me chercher ; mais ils ne m'avaient manifestement pas vu, et j'ai pensé qu'elle n'avait pas dû mentionner ma présence : j'étais apparemment hors de portée de leurs menaces, mais j'allais devoir survivre, seul. Sans elle ! J'ai réalisé que je n'avais jamais été confronté à cela. Que depuis le début de notre vie commune, je ne m'étais jamais préoccupé du ravitaillement ni des soucis de la cuisine : elle me servait, je dégustais. A ma décharge, elle n'avait jamais semblé me reprocher mon attitude : elle avait pris en charge cet aspect de notre vie, sans jamais aucun mouvement d'humeur, et je lui en savais gré. Aurais-je dû m'impliquer davantage ? Mieux lui montrer ma reconnaissance ? Je n'ai jamais été un grand bavard, et elle le savait. Nous étions heureux, je crois. Si heureux !
_ Je crois que si j'en étais capable, je pleurerais, dans ce fourgon qui m'emmène je ne sais où. J'ai été fait prisonnier ce matin, alors que j'errais sur le port à la recherche de nourriture, n'ayant rien pu trouver à la maison – très à-cheval sur l'hygiène, elle n'aurait jamais laissé traîner une boîte ouverte, et je me suis retrouvé le bec dans l'eau devant tous ces placards fermés… Ils m'ont acculé au fond d'une impasse, après une course-poursuite qui m'a laissé pantelant, essoufflé, et incapable de leur résister davantage, et je me suis laissé cueillir sans cesser de me demander ce que j'avais bien pu faire qui méritât un tel sort.
_ Le véhicule freine brutalement, et voilà que l'on me pousse sans ménagements vers un local sinistre aux murs délabrés. Mes yeux s'habituent à l'obscurité et je découvre que je ne suis pas seul : nous sommes une dizaine dans ce réduit, tous silencieux, certains prostrés, d'autres courant en tous sens – la folie qui me guette semble les avoir déjà rattrapés.
_ Une journée se passe qui m'angoisse d'heure en heure un peu plus. Pourquoi suis-je ici ? Vais-je en sortir et si oui, comment ?
_ On nous a apporté à manger. J'ai ignoré cette pitance dégoûtante, à l'aspect répugnant et au fumet infect des restes qui constituent ce repas. Plutôt mourir que de m'abaisser à cela ! Il faudrait que je puisse exprimer mes besoins, mais je crains de ne pas être entendu. Mon cœur se serre à l'idée qu'elle ne semble pas s'être soucié de mon sort, m'abandonnant à si cruel destin. Mais je ne peux abdiquer. Ni renoncer à mes valeurs. Je mobiliserai les forces qui me restent pour garder ma dignité.
_ J'ai entamé une grève de la faim. Personne n'a l'air de le remarquer pour le moment. Mais cela viendra. Et ils regretteront alors de m'avoir traité de la sorte.

Rapport de visite mensuelle effectuée par le Dr G., vétérinaire affecté aux contrôles sanitaires des fourrières municipales, en date du 02 .02.10 :
Établissement conforme.
Bon équilibre arrivées / sorties. Revoir accords avec la SPA.
N.B. : un chat gris angora, parqué dans la cellule n°23 et présent depuis trois semaines, a semblé extrêmement faible (dénutri ?) au vétérinaire chargé de l'euthanasier : apports alimentaires à revoir.

Sans titre

Jeudi 8 mars
_ Je m'appelle Franck et j'ai 39 ans.
_ Mon fils Mattéo a 8 ans et il va mourir.
_ Nous luttons contre sa maladie, ou plutôt nous vivons avec, depuis 4 ans maintenant mais elle ne veut plus le partager, elle le veut tout entier.
_ Chaque jour est une bataille mais je garde un espoir sans failles.
_ Ce qui me sauve, les matins où c'est un peu moins facile, c'est de suivre mon rituel à la lettre: douche, café, clope. Je mobilise toute mon énergie dans l'enchainement de ces tâches, sans réfléchir. Ensuite je suis prêt à attaquer la journée : au boulot – je commence à 5h et je finis à 13h – puis à l'hôpital ou bien à la maison en fonction de là où se trouve Mattéo.
_ L'hôpital, je n'en peux plus maintenant. J'y suis allé trop de fois. J'y ai laissé trop de larmes de joie et de tristesse. C'est un monde à part, où le temps prend un autre sens.
_ Pourtant c'est sans doute là que je vais devoir l'accompagner pour le grand voyage, dans quelques jours, peut-être une ou deux semaines. J'ai encore du mal à projeter ce moment.
_ Mattéo, cet enfant que j'ai tellement désiré, dont j'ai rêvé pendant plusieurs années, c'est la source du bonheur de chacun de mes jours.
_ Je ne m'imagine pas vivre sans lui. Je n'arrive pas à accepter qu'il n'aura jamais 9 ans, que je ne le verrai plus grandir, mûrir, prendre son envol.

Vendredi 16 mars
_ Mattéo est mort cette nuit.
_ Je suis resté à ses côtés pendant deux jours et deux nuits non-stop.
Pas d'intervention médicale, juste notre présence dans cette chambre que je connais par cœur et qui a accueilli son dernier souffle. Le personnel de l'hôpital a été très discret et sensible, ne nous dérangeant que pour l'essentiel, c'est-à-dire très peu de choses finalement.
_ Regarder un enfant mourir, regarder son enfant mourir, c'est une torture de chaque instant. Il a beaucoup dormi, calmement, et puis à certains moments sa figure était agitée de mouvements désordonnés et ensuite à nouveau l'apaisement. Il s'est réveillé plusieurs fois durant ces deux fois 24 heures et il m'a dit qu'il savait qu'il était en train de mourir. Une telle lucidité m'a soulagé et terrifié à la fois.
_ On dit qu' « on est tous égaux devant la mort ». Mattéo m'a montré le chemin et j'espère être aussi digne que lui lorsque ce sera mon tour.

Jeudi 22 mars
_ Nous avons enterré Mattéo hier. Je n'arrive toujours pas à le croire. Il y a un mois encore, le nouveau traitement avait tellement bien marché que nous commencions à envisager l'avenir autrement, à regarder loin devant et pas seulement les quelques semaines à venir. Il allait retourner à l'école en septembre, retrouver ses copains, jouer, rire. Comme un enfant de 8 ans qui dévore la vie à pleines dents.
_ Maintenant je sais la valeur que constitue ne serait-ce qu'une toute petite de ces journées. Et sans tomber dans le romantique lourd, j'aimerais simplement en revivre une, loin de la maladie, de la tristesse qui me plombe le cœur, avec mon fils chéri que je ne reverrai plus.

Schizophrénie

Il faisait encore nuit quand le téléphone de Soraya sonna. Mais qui m'appelle par une heure pareille ? En se penchant pour ramasser le portable, son cœur se mit à battre la chamade. C'était le numéro de Soumaya. Comment est-ce possible ? Non, ça ne peut être ELLE… Elle écouta un moment mais rien ne parvenait de l'autre côté sauf une faible respiration, lointaine, déroutante… « C'est toi, Souma ? ». Rien. Quand elle voulut raccrocher elle entendit un gémissement épouvantable. Soraya eu un mouvement de surprise qui laissa échapper le téléphone qui se détacha. Elle se jeta sur les pièces pour les rassembler en espérant que sa sœur rappelle. Rien. Elle composa son numéro. « Le numéro que vous appelez n'est pas attribué ! ». Pas possible ! Elle chercha dans la mémoire de l'appareil mais ne trouva aucune trace de l'appel qu'elle venait de recevoir. Pourtant ; elle était sûre qu'elle n'était pas entrain de rêver. Elle éteignit sa lampe et essaya de se rendormir…
_ Soraya se retrouva perdue dans un champ de blé vaste telle une étendue infinie. Elle courrait sous un soleil de plomb qui la tapait fort. Un puits surgit de nulle part. Elle s'arrêta juste à temps et regarda dedans. C'est la figure de sa sœur que la surface de l'eau lui reflétait, déformée et défigurée par une grimace horrible. Les yeux sortaient de leurs orbites, les lèvres retroussées sur des dents à moitié cassées. Un liquide brunâtre en guise de morve et de bave coulait du nez et des bords de la bouche. Elle la regardait droit dans les yeux. Soudain, elle tendit une main dont le bras s'allongeait en remontant de l'intérieur du puits. Viens Sora, Viens me rejoindre… Soraya cria d'effroi. Sa mère accourut vers elle inquiète. C'est rien, juste un cauchemar…
_ Elle ne voulait rien lui raconter. D'ailleurs, vu la façon avec laquelle elle la regardait, elle ne la croirait pas. Comment lui expliquer que sa sœur, morte depuis peu, puisse l'appeler ? Et puis, pourquoi remuer la plaie de ses parents qui refusent d'admettre qu'ils avaient perdu une fille. Le sujet était devenu très sensible. Ils faisaient comme s'ils n'avaient depuis toujours eu qu'une seule fille, elle, Soraya. Elle comprenait leur souffrance. Mais eux, comprenaient-ils la sienne ? Elle. L'autre moitié de cette âme éteinte. Personne n'était capable de partager sa douleur. Elle se leva et se regarda dans le miroir. Elle fit la moue en regardant son teint pâle, sa peau grasse parsemée de boutons et ses cheveux ébouriffés. Souma est plus belle, bien qu'on soit de vraies jumelles, on dirait que c'est moi en plus beau. Elle soupira et prit son peigne pour se coiffer la tignasse. Le miroir lui reflétait le visage de Soumaya, les cheveux raides qui coulaient jusqu'aux reins, la peau laiteuse sans impuretés ou défauts… Soraya se cacha le visage entre les mains et se mit à sangloter…

La cour regorgeait de monde, c'était la récré. Soraya boudait dans son coin. Quand elle rencontrait le regard d'un ou d'une quelconque camarade, celui ou celle-ci détournait les yeux. Ça lui était égal… Ce qui la faisait souffrir est que personne ne connaissait Soraya dans cette ville. Ses parents avaient déménagé de Rabat depuis le malheureux incident. Ses camarades se moquaient d'elle, croyant qu'elle inventait une histoire et ses profs la croyaient trop rêveuse, puisque ses parents n'avaient rien signalé à l'assistant social lors de son admission au lycée. On disait qu'elle trouvait sa source d'inspiration dans les nouvelles qu'elle empruntait de la bibliothèque dans la rubrique « polar » et « romantique ».
_ Tout à coup elle crut entendre son prénom. Son sixième sens lui disait qu'elle était dans les parages. Elle la vit cachée à demi par un arbre. Elle est toute belle, Souma. Elle était presque arrivée… « Soraya RICHE, regagnez vos cours tout de suite ! ». Elle s'est détournée ensuite pour porter vers le surintendant qui la pointait, sévère. Elle se retourna du côté de l'arbre et ne vit personne. Plus de Soumaya ! Elle courut à l'endroit où elle l'avait aperçue juste avant, hélée de plus belle par l'homme furieux. Demain je trouverais un moyen de la retrouver, l'essentiel est de persister…
_ Sur le chemin du retour, elle lorgnait les vitrines des magasins de prêt à porter et d'objets de valeur se trouvant sur son trajet quand elle l'aperçut. ELLE essayait une robe et entra dans une cabine d'essayage. Soraya se précipita dans le magasin et se jeta sur la cabine. Un hurlement retentit de l'intérieur. Une petite dame en sous-vêtements commença à traiter Soraya de tous les noms. Le costaud agent de sécurité la mit dehors en la menaçant de ne plus remettre les pieds la bas. Malgré cette intervention menaçante, elle se promit: Demain je recommence !

Soraya fit son sac un matin et quitta la maison en laissant un papier collé à la porte du frigo. Son père trouva sa femme était effondrée : Soraya est devenue… totalement folle… elle s'imagine des choses horribles… je n'arrive pas à croire qu'elle nous… Elle se mit à pleurer.
_ « Maman, Papa, je vais rejoindre Soumaya… Ma sœur essaye de reprendre contact avec moi. Je sais qu'elle ne s'est pas suicidée, c'est ma sœur jumelle, je la connais plus que vous deux. C'est normal, je ai toujours su que vous n'êtes pas nos parents biologiques. Dès que Souma a été kidnappée vous avez craint la honte et espéré que son violeur la tue mais elle étai restée en vie. Vous l'aviez rejetée et changé de ville pour fuir la réalité et vous l'aviez poussé à se suicider… Adieu ! »
Son père laissa échapper un juron. Mais elle est vraiment cinglée cette fille ! Nous aurions du nous en douter il y a belle lurette…

Viens Sora, viens me rejoindre… Comme une somnambule, Soraya se jeta dans l'eau alors qu'elle ne savait pas nager. Au bout d'une semaine, les flics arrêtèrent les parents de l'adolescente. Ils firent avec eux un saut à la morgue pour reconnaître le corps de leur fille, repêché par un passant qui a retrouvé sur un rocher son sac qui contenait entre autres le carnet où elle avait griffonné le message avant d'arracher la feuille et la coller au frigo. Sur la feuille qui était en dessous, les policiers ont pu reconstituer ce qui était écrit. Ses parents ont beau répété que leur fille était schizophrène, qu'ils étaient ses vrais parents et qu'elle n'avait pas de sœur jumelle. Ils n'avaient pas déclaré la disparition de leur fille, n'avaient pas montré le message aux policiers et n'avaient aucun papier qui prouvait leurs dire. Tout cela devait constituer assez de raisons de les mener en justice.
_ La police a pu mobiliser assez de personnel pour obtenir le livre de famille contenant le certificat de naissance d'une seule fille : Soraya, née dans une clinique à Rabat où Mme Nadia RICHE a accouché d'elle. Aucune Soumaya n'existait dans l'Etat civil des RICHE. Aucune fille de ce nom n'avait été kidnappée et violée à Rabat dans les 5 dernières années…

Une décision à prendre

Il écoutait les deux hommes parler. Ils racontaient leur mission humanitaire là-bas dans ce pays en guerre. Ils parlaient un peu fort, un peu trop vite, comme s'ils devaient témoigner à tout prix, briser le silence qui semblait vouloir tomber sur ce pays lointain que peu de gens finalement savaient placer sur une carte. Il les écoutait attentivement. Depuis longtemps déjà la question de son engagement, de sa capacité à s'engager pour aider d'une manière ou d'une autre des hommes et des femmes dans la peine et la douleur, cette question était devenue obsédante. Il n'était pas sûr de ses motivations. Alors il écoutait attentivement ces deux garçons pour comprendre ce qui les avait amenés à franchir le pas. Il ne voulait pas agir mû par un mouvement romantique assez puéril. Les gens, là-bas, n'avaient pas besoin de héros, ils n'avaient pas besoin d'être embarqués dans des histoires qui ne seraient pas les leurs.

Il écoutait les deux hommes assis à côté de lui dans ce bar un peu bruyant. Il ne les connaissait pas. Seul le hasard les avait placés côte à côte. Il hésitait à les interrompre pour leur poser des questions. Comment pouvait-il imaginer partir pour agir s'il n'osait pas adresser la parole à deux personnes inconnues ?

Là-bas, loin de lui et de ses retenues de timide, c'était la guerre.

Là-bas des enfants étaient séparés de leurs parents, jetés dans le chaos des adultes. Que pouvait-il faire pour essayer de redonner du sens à ces vies ? Cette pensée lui apparut soudain dans toute sa vanité. Comment pouvait-il croire qu'une modeste intervention de sa part pourrait changer durablement les destins de personnes dont il ne savait rien ? S'il réalisait vraiment ce projet un peu fou, il devrait rester lucide. Il n'était qu'un individu mû par le souhait d'apporter son aide à ses semblables pris dans une tourmente qui les dépasse. Il savait ne rien pouvoir changer aux drames qu'ils traversaient. Serait-il seulement capable de supporter cette impuissance inévitable ?

Là-bas, la guerre poursuivait ses ravages, poussant des familles entières sur les chemins, muettes et sans espoir.

Là-bas, une fillette et son frère étaient seuls, perdus, assis dans la poussière. La tête du petit garçon était posée sur les genoux de sa sœur. Il était maintenant devenu trop faible pour continuer leur errance. Elle ne voyait plus de lui que ses yeux cernés d'épuisement, creusés par la faim. Elle aurait voulu pleurer sur lui, lui rendre les larmes de la vie. Elle ne pouvait pas, ses yeux aussi étaient secs, vides. Elle ne résistait plus que par devoir, parce qu'elle était l'aînée, pour ne pas le laisser seul avec ses mauvais rêves, pour lui dire jusqu'au bout qu'elle l'aimait.

Un des deux hommes s'était tu subitement. Il avait laissé sa dernière phrase en suspens : « Cette fois-là, je n'ai pas pu… ». Son ami le regardait, il hochait la tête. Il comprenait. Ces deux-là partageaient une émotion qu'il ne pouvait pas atteindre. Ils étaient liés par une même expérience et les mots, soudain, semblaient inutiles, ou pire, impuissants.

Le silence durait par-dessus le brouhaha alentour.

S'engager pour les autres, il y pensait depuis longtemps déjà. Il avait été éduqué dans le respect de certaines valeurs et le partage, l'entraide, la solidarité constituaient à ses yeux la source à laquelle puiser sans fin.

A côté de lui, la conversation avait repris. Chacun parlait maintenant de sa vie ici. L'un des deux venait d'être père. Il l'avait appris quand il était encore là-bas. Il racontait que sur le coup il n'avait pas vraiment compris. Il n'avait en tête que des images d'enfants trop maigres, dont la tristesse sans issue vrillait ses souvenirs. Il n'avait pas été certain d'être capable de prendre dans ses bras son enfant nouvellement venu au monde sans projeter sur lui des images de douleur. Et puis son enfant était né. Il l'avait porté contre lui, il avait regardé sa petite figure qui tenait toute entière dans sa paume et il s'était senti soudain très fort. Il ne savait pas expliquer ce sentiment irrationnel, comment devant tant de fragilité, il pouvait avoir la certitude qu'il serait toujours là pour protéger son enfant.

Maintenant ils riaient. Ils avaient oublié pendant quelques instants ce pays en guerre où les enfants mourraient. Il sentait confusément que là résidait une partie de leur force. Ils ne pouvaient supporter la douleur des autres que parce que leur propre vie avait du sens, elle était solidement amarrée autour d'un socle fait de l'amour qu'ils recevaient et de l'amour qu'ils donnaient, des rêves de bonheur qu'ils partageaient avec les leurs.

Saurait-il supporter l'indicible malheur des autres ? Il n'était sûr de rien, pourtant tout au fond de lui, il savait qu'il ne devait pas fuir devant cette incertitude. Au contraire, il devait l'affronter et cesser de rêver sa vie pour la vivre enfin.

L'un des deux hommes était parti et avait laissé son compagnon seul à sa table. C'était le jeune père, un jour ébloui par la certitude qu'il serait toujours présent pour son enfant. Sans réfléchir, il lui posa la question qui l'habitait tout entier depuis des jours maintenant : « Pourquoi avez-vous choisi de partir ? Je veux dire… Excusez-moi, j'ai un peu écouté votre conversation et je voudrais juste comprendre. C'est important pour moi, peut-être même essentiel, je vais peut-être prendre une décision qui va engager les prochains mois de ma vie. Enfin, je ne voudrais pas avoir l'air d'un idéaliste trop sensible, je ne veux pas, je veux juste comprendre… ».

Là-bas, la folie jette les enfants sur les routes, sépare les familles, tue sans distinction de sexe, d'âge, de religion.

« Je suis médecin. Je suis parti parce que soigner, apporter le réconfort est le sens de ma vie. Je pouvais aider. Mais j'ai rencontré des personnes qui ont apporté autant et même plus que moi, ils n'étaient pas médecins, mais ils étaient présents, ils ont agi à la mesure de leurs moyens, ils ont transporté des médicaments, des vivres, des vêtements, ils ont aidé des personnes dans la détresse avec des gestes simples, des mots simples, ils ont été capables de mobiliser toutes les énergies. Là-bas personne n'est au-dessus des autres, là-bas moins qu'ailleurs… On est tous égaux, vous savez. Vous prenez des coups, certaines images restent gravées en moi pour l'éternité… Je sais qu'elles m'accompagneront toute ma vie, mais ce n'est rien à côté de ce que vivent ces personnes, là-bas. Personne ne peut s'approprier leur souffrance. Ne vous demandez pas si vous êtes capables de soutenir cette misère. Demandez-vous en revanche ce que vous êtes capable de faire pour eux. Si vous avez la réponse, alors… faites ce que vous pensez devoir faire. »

Il était seul maintenant. Il avait une décision à prendre.

Une méprise

Armand se rendit vite compte que toute résistance serait inutile, Alors, il décida de se constituer prisonnier. Il sortit de sa maison, les bras en l'air, et se dirigea vers ceux qui au moyen d'un mégaphone l'avaient sommé de se rendre. Désormais, tout lui était égal. L'essentiel était qu'il fît bonne figure dans la situation peu reluisante où il se trouvait. Grâce à l'intervention d'un gradé, il ne fut pas molesté, juste un peu rudoyé. Il se dit qu'il devait absolument mobiliser toutes ses forces pour se tirer au mieux de la mauvaise passe dans laquelle il se trouvait. On le conduisit à la mairie et on le fit entrer dans une salle dans laquelle se trouvait beaucoup de monde. On apporta une chaise et on l'assit devant tous ces gens qui le regardaient avec un air hostile. Pendant de longues minutes, rien ne se produisit. Puis un mouvement se fit dans l'assemblée et un homme entra. Toutes les personnes présentes se levèrent. Armand se demanda s'il devait en faire autant. Il ne se posa pas longtemps cette question car un garde, par un grand coup de pied donné dans sa chaise, lui fit comprendre ce qu'il devait faire.
_ Qui était l'homme qui venait d'entrer ? Armand n'en avait aucune idée. Non plus que de la raison pour laquelle au petit matin, on avait cerné sa maison et on lui avait l'ordre d'en sortir. Ah ! Il aurait donné cher pour avoir à ses côtés quelqu'un avec qui il aurait pu partager les impressions qu'il éprouvait en ce moment.
_ Le nouvel arrivant fit signe aux gens de s'asseoir puis prit la parole :  » Mes chers amis, commença-t-il, l'individu que vous voyez là, faisant fi des interdictions qui ont été décidées récemment par notre vénéré chef, compose des vers. Oui : il écrit des poèmes. » A ces mots, tous les gens se mirent à pousser des huées et à siffler. « Vous avez raison de manifester votre colère, continua l'orateur. Ecrire des poèmes implique que l'on rêve. Or, dans la situation que connaît actuellement notre pays, rêver est une mauvaise action. En toute saison, un romantique est un être inutile ; dans les circonstances présentes, il est de plus un être dangereux. C'est quelqu'un qui n'a pas le sens du bien commun. Je vous remercie vivement d'être venus nombreux assister à l'interrogatoire que je vais faire subir à cet individu et suis très sensible à l'intérêt que vous portez à l'action que nous menons en faveur du redressement national. »
_ Puis il se tourna vers Armand et lui dit : « Armand Doline, reconnaissez-vous qu'au mépris de la loi vous pratiquez une activité poétique ? Ne niez pas : des témoins vous ont vus griffonner quelque chose sur un banc du jardin public puis vous ont entendu dire à haute voix des phrases rimant entre elles  »
_ Entendant cela, Armand se mit à rire. « Quand il m'arrive de douter de l'efficacité de l'action politique, dit-il, je reviens aux sources et je me remémore les propos de l'homme de grande valeur qui est à la tête de notre pays. Ce que des témoins ont entendu ce sont des phrases dont il est l'auteur Est-ce ma faute si « patrie très chère » rime avec « Karcher » et « grandeur de la nation » avec « Casse-toi pov'con » ?

La ballade de Maryvonne

Elle a enfilé deux gilets de laine l'un par-dessus l'autre, noué un vieux foulard de laine autour du cou et ceinturé sa gabardine beige. Elle attrape son sac. Elle est prête. Elle ouvre la porte de son petit deux pièces, allume le couloir aveugle et introduit en tremblant un peu la clé dans la serrure.
Elle commence à descendre les 148 marches des 7 étages de l'escalier de bois, se cramponnant à la rampe de fer gris. Ses genoux tremblent un peu. Ses talons résonnent. Petit à petit elle sent monter la fraîcheur du dehors. Enfin – que c'est long aussi de descendre ! – elle touche terre et pousse la vieille porte qui donne sur le hall de l'ascenseur, le bel ascenseur grillagé qui ne dessert pas les chambres de bonnes.

Dehors il fait soleil. Le vent encore tiède d'octobre soulève en tourbillons les premières brassées de feuilles roussies apportées ici directement de l'avenue de l'Observatoire par la rue des Chartreux. À cette heure du milieu de l'après-midi, il n'y a pas grand monde rue d'Assas.
Tant mieux, elle se sent toujours un peu décalée face aux jeunes femmes qui se toisent du regard devant l'École Alsacienne. Si elle n'a pas le même sens des valeurs que la plupart des gens du quartier, elle pense faire bonne figure, au moins parmi les vieilles. Toujours propre, bien coiffée, bien chaussée, modestement bien sûr. Elle espérait trouver un autre logement avant sa retraite. Mais les loyers, si chers, les petits logements, si rares, le jardin du Luxembourg qu'elle aime tant, autant de raisons de rester là. Grimper les étages devient de plus en plus pénible et elle calcule ses déplacements pour n'avoir à monter qu'une seule fois par jour. Elle sait aussi qu'elle aura du mal à quitter sa vue sur les toits de zinc, le dôme du Val de Grâce, les briques rouges de l'école d'archéologie. Mais elle rêve qu'on leur installe un ascenseur, sans miroir biseauté, sans porte à double battant en fer forgé.

Aujourd'hui, ça lui est égal d'habiter un quartier qui ne lui ressemble pas. Elle trottine vers le Jardin des Explorateurs. Il lui plaît ce nom ! Le léger craquement du perré sous les pieds croustille comme des miettes de pain dur sous des semelles dures. Et les feuilles oranges virevoltent dans l'éclat doré de l'après-midi. Sa petite idée derrière la tête, elle décide de traverser le Luxembourg et de descendre le boulevard Saint-Michel jusqu'à la Seine.

Ce parcours constitue une de ses ballades préférées. Elle aime regarder les boutiques à la mode, flâner au Monoprix, s'arrêter chez Gibert. Elle n'achète que des poches d'occasion à 2 euros maximum. Un petit crochet du côté droit du Boul'Mich comme elle l'appelle encore, pour les chaussures spéciales pieds sensibles, rien que pour voir. Elle entre ensuite dans une boulangerie : juste un petit gâteau, un éclair au chocolat s'il vous plaît ! Oh ! et puis, mettez aussi un financier. Merci beaucoup ! Elle ressort et entre aussitôt au Starbuck coffee. Elle n'a pas bien compris le concept (faut-il s'asseoir d'abord et faire la queue ensuite ?), mais l'essentiel est de pouvoir repartir avec un grand pot en carton de café tout chaud. Voilà. Vite, il ne faut pas que ça refroidisse. Elle accélère le mouvement vers la fontaine Saint-Michel. Des touristes japonais essaient de se donner l'air frenchy romantique en se faisant prendre en photo devant l'archange. Raté ! se dit Maryvonne…

Et comme si cela était une habitude, elle traverse le quai et prend l'escalier qui descend sur les berges de la Seine. Elle prend à droite, tend l'oreille . Pas de musique, rien que le bruit du fleuve et des voitures. Elle rejoint l'arcade où il passe tous ses après-midis, et parfois ses nuits aussi. Les cartons sont visibles de loin, sa chaise en osier défoncée, son vieux duvet violet en boule, mais personne alentour. Elle n'entend pas le violon. Elle se rapproche. Un corps se mobilise sous l'amas de vieilles vestes qu'elle reconnait.
_ Elle appelle doucement :
_ – Monsieur Patrick ?
_ La tête hagarde d'un vieil ivrogne barbu émerge en grognant.
_ – Vous lui voulez quoi à vot' Patrick ?
_ Elle se recule, effrayée.
_ – Qui êtes-vous ? Il est…où, le monsieur qui est là d'habitude…? ose-t'elle timidement.
_ Le vieux détourne la tête et crache par terre. Maryvonne insiste :
_ – Ce sont… ses affaires, là ! Elle montre les frusques sur les cartons sales.
_ – Sûrement pas ! Dites donc, z-êtes de la police ou quoi ?
_ – Mais, non ! Je le connais un peu, c'est tout, vaguement. Il est même pas d'ma famille…pour tout dire…
_ – Z'êtes sûre ?
_ – Oui ! Il lui est arrivé quelque chose ?
_ Assis, le vieux la regarde de travers, l'air mauvais. Il a les yeux sales, et les mains noires aussi.
_ – Ça dépend…
_ – Mais enfin, qu'est-ce que ça veut dire ?
_ – T'es forcément une source d'emmerdes, toi, avec tes airs de « sainte-n'y-touche » ! dit-il brusquement plus fort.
_ – Ah ! J'vous permets pas !
_ Il ricane. Elle se ressaisit.
_ – Je viens juste partager un p'tit gâteau avec lui de temps en temps.
_ Elle lui montre le sachet de la boulangerie et celui du Starbuck Coffee.
_ – Fais voir ?
_ Maryvonne plaque ses gâteaux contre son ventre
_ -Dites moi d'abord où il est !
_ Le vieil homme se lève d'un bond, et avant qu'elle ne comprenne quoi que ce soit, lui arrache les sacs en papier des mains. Elle recule en poussant un cri.
_ -Ah Ah Ah !!! (rire lugubre) C'est qu'il est encore chaud le café du Patrick ! Merci ma p'tite dame.

D'une voix lasse, elle insiste :
_ -Prenez si vous voulez après tout, mais dites-moi où je peux le trouver ?
_ -Va te faire foutre connasse, il est là ton amant puant ! répond le clochard en déchirant l'éclair au chocolat de ses dents noires.
_ La bouche pleine, du chocolat dégoulinant sur le menton, il pointe son index vers le fleuve.
_ -Oh mon Dieu !
_ Une main devant la bouche, elle pâlit, manque de perdre l'équilibre.
_ -Mais non pouffiasse, de l'aut côté ! l'est à l'Hôtel Dieu ton mari !
_ -Il est…malade ?
_ -Ben qu'ess ce t'imagines ?
_ -C'est … c'est grave ?

Grognements : quelque chose de cardiaque, les pompiers… péniblement exprimé entre deux goulées de café. Elle voudrait en savoir plus mais ce SDF lui fait peur et la dégoûte aussi.
_ -Bon, et bien merci quand même…
_ Elle baisse la tête, se retourne et s'en va.
_ -Eh ! Eh ! M'dame !
_ Il lève le bras avec le gobelet retourné. Sourire édenté qui braille :
_ -Merci pour l'intervention : tu reviens quand tu veux pour la livraison à domicile !

Elle sourit faiblement. Elle peine pour remonter les marches. Elle sait déjà qu'elle n'ira pas à L'Hôtel Dieu. Trop gênant. Patrick G était son patron. Rencontre possible sous ces arcades, impossible dans un lieu public, aseptisé. Elle ne peut pas dire pourquoi.

Peut-être que l'abandon et l'errance ne se partagent dignement que dans l'intimité des ponts, ou celle des chambres de bonnes ? Il y a bien longtemps qu'il ne grimpe plus l'escalier en colimaçon. Maryvonne, femme de ménage à la retraite, amante déchue d'un homme « tombé dans le ruisseau », princesse abandonnée au sommet de la tour des bonnes, rentre chez elle. Les sept étages sont terribles.

La petite fille sous un arbre

Le plus beau jour de ma vie.
_ C'est aujourd'hui.
_ Ce matin, il y a quelques instants, je viens d'en prendre conscience.
_ Nul besoin d'intervention extérieure. Juste moi et moi. Une idée à mobiliser. Un déclic.
_ Et quand vous comprendrez que je vais peut-être vivre 300 ou 400 ans, vous mesurerez encore mieux le bonheur qui est le mien. Ici et maintenant.
_ Le plus beau jour de ma vie. Rendez-vous compte ?!
_ Comme une lumière qu'on allume dans le noir.
_ Une révélation. Un projecteur soleil inondant pour la première fois une vallée triste.
_ Vous allez me trouver un peu fleur bleue, trop sensible ou trop romantique…
_ Mais c'est comme cela. Je sais désormais ce qui est essentiel à ma vie :
_ La fidélité à mes racines.
_ Désormais cette valeur va constituer le sens de ma vie.

Mais il faut que je vous explique comment cela m'est arrivé.
_ En tombant amoureux …de la Tour Eiffel !
_ Je n'ai que 12 ans et je réside à 15 kilomètres au sud de Paris. Avec ma famille je demeure sur le flanc nord d'une petite colline.
Paris, au loin, est notre paysage. Source inépuisable de rêveries et de désirs.
_ Figure tutélaire intimidante.
_ La Tour Eiffel, je l'ai toujours vue depuis que je suis tout petit.
_ Le soir tout particulièrement, lorsqu'elle fait tourner son faisceau bleuté. Œil de cyclope voyeur et entêté, ou comédien d'un théâtre rive gauche, imitant un phare destiné à prévenir d'improbables paquebots à l'approche de l'Ile de France.
_ J'étais envieux. Les peupliers noirs d'Italie s'élèvent fièrement vers le ciel.
_ Purs fuseaux élégants.
_ Ils dominent les quelques bois qui forment mon environnement.
_ Par vents mauvais ils se courbent sans crainte et avec grâce. Je les sens infaillibles et forts à toute épreuve.
_ Moi, je suis ébouriffé à la moindre brise. Je crains les orages et le gel. Je me sens empli de fadeur. Personne n'interrompt sa promenade sous ma frondaison. Nul regard pour mes plus hautes branches. Mon écorce est gris blanchâtre et se crevasse déjà malgré mon jeune âge.
_ Tandis que l'écorce des peupliers d'Italie, elle, vire au noirâtre, tel le beau bois d'ébène.
_ Mais le plus grand, le plus droit, le plus équilibré des peupliers d'Italie voisins ne pourront rivaliser avec la jolie dame brune.
_ L'été : Joyeux perchoir à touristes.
_ L'hiver : Vedette des sapins de noël.
_ Du haut de ses 120 ans, elle reste svelte et rien ne semble pouvoir inquiéter son éternelle élégance de jeune fille.
_ La reine des arbres en somme.

De la famille des angiospermes dicotylédones, je ne suis qu'un feuillu commun.
_ Une essence de pleine lumière, certes.
_ Mais je n'ai pas la noblesse du chêne ni la sensibilité du frêne et pas non plus la fantaisie du charme qui a la faculté de jouer à la charmille !
La Tour Eiffel me fait rêver. Elle est mon modèle.
_ Je veux moi-même devenir Tour Eiffel. Etre son égal.
_ Je ferai la pige à tous les grands peupliers fuseaux. Je viendrai me planter au milieu d'eux et ils me feront des courbettes sous mes quatre piliers troncs. Ils seront tels des esclaves, qui agitent langoureusement des éventails pour mon seul confort.

Mais comment faire ?
_ Jusqu'à l'âge de 11 ans, je croyais qu'un arbre était destiné à rester immobile, fixé à vie à un lieu. Je pensais que la terre enserrant mes racines ne pouvait pas lâcher prise.
_ Jusqu'au jour où…
_ Où mon grand-oncle, un vieux peuplier blanc un peu tordu de 240 ans m'a expliqué le « tunnel secret des arbres de la nuit« .
_ « Dès que le noir de la nuit recouvre nos forêts, sache que s'ouvre un tunnel secret qui permet à nous autres, les arbres, de voyager où nous le souhaitons.
_ Tu dois savoir que pour pénétrer dans ce tunnel, il te faut étirer toutes tes racines simultanément et les tendre dans la même direction : vers le centre de la terre, à l'aplomb de ton propre tronc. Tu essaieras lorsque tu auras 12 ans. Avant, tu seras trop jeune. Tes radicelles seront trop courtes et trop fragiles. »
_ C'est ainsi qu'un soir de Mai, après plusieurs tentatives, je pus faire mon entrée dans « le tunnel secret des arbres de la nuit« , un monde nouveau.
Et bien entendu, mon premier voyage n'avait qu'un but : Aller à la rencontre de la Tour Eiffel !
_ Lui parler. Admirer la générosité de sa frondaison. La force de ses racines et découvrir la vie qui accompagne la vigueur de son aubier. L'énergie luxuriante d'une créature végétale magnifique. Caresser son écorce chaude !
_ Le voyage fut plus difficile que je ne l'imaginais. Il fallait contourner des rochers monstrueux, éviter les enchevêtrements des racines de conifères sauvages, creuser des passes sous les cours d'eau et déjouer les entourloupes des vilaines et grandes saperdes, ennemies terribles de tous les peupliers !
_ Sans parler des chantiers de taupes qui contraignent à de grands détours.

_ Ma déception fut immédiate et brusque lorsque je suis arrivé à l'emplacement exact de la tour Eiffel. Je n'étais qu'à 5 mètres sous la surface et… rien !
_ Je l'appelais pour lui parler. Elle restait muette.
_ Aucune racine ! Des dés de béton armé… des égouts nauséabonds. Des rats sournois et sans scrupule.
_ Aucun ver blanc, aucun collembole pour nettoyer et aérer son humus.
_ Quant à sa partie aérienne…à pleurer !
_ En guise de branchage, des tiges métalliques ! Aucune feuille, aucune respiration, une couleur unique et terne.
_ Pour tout houppier, un campanile perché tel un inquiétant nid d'aigle, vide de chlorophylle et vide de tout !
_ Une triste farce.
_ Faite de vis et de rouille.
_ Le contraire de la vie.
_ Voilà ce qu'était en fait la Tour Eiffel qui avait tant nourri mes rêves et mes espoirs.
_ Avant l'aube, j'ai regagné ma petite forêt par le « le tunnel secret des arbres de la nuit« .
_ Non sans rencontrer de nouvelles embûches et de nouvelles déceptions de la vie, qui quelquefois scintille de promesses dorées mais superficielles.
La matinée qui suivit fut simple et joyeuse. Je renaissais. Chacune de mes racines et radicelles se dilataient gaiement pour accueillir les nutriments. Le soleil se faisait complice pour aider les récents rameaux blancs à grandir et les jeunes pousses cotonneuses à s'ouvrir.
_ Moi, qui auparavant avait honte de la couleur verte foncée de mes feuilles, ce matin-là je les trouvais très belles.
_ Une petite fille se promenait avec son grand-père juste sous mes branches : « Regarde papy… cet arbre, ses feuilles, avec le vent et le soleil…on dirait des lumières qui font de la musique ! »
_ Le papy : « Ses feuilles sont joliment vernies. Elles savent partager le mouvement de la vie. Elles scintillent et bruissent. C'est un très beau peuplier blanc !
_ Des peupliers blancs, il n'y en a pas deux identiques…ils ont une beauté singulière…Ils peuvent vivre jusqu'à 400 ans !
_ Ce n'est pas comme ces peupliers noirs en forme de fuseaux, que tu vois là-bas…Ils se ressemblent tous…
_ Ils ne servent qu'à faire des allumettes… »
_ « Papy ! Je ne te l'ai pas dit, mais tu sais, hier…dans l'ascenseur au troisième étage de la Tour Eiffel…j'avais beaucoup, beaucoup peur !
Mais quand je suis avec toi dans les bois…C'est comme… le plus beau jour de ma vie ! ».

La source du bonheur

Amenée par l'inconscience et l'égoïsme des hommes, la décrépitude du monde approchait.
_ En ce milieu du troisième millénaire, la Terre subissait d'effroyables transformations pourtant annoncées depuis longtemps par des observateurs lucides. Sous l'effet du réchauffement climatique, la calotte glaciaire avait presque totalement fondu et la montée des eaux avait fait disparaître de nombreux îlots du Pacifique. Dans le même temps, les déserts s'étendaient; tout le nord de l'Afrique disparaissait peu à peu sous le sable. Chaque jour, des hordes de gens affamés se mettaient en marche vers le nord et tentaient de franchir les Pyrénées. C'est ainsi qu'Adnan avait quitté son Maroc natal et la palmeraie de Tinerhir où il vivait heureux jusque là. Partir pour ne pas mourir.
_ La nécessité l'avait contraint à suivre ce grand mouvement de migration. Il rêvait d'un monde meilleur, d'un monde juste où les plus riches partageraient avec lui, le plus pauvre. Et cet Eden se situait au nord. Voilà des semaines qu'il marchait. La faim le torturait. Un jour, il entra dans un verger mais comme il allait cueillir un abricot, un fusil surgit sous son nez, au bout du fusil il y avait un homme au regard menaçant. – Tire-toi, ou je te troue la peau!
_ Un peu plus loin peut-être, il aurait plus de chance. Il ne s'intégrait pas aux groupes de migrants dans lesquels régnait la violence : on se battait pour un morceau de pain ! La misère rend quelquefois les hommes mauvais. Il marchait dans la fraîcheur de la nuit pour passer inaperçu. Ombre furtive, il se glissait dans une étable, buvait le lait au pis d'une vache ou volait des œufs dans un poulailler. Mais il fallait être prudent. Une fois, en plongeant sa main dans un nid, il avait dérangé un volatile irascible. Il portait encore la marque de son bec sur la main et ses gloussements furieux avaient bien failli le faire prendre. Il arriva en France dans la lumière éclatante du mois de juin. Autrefois, on disait ce pays accueillant. Oui, mais c'était autrefois ! Les gens qui croisaient Adnan le toisaient avec mépris. Il faut dire que la vie était difficile pour tous. La terre était devenue aride. La Garonne, réduite à un filet d'eau, serpentait entre des étendues caillouteuses ; elle ne faisait plus chanter Toulouse. Adnan traversa la ville sans s'arrêter, poussé par son instinct. Un après-midi torride, il s'écroula sous un châtaignier près d'Aubenas. Epuisé, il s'endormit, insensible au chant des cigales maintenant remontées jusqu'en Auvergne. Il fit un cauchemar peuplé de figures hostiles. La sensation d'une langue humide et douce sur son visage le réveilla. Un chien, un border collie frétillant, lui témoignait de l'affection. Son maître s'approchait de la démarche lente et assurée du paysan. Le regard qu'il posa sur Adnan n'était pas chargé de haine. Enfin quelqu'un qui le considérait comme un égal et lui adressait la parole !
_ – Mon garçon, te voilà dans un triste état à ce que je vois. Je t'invite à souper. Suis moi. Tu comprends ce que je te dis ? rajouta-t-il devant l'air ahuri du jeune homme.
_ Adnan acquiesça d'un signe de tête. Dans la maison d'hôtes qu'il tenait à l'entrée des gorges du Todra, il avait été en contact avec de nombreux touristes français et avait fini par apprendre leur langue.
_ – Je m'appelle Jean. Et toi?
_ – Moi, c'est Adnan.
_ Les présentations faites, ils se mirent en marche vers la ferme de Jean.
_ – Tu verras, je cultive mes champs en respectant la terre, sans pesticides. Ma production n'est pas très importante mais je n'empoisonne personne. Je suis un adepte de Pierre Rabhi. Il s'était installé en Ardèche en 1963. Cet homme a donné du sens à mon travail. Mais nous voilà arrivés. Irène, on a un invité !
_ Irène sortit de sa cuisine et marqua un temps d'arrêt en voyant ce garçon sale et dépenaillé, mais elle rajouta un couvert. _ Sans un mot, la solitude l'ayant rendu taciturne, Adnan engloutit son repas.
_ – Je crois que notre hôte est bien fatigué, dit Jean. Cette nuit, il couchera dans l'appentis, à côté de la cuisine. Qu'est-ce que tu en dis Adnan ?
_ – Vous êtes très bons pour moi. Je vous remercie.
_ La situation lui paraissait improbable, presque irréelle, mais autant accueillir la chance quand elle se présentait. Le lendemain, il était encore très tôt lorsque Adnan entendit bouger dans la cuisine. Quand il ouvrit la porte, Jean l'accueillit chaleureusement.
_ – Viens manger et écoute-moi. Nous avons une proposition à te faire. Voilà, je vais être direct. Nous sommes vieux maintenant. Paul, notre fils, est médecin à Metz, Léa, notre fille, travaille pour Oxfam. J'apprécie son engagement dans la lutte contre la pauvreté et les injustices mais il mobilise tout son temps. En bref, nous avons besoin d'une paire de bras. Nous sommes prêts à te prendre à l'essai pendant un mois, logé, nourri et tu toucheras un salaire. L'arrangement nous paraît convenable, pour toi comme pour nous. La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais nous pouvons en prendre notre part ! Si tu es d'accord, tu peux commencer aujourd'hui.
_ – Bien sûr que je suis d'accord ! Et même j'ai l'impression que tout ça est trop beau pour être vrai !

Dans les champs, le travail était dur sous le soleil ardent, mais gratifiant. Adnan aimait particulièrement s'occuper des abeilles : elles lui rappelaient son pays, au Maroc il avait des ruches. Jean et Irène lui transmettaient leurs valeurs essentielles : coopération et solidarité. Et si c'était la source du bonheur ? Ils espéraient qu'il accepterait de rester après son mois d'essai. Ce garçon leur plaisait de plus en plus. Ils le trouvaient dur à la peine mais aussi sensible et romantique. Ils s'amusaient quelquefois de cet aspect de son caractère. Maintenant, Adnan travaillait de façon autonome et l'intervention de Jean était de moins en moins nécessaire ce qui constituait une victoire. Jean avait accordé sa confiance et ne le regrettait pas. Comme Einstein, il pensait que «Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent et refusent d'intervenir.»
_ La fin du mois de juillet approchait. Adnan et Jean s'affairaient dans le magasin de la ferme où ils vendaient des fruits, des légumes et du miel. Adnan terminait une pyramide de pêches jaunes quand il entendit Jean s'exclamer joyeusement:
_ – Léa? Ma petite fille! On ne t'attendait que la semaine prochaine !
_ – Ma mission s'est terminée plus tôt que prévu. J'ai trois semaines de vacances!
_ Elle embrassa son père et se tourna vers Adnan, figé derrière son tas de pêches.
_ Il la regarda, elle lui sourit et à cet instant il sut qu'il resterait.
_ Au fond, le monde n'était peut-être pas complètement perdu!

Le monde réel

_ – C'est un sensible, lâcha Julie.
_ – Je reste insensible, répliqua Maxime.
_ – Dis-moi que tu joues un rôle, que tu ne penses rien de ce que tu dis.
_ – J'aimerais bien, Julie, mais pour moi toute cette agitation n'a aucun sens. Chacun prend la parole après l'autre et se rêve en pourfendeur de l'injustice… avant de passer le micro à son voisin et de s'en retourner, le soir venu, à son canapé et sa télévision.
_ – Tout le monde n'est pas aussi égoïste que tu essaies de le faire croire, Maxime. Je suis sûre que toi-même, du fond de ta bulle nihilisto-romantique, tu arriverais à être, au moins une fois dans ta vie de commentateur désabusé, enthousiasmé si tu te mobilisais pour la justice et l'égalité ! lança Julie, avec ce ton euphorique qui ne l'a pas quittée depuis que Tancrède a émis, tout à l'heure, l'idée d'une intervention en faveur de la population libanaise récemment bombardée.
_ – Tout ça m’est égal, soupira Maxime. Je me demande si tout ce mouvement occidental en faveur de causes ensoleillées n'est pas une espèce d'ersatz de feu la colonisation ou l'évangélisation d'autrefois.
_ – Comment peux-tu dire ça ?
_ – Alors ! On débat ? demanda Tancrède qui venait d'arriver à leur hauteur.
_ – Oui ! S'exclama Julie, un brin énervée. Il m'en met plein la figure parce que je suis d'accord avec ton idée de partir aider les Libanais au lieu de se lamenter sur leur sort en regardant défiler les diapos de Marla.
_ – Ah oui ? Mais comment peut-on être contre cela ? s'étonna Tancrède.
_ – Tout ce que je dis, c'est que votre engagement m'a l'air malsain. Je n'aime pas trop ces idées néo-paternalistes selon lesquelles on devrait aider les populations d'Afrique ou d'Orient.
_ – Hum. Je vois, répondit Tancrède. Tu penses qu'aider son prochain c'est l'infantiliser ?
_ – « Aider son prochain »… soupira Maxime. Tu parles comme un curé…
_ – Maxime, sois honnête avec toi-même et n'élude pas mes questions avec tes répliques de mec blasé. Réponds à ma question. Si jamais tu tombais, enchaîna Tancrède, et que je te tendais la main pour t'aider à te relever, l'accepterais-tu ?
_ – Oui, lâcha Maxime, le regard perdu dans l'horizon.
_ – Tu vois, dit Tancrède, tes postures sont peut-être intellectuellement confortables, mais elles évacuent toujours l'essentiel. Et l'essentiel, c'est d'aider ceux qui en ont besoin, quand ils en ont besoin.
_ – C'est une façon de voir les choses, concéda Maxime qui ne voulait toutefois rien admettre de plus.
_ – Ah ! Enfin tu t'ouvres un peu ! s'exclama Julie, un tantinet ironique.
_ – Bof… Quel intérêt ?
_ – Tu n'es pas seul au monde, Maxime ! rétorqua Julie.
_ – N'as-tu donc rien à partager ? renchérit Tancrède.
_ – Hé oh ! Ca suffit l'interrogatoire ! lança Maxime.
_ – Tout ce que nous voulons, c'est user de notre position relativement privilégiée pour une cause juste, plutôt que d'en profiter pour jouir stérilement de la vie.
_ – J'ai l'impression d'entendre un mormon…
_ – Hé bien dis-nous ! Quelles sont tes valeurs, toi qui critiques les nôtres ?
_ – Je n'en ai aucune idée, répondit Maxime.
_ – L'important, expliqua Tancrède sous le regard fasciné de Julie, c'est de revenir à la source de ce que nous sommes. Nous sommes des humains, sur une planète peuplée d'humains. C'est la seule chose qui compte.
Julie comprit grâce à cette remarque une chose qu'elle n'avait jamais réussi à formuler auparavant : finalement, ce qui compte, c'est que chaque humain se comporte avec humanité envers les autres humains. Julie trouverait ça splendide. Simple, mais splendide.
_ « Balivernes et mièvrerie », aurait certainement répondu Maxime. Alors Julie garde sa réflexion pour elle.
_ – Ce que je te propose, dit Tancrède à Maxime, c'est de prendre part à notre expédition pour le Liban. Quand tu auras fait cela avec nous, tu auras un peu plus de légitimité, et peut-être d'arguments, pour critiquer nos projets et les équipes que nous nous échinons à constituer.
_ Maxime n'eût d'autre choix, sauf à passer pour un couard, que d'accepter la proposition.

Sept semaines plus tard, Tancrède, Maxime et Julie débarquent au sud-Liban. Entre les flots de réfugiés et le bruit des détonations, Tancrède et Julie sont à la fois abasourdis et extrêmement motivés à l'idée de participer au soulagement de la population locale. Maxime, lui, découvre effaré un monde auquel il n'avait jusque-là jamais été confronté. Le monde réel.

Le pays magique

C'était un pays étrange. Un pays aux couleurs argentées. Un pays où le temps semblait s'arrêter. Un pays où, si on le souhaitait, tout pouvait devenir réel.
_ Timothée se trouvait là. Assis sur un rocher constitué de glace, il n'avait cependant pas froid.
_ Le décor figé autour de lui n'avait rien d'effrayant. Il était au contraire merveilleux à ses yeux. Oui, seulement à ses yeux. Cet univers si étrange n'apparaissait au regard d'un enfant que selon son propre désir. Il pouvait se métamorphoser en un endroit dur, froid, glacial, dénué de vie, ou en un lieu féerique, fantastique, utopique, en un lieu aimé. C'était en réalité, un pays magique qui n'avait pas son égal.
_ Timothée savait qu'il n'était pas là pour satisfaire un simple hasard. Il était certain, depuis le moment où il s'était endormi, qu'il ne se réveillerait jamais plus comme avant, qu'il ne reverrait jamais plus tout ce qui avait de la valeur à ses yeux et tout ce dont auquel il était habitué. Curieusement, il n'avait pas peur. Son esprit n'accueillait aucune crainte. C'était comme si une voix intérieure lui soufflait de ne pas être effrayé. Mais la chose qui semblait la plus importante pour Timothée, était le simple fait de savoir qu'il ne rêvait pas. Il ne s'agissait pas de croire mais de savoir, c'était l'essentiel. C'était une certitude.
_ Les savants, ces grands hommes ignorants, auraient pu de nos jours de leur langage pédant, qualifier cet endroit de « Monde Parallèle ». Ceci aurait été une grossière erreur car c'était un monde réel, un monde sur Terre, mais un monde invisible aux yeux des êtres vivants. Il n'y avait rarement que quelques personnes, toujours des enfants, qui réussissaient à pénétrer par leurs rêves évadés dans ce pays « imaginaire » qui faisait pourtant, partie de la réalité. Du haut de ses douze ans, Timothée trouvait les autres enfants bien trop ennuyants à son goût. C'est alors qu'une nuit il fit le souhait, sans en prendre réellement conscience, de vivre dans un monde où l'époque de l'enfance, si éphémère qu'elle soit, n'existait pas. Timothée voulait vivre dans le monde des adultes. C'est ainsi que, par une belle matinée d'hiver, il se retrouva là où ses rêves l'avaient porté, là où son subconscient s'était envolé, vers le pays magique.

Milles questions se posaient dans sa tête. Ses pensées étaient toutes embrouillées. Il savait qu'il ne rêvait pas et que sa présence ici n'était pas liée au hasard, mais il éprouva le besoin, la réelle nécessité de se frotter les yeux puis de les rouvrir, et cela plusieurs fois de suite. Non pas qu'il eut douté une seule seconde que cet impressionnant décor n'était qu'illusion. C'était juste une sorte de réaction naturelle.
_ Comment était-t-il arrivé ici ? Pourquoi ? Dans quel but ? Timothée connaissait déjà la réponse à ces questions. Excepté la dernière qui demeurait un mystère. Un mystère à la fois effrayant et excitant. Bien que ses réponses ne fussent pas encore réellement précises, le petit bonhomme mobilisait déjà son énergie pour établir un lien entre ses idées : il conclut qu'il était là car il l'avait plus ou moins souhaité, qu'il était là grâce à ses rêves. Mais était-il seulement là avec son âme, son enveloppe charnelle restée gentiment couchée dans le petit lit de la maison de maman à Londres ? Ou bien était-il là en chair et en os ? Âme, esprit et corps réunis ? Il avait encore des doutes à ce sujet là. Bien sûr Timothée savait que ses parents allaient lui manquer, ainsi que sa maison, son chat et sa vie quotidienne. Cependant, se disait-il, qu'un peu de changement lui ferait le plus grand bien.
_ Timothée décida alors de s'en aller explorer ce nouveau pays si singulier. Tous ses sens étaient en alerte, son cœur battait à tout rompre et ses mains moites essuyaient machinalement les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Quelques instants seulement s'étaient écoulés depuis que Timothée était arrivé dans le pays magique mais il avait déjà acquis une certaine maturité, il était à présent prêt. Ainsi le pays magique s'ouvrit naturellement et progressivement à lui, dévoilant ses mystères aux yeux du jeune garçon. Le choc fut intense. La figure de Timothée s'illumina devant le spectacle qui s'offrait à lui. Timothée, jusque là si sensible dans son esprit enfantin, se sentit pour la première sûr de lui, fier et fort.
_ Devant lui, d'interminables chutes d'eau tombaient majestueusement du ciel et semblaient infinies, laissant à croire que leur source n'était qu'un mythe. Une lumière blanche éblouissait Timothée et son éclat resplendissait sur la verdure luxuriante qui paraissait engloutir le jeune garçon. Celui-ci ferma les yeux afin d'écouter la douce mélodie romantique qu'émettait les remous des cascades. Il était comme enchanté par ce chant hypnotisant et se laissa bercer par ce doux sentiment d'abandon de soi pendant un temps qui lui sembla durer des heures, des jours, des années.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, un loup immense jaillit des chutes d'eau et s'avança lentement en direction de Timothée. La bête était impressionnante. Les gouttes d'eau ruisselaient sur son poil argenté et dessinaient les contours de sa puissante musculature. Le museau du loup toucha presque le nez de Timothée qui pouvait sentir la chaleur de son souffle humide sur son visage. Le loup poussa alors un long hurlement qui déchira le silence et fit fuir la lumière blanche du décor onirique. L'écho du cri retentit plusieurs fois dans le pays magique plongé dans les ténèbres puis mourut. Le loup planta son regard de braise dans celui de Timothée. Celui-ci pouvait voir des flammes danser dans les yeux jaunes du loup. La bête le défiait mais Timothée n'avais pas peur. Maintenant il n'avait plus peur, de rien. Il resta de marbre face au loup majestueux. Ses traits étaient figés et ne laissaient transparaitre aucune émotion.
_ L'intervention du loup fut brève car celui-ci détourna rapidement son attention du jeune garçon et s'en alla lentement vers les cascades. Timothée ne fit pas l'ombre d'un mouvement, il savait ce qu'il devait faire. C'était comme si l'enfant et le loup partageaient les mêmes émotions. Le loup se retourna et le fixa d'un œil vif. Timothée le suivit alors. Le loup continua à avancer jusqu'à la cascade puis disparut. Timothée traversa à son tour l'eau tombant du ciel et tout devint noir. Le pays magique disparut et ne fut plus qu'un souvenir vague et lointain, comme on se souvient d'un rêve. Celui-ci n'avait semblé durer qu'une heure tout au plus pour Timothée. En réalité, vingt ans s'était écoulés. Timothée se réveilla dans un lit étranger, il n'était plus dans sa petite chambre d'enfant. Une femme arriva alors dans la chambre, suivie de deux enfants qui sautèrent sur le lit de Timothée en s'exclamant : « Papa ! Papa ! ». Timothée, en l'espace d'une nuit, réalisa son rêve : devenir un adulte.

Luna

L'assemblée devait commencer le lendemain, à 9 heures. Allongée dans un des dortoirs aménagés pour l'occasion, Luna n'arrivait pas à dormir. Elle retournait son oreiller, essayait de se mettre sur le ventre, sur le dos. Elle repensait aux mouvements constants qui avaient agité sa vie dernièrement. Elle se souvenait du 6 mai, de ce jour étrange où tout avait commencé. Ce week-end-là, elle avait fait une randonnée en montagne avec quelques amis. Il n'y avait pas un nuage et le paysage était magnifique. Au soir, ils avaient préparé le campement et étaient partis chercher du bois. Sur le chemin, ils avaient trouvé une source d'où sortait une eau limpide et avaient rempli leurs gourdes. Plus tard, ils avaient allumé le feu de camp et sorti une guitare. Ils avaient chanté des chansons romantiques pendant des heures en contemplant les étoiles. En rentrant chez elle, Luna avait pris une douche chaude, puis s'était assise sur le canapé et avait allumé la télévision. En tombant sur le résultat des élections, elle s'était rendu compte qu'elle avait complètement oublié de voter. Personne n'en avait parlé pendant la promenade et elle n'avait plus pensé aux élections. Les chiffres qui apparaissaient à l'écran étaient, selon le journaliste, alarmants. Le taux d'abstention n'avait jamais été aussi élevé, surtout pour une élection présidentielle, ajoutait une deuxième journaliste. Plus de 80 %, du jamais vu. Des questions sur la légitimité d'une telle élection surgissaient. Luna n'était pas passionnée par la politique. Les questions et problèmes soulevés par les ministres étaient trop éloignés de ses préoccupations quotidiennes. Elle votait, de temps en temps, pour un parti ou pour un autre, sans grande conviction. La droite gagnait, ou la gauche, ça lui était égal. Bref, ce soir-là, de grands bruits avaient résonné dans la nuit.Tout était allé tellement vite. À peine six mois. Elle sourit et ferma les yeux. Elle dormit d'un sommeil sans rêves.

Une musique lointaine la sortit de sa torpeur. Une chanson brésilienne douce et lumineuse. Petit à petit, les personnes qui dormaient dans les autres lits se levaient et commençaient à se préparer lentement, avec des gestes ensommeillés. Les regards se croisaient, les langues se déliaient. Dans le lit d'à côté, une femme à la peau brune coiffée de tresses longues et fines se réveillait. Luna lui dit bonjour et la voisine lui répondit en anglais avec un accent chantant. Dans le bus en direction du stade de France, Luna se rappelait des jours qui avaient suivi le 6 mai. Les gens avaient commencé à se mobiliser, à se réunir en assemblées pour faire annuler ces élections aussi peu représentatives de l'ensemble des Français. Des millions de personnes étaient descendues dans la rue pour réclamer un système politique plus juste, dans lequel chacun se sentirait représenté. Des affiches étaient placardées dans les rues pour réclamer plus de diversité dans la classe politique. On pouvait même lire « pourquoi faut-il être un homme blanc, vieux et riche pour pouvoir être président ? » Luna essayait de se souvenir quand avait eu lieu l'intervention de Nicolas Sarkozy à la télévision. Peut-être une semaine plus tard, quelque chose comme ça. Il avait annoncé que, malgré sa réélection, il avait pris la décision de ne pas constituer de gouvernement et d'abandonner le pouvoir. Cette élection est une farce, disait-il. Elle n'a aucune valeur significative. Sa figure était pâle et ses yeux entourés de cernes profonds. Ensuite, un référendum avait été organisé. De nombreuses propositions avaient surgi. La participation ce jour-là avait été plus élevée, autour de 70 %. Le choix des Français laissa perplexe plus d'un journaliste. En effet, la solution qui avait eu le plus de succès était de choisir les représentants politiques par tirage au sort. L'argument de ceux qui défendaient cette idée était la loi des probabilités. Le tirage au sort permettrait aux femmes, aux jeunes, aux agriculteurs, aux ouvriers, aux pauvres et aux oubliés d'avoir enfin un espace sur la scène politique proportionnel à celui qu'ils occupent dans la société. Luna se souvenait qu'à ce moment-là, elle avait trouvé l'idée stupide, insensée. Comment quelqu'un sans aucune expérience politique pourrait-il gouverner ? Cela n'avait aucun sens, et c'était même dangereux, de laisser le pays entre les mains de personnes banales et communes. Puis, le tirage au sort avait eu lieu dans son quartier, et le hasard était tombé sur elle.

Luna regarda la personne assise à sa gauche, un jeune homme asiatique. Il avait essayé d'engager la conversation un peu plus tôt mais il ne parlait ni français, ni anglais, ce qui avait rendu la communication quelque peu difficile. Ils avaient échangé des signes amicaux et Luna avait repris sa rêverie. Elle se souvenait encore du soir où la présidente du Brésil avait annoncé, avant même la fin de son mandat, la décision du gouvernement d'organiser un tirage au sort. En effet, par l'intermédiaire des réseaux sociaux sur internet, l'idée avait voyagé dans tous les pays du monde. Les débats sur le tirage au sort faisaient rage partout, chacun avait son mot à dire sur le sujet. Au bout d'un mois de manifestations et de répressions sanglantes, quatorze pays avaient organisé un tirage au sort pour choisir leurs représentants politiques. Des assemblées étaient organisées pour débattre, discuter des sujets essentiels, et les représentants tirés au sort faisaient remonter les initiatives locales au niveau national. Luna, qui avait été déchargée de son travail de secrétaire pendant la durée du mandat, prenait le temps de s'impliquer dans les débats. Les assemblées étaient en général organisées dans les stades de football, car il fallait de l'espace pour tous les citoyens. Ces assemblées étaient bien différentes des débats soporifiques auxquels Luna s'était habituée. On y parlait de justice, de répartition des richesses, ou encore d'écologie. L'idée était d'appliquer enfin le principe d'égalité, de partager équitablement les ressources entre tous. On essayait de trouver des solutions simples aux problèmes de tous les jours, de favoriser le commerce de produits locaux, de développer la solidarité, les transports en commun et les déplacements en vélo. L'école redevenait un endroit dans lequel on apprenait à se construire comme citoyen et non pas comme consommateur. Les enfants participaient d'ailleurs avec beaucoup d'enthousiasme aux assemblées. Pendant ces mois de travail intensif, Luna ne pouvait s'empêcher de se demander à chaque instant si elle était en train de rêver. Et elle était là, dans le stade plein à craquer. L'assemblée des peuples pour une société juste allait commencer. Des personnes de toutes les couleurs étaient assises sur les gradins. Plus de la moitié était composée de femmes. Un sourire se dessina sur les lèvres de Luna. Elle se sentit sensible, émue. Pour la première fois de sa vie, l'espoir était en train d'inonder son cœur.

Sans titre

_ – Qu'est-ce que t'as, pauvre type ?
_ Tom invectivait l'homme se tenant face à lui. Debout dans la salle de bain, les mains serrées sur le lavabo, il observait son reflet. Outre le peignoir mal ajusté, ce qu'il voyait n'était pas rassurant. Par-delà sa mine grise, son menton mal rasé et ses paupières tirées par le manque de sommeil, son regard inquisiteur était une porte ouverte sur la tempête faisant rage dans son crâne. Nuit après nuit, il rêvait du même monde. Et chaque matin, comme un rituel, il se postait devant la glace et scrutait ses iris. Pas de doute possible, ce matin encore les stigmates entourant la pupille de son œil droit étaient plus nombreux.
_ Les doigts écartant sa paupière, il fulminait :
_ – Mais bon dieu, c'est quoi ce foutu machin ?
_ Juste-là autour de sa pupille, des points écarlates vibraient. Non seulement Tom les voyait s'agiter dans le miroir mais leurs mouvements comprimaient son œil. L'enveloppaient d'un brouillard assombrissant sa vue. Se rapprochant du reflet, le nez collé à la glace, il s'attendait presque à sentir une douleur vive exploser dans son crâne, une pelote d'épingles qui lui vrillerait subitement la chair.
_ – Touche-pas, cria une voix depuis la cuisine.
_ Il ouvrit la bouche mais n'eut pas le temps de rétorquer.
_ – Et ne me dis pas que tu ne fais rien !
_ Janice s'inquiétait. Sa voix se voulait rassurante mais c'était elle qui avait tenu à l'emmener chez le médecin. Il y a quelques jours, après une rapide consultation, le généraliste avait conclu à une banale réaction allergique, précisant d'un sourire réconfortant qu'elle ne nécessiterait pas d'intervention. Tout en retirant ses gants de caoutchouc, le médecin termina son examen en leur demandant s'ils ne possédaient pas d'animal à la maison. En sortant son chéquier, Tom voulu savoir si les poux que lui et sa compagne se cherchaient régulièrement pouvaient être considérés comme bêtes de compagnie.
_ Depuis cette visite, Tom étalait chaque soir une crème apaisante sur sa paupière. Mais le matin suivant, les stigmates étaient plus précises encore que la veille. Il passait alors des heures à scruter son iris strié.
Tout avait débuté une semaine auparavant devant une tasse de café. Ce matin-là, la figure renfrognée, les sens envasés par la fête de la veille, il tentait de retrouver une contenance toute relative en prenant un bol d'air. Appuyé à la balustrade du balcon attenant à son bureau, il observait l'aube naissante. Le gobelet de café posé sur le parapet réchauffait ses mains. L'odeur amère s'échappant du breuvage enveloppait son visage, brouillait sa vue. Derrière la fumerolle, émergeant de sa torpeur nocturne avec lui, la ville se réveillait.
_ La ligne d'horizon se marqua d'un brasier pourpre, avertissant les éventuels spectateurs de l'arrivée imminente de l'aurore. Et soudain, tout explosa dans la tête de Tom. Les klaxons en contrebas devinrent insupportables, éclaboussant la beauté de l'instant. Les tours de métal souillaient le spectacle, brisant sur leurs façades les traits de lumière. L'éclat des constructions faisait naître une étrange sensation et un vertige l'étreignit.
_ Secouant la tête, Tom avala son café et retourna à son bureau, pensant que son étourdissement disparaîtrait avec sa gueule de bois. Respirant profondément, il chercha à estomper la sensation qui mobilisait ses sens et son esprit. Mais, pliant sous la fatigue, le sommeil finit par le couvrir. Un étrange rêve se constituait derrière ses paupières, agitant son repos.
D'immenses nuages de particules virevoltaient à perte de vue. Des volutes de scories s'accrochaient ça-et-là à des carcasses métalliques fumantes. Une neige carbonique recouvrait des ossatures d'immeubles effondrés. Sous la chaleur extrême, les architectures se répandaient en gouttes de lave épaisses. Tom le savait, plus aucune existence n'habitait la Terre, la source de vie s'était tarie.
_ Lorsqu'il se réveilla en sursaut, il regroupa précipitamment ses affaires et quitta son travail. Sur le chemin du retour, une étrange impression l'oppressait toujours, escorte intime suivant ses pas.
_ Jetant son blouson sur le canapé, il tenta d'expliquer son malaise à Janice. Il partagea avec elle l'étrange émotion qui l'avait saisi face à l'aurore puis les visions de son cauchemar.
_ Ce fut elle qui remarqua le phénomène. L'œil droit de Tom changeait. Lorsqu'il évoquait l'aube, parant ses mots d'une douceur qu'elle était seule à connaître, Janice y entrevoyait des éclats romantiques. Un essentiel qu'elle reconnaissait sans être certaine de le comprendre. Sensible à l'émotion se dégageant des propos de son compagnon, elle se leva pour l'étreindre.
_ – Je ne saisis pas. Quelque chose gronde en moi, comme si des valeurs intimes enfouies depuis longtemps se réunifiaient.
_ Depuis, toutes les nuits, il se promenait sur une terre désolée.
_ Depuis, tous les matins, il scrutait son regard. Penché vers le miroir, il croyait entendre son œil gauche discourir avec le droit. L'éclat des prunelles s'affrontait. Tom y entrevoyait le chemin des Hommes et des premières civilisations. Des nomades cueilleurs à la peau uniformément noire suivaient des grands troupeaux d'aurochs. Fuyaient face au Lion des cavernes et l'Ours puissant. Puis ils s'étendirent sur la Terre, apprirent à manier le feu, tailler le bois comme la pierre, puis fondre le métal ; ils n'avaient pas leur égal. En comprenant les graines, ils tournèrent le dos à l'errance. Les paysages changèrent, les vallées devinrent terres agricoles. Certains peuples firent le choix de converser avec la nature, d'autres de la dompter.
_ Devant la glace, les yeux de Tom confrontaient leur vision du monde. L'un s'ancrait fixement dans la civilisation et soutenait la nécessité de son mode de développement. Troublé, le second iris cherchait à observer ce progrès dans sa globalité. Ce matin encore, Tom pointa le doigt vers son reflet, invectivant la vanité de son œil gauche, intact et fixe.
Puis, s'appuyant au lavabo, il scruta un peu plus son regard. Sous les éclats brillants devenus habituels, son iris droit formait des dessins familiers.
_ – Tom…, murmura Janice derrière lui.
_ – Attend, il y a quelque chose.
_ A bien y regarder, il croyait distinguer dans son iris le globe et le tracé des continents.
_ – Tom…
_ – Janice, viens voir ça.
_ Une secousse fit vibrer les murs tandis que des éclats vifs irradiaient son regard. Dans son œil, les étroits points se dilataient, s'étendaient jusqu'à couvrir ce qu'il devinait être la Russie, l'Europe, et l'Amérique du Nord. L'instant d'après, les terres au sud de l'équateur commencèrent d'être envahies de grains lumineux.
_ Janice, les mains plaquées contre la vitre de leur chambre voulut appeler son compagnon. Les mots moururent dans sa gorge. A travers la fenêtre, une tornade de flammes montait jusqu'au ciel. Tournoyant sur elle-même, elle formait un gigantesque champignon de fumée grise.
_ Le souffle puissant échappé des centrales nucléaires éclata les vitres, balayant tout sur son passage.

Traversée

_ Le dernier assaut fut décisif ; Déky ne put éviter la main d'acier qui déchira les ailes de son guerrier phalène, mettant fin à la partie. Le décor 3D généré par la cabine de contrôle s'effaça pour laisser place à un omniprésent « Game Over ».
_ Une fois encore, Déky terminait dernier d'un cyber-match. Désabusé, il s'extirpa de sa cabine à réalité sensible pour retrouver ses trois camarades, Tadéus, Phil et Halibert. Ce dernier, grand échalas aux tatouages fluos éphémères affichait le visage des vainqueurs.
_ — Je vous ai mis la pâtée, les gars, vous n'avez pas fait un pli.
_ — Parle pour Dék, Tad et moi avons bien résisté à ton cyborg de guerre.
Tadéus, garçon aux formes arrondies, donna un coup de coude à Déky.
_ — Tu es toujours aussi peu fluide, mec. Pourtant la mannip des cyber-gants est simple.
_ — Je ne suis pas à l'aise avec ces technologies ; une manette me semble une valeur sûre.
_ — Arrête, la motion capture et le contrôle digital, c'est l'avenir des jeux vidéos. Bientôt, on aura tous ces cabines dans nos blocs d'habitation, plébiscita Halibert. Le virtuel te permet de générer ce que tu veux ; environnements ou personnes peuvent jaillir de ces cabines et envahir le réel, enfin presque. Cette technologie sera bientôt au centre de notre vie, l'origine de toute création.
_ — Tu te trompes, Hal, c'est la pensée humaine, l'imagination qui est à la source de tout.
_ — On boit un dernier verre avant de se rentrer ? interrompit Phil voulant éviter un long débat ennuyeux.
_ Déky haussa les épaules et regarda l'heure sur sa montre digitale.
_ — Sans moi, je me rentre, le couvre-feu ne va pas tarder.
_ — Du cyber-sexe en perspective ? s'amusa Halibert avec un sourire lubrique.
_ — Non, un bon bouquin.
_ — Téléchargé ou une des tes antiquités du siècle dernier que tu affectionnes ? interrogea Tadéus amusé.
_ — Un vrai livre, avec du papier, une couverture épaisse et même un marque-page.
_ — Parfois je me demande si tu es fait pour notre monde. Tu as toujours un temps de retard. Du papier ?
_ — C'est comme pour les femmes, je préfère le naturel, Tad.
_ — Notre Déky est un romantique, il attend toujours le grand amour loin des écrans et de leurs simulateurs démultipliant pourtant les sens.
_ — Seul l'amour est capable de sublimer les sensations, Halibert. Peut-être comprendras-tu cela un jour ?

Le jeune homme quitta ses compagnons de jeux en repensant aux paroles de Tadéus. Effectivement, peut-être n'était-il pas fait pour ce monde, mais il n'y en avait pas d'autres. Aucun choix alternatif ne lui était offert. Il haussa les épaules et sortit de l'établissement de jeux.

La nuit était déjà bien avancée, étendant son obscurité sur les hauts bâtiments de plasbéton. Seuls les lampadaires repoussaient l'obscurité, intensifiant leur lumière à l'approche de toute personne grâce à leurs capteurs de mouvements. Pour lutter contre le froid hivernal, Déky remonta le col de son manteau thermorégulé.

Il était encore trop éloigné de la station Auto-lib pour que celle-ci soit éclairée, pourtant il crut percevoir une forme humaine recroquevillée au sol contre la seule voiture disponible. Le jeune homme hésita ; sa main titillait son datapad avec l'envie d'alerter les forces de loi pour demander une intervention, mais il retint son geste. L'homme avait peut-être juste besoin d'un peu d'aide.

Prudent, il avança vers l'individu ramassé sur lui-même, emmitouflé dans un large manteau de toile grossière. Il tendit une main vers lui.
_ — Monsieur, est-ce que ça va ?
_ L'inconnu se retourna dévoilant des traits féminins. Sa figure était tâchée de larmes, ses yeux à la couleur indéfinissable étaient chargés de peur et d'incompréhension. Malgré des cheveux défaits et une absence totale de maquillage, elle était d'une beauté sans égal.
_ — Je, je ne sais pas, balbutia-t-elle avant de se jeter dans les bras de Déky.
_ Elle tremblait, son corps tressautant d'épuisement.
_ Le jeune homme regarda autour de lui. Aider cette femme risquait de lui attirer beaucoup d'ennuis, cependant il ne pouvait se résigner à la laisser là. Mobilisant son courage, il décida d'aller contre toutes les lois interdisant l'entraide aux déshérités. Activant son datapad, il partagea ses données personnelles avec la borne Auto-lib afin d'accéder au véhicule. Il y glissa la jeune femme et prit le chemin de son bloc.

Comme toutes les habitations de base, la loge de Déky était constituée d'une unique petite pièce aux austères murs de synthéplas. Seul l'essentiel y tenait. Avec son maigre salaire, Déky ne pouvait se payer plus ; il dépensait ses maigres économies pour l'achat de rares livres papiers, même si ses amis trouvaient cette passion désuète.

La lumière autogérée s'était automatiquement allumée à l'entrée de Déky et de l'étrangère. La femme à la chevelure d'or n'avait rien dit depuis qu'ils étaient montés dans la voiture. Déky la fit asseoir sur son petit canapé en mousse.
_ — Je vais te préparer une tisane revigorante, cela te fera du bien. Tu devrais retirer ta cape, ici il fait chaud.
_ Cependant la femme mystérieuse referma un peu plus la vieille toile grise sur ses épaules comme pour contenir les frissons qui la parcouraient. Déky n'insista pas et lui apporta une tasse bien chaude.
_ — Peu importent nos codes numériques, on m'appelle Déky et toi ?
_ — Elane, répondit la jeune femme après avoir bu goulument.
_ Déky avait du mal à quitter des yeux l'inconnue à la beauté irréelle.
_ — De quel bloc viens-tu ?
_ — Je ne viens pas d'un bloc…
_ Une Sans Domicile, s'inquiéta Déki, sachant pertinemment ce qu'il risquait pour avoir aidé une hors la loi, une hors caste. Elle n'avait rien à faire en ville, sa place était à l'extérieur des cités, dans les camps.
_ – Tu trembles. Tu es peut-être malade? interrogea-t-il tout en espérant que l'état fébrile de la jeune femme n'était pas le fait d'une drogue quelconque.
_ — Je suis perdue, hésita-t-elle en regardant autour d'elle, je recherche depuis si longtemps une route pour retourner chez moi… Je dépéris loin de mon monde.
_ — D'où viens-tu ? s'enquit Déki pour tenter de trouver une solution.
Elane ne répondit pas ; son regard avait été happé par un espoir. Elle se leva et se dirigea vers l'étagère où reposaient les trésors de Déki. Ses doigts diaphanes caressèrent les dos anciens de papiers et même de cuir. Ils s'arrêtèrent sur un ouvrage qu'elle prit avec une douceur infinie.
_ — Je viens de là.
_ Déki s'était approché pour se retrouver face à Elane. Elle lui tendit le livre ; sa cape glissa au sol, dévoilant dans toute leur splendeur des ailes de papillon multicolores. Elle sourit, elle avait enfin trouvé un portail.
_ Déki avait reconnu l'ouvrage sans même le regarder ; c'était son préféré : « Songe d'une nuit d'été » de William Shakespeare.
_ Ils s'embrassèrent.
_ La passion était la clef ; ils pouvaient enfin rêver.
_ Autour d'eux, la réalité s'effaça.

Un petit Moïse

Là-bas, loin dans la forêt africaine, règne le plus grand et le plus gros des mammifères répertoriés sur terre. Aucun autre n'a son égal. Nous le savons manquer d'agilité et doté d'une mauvaise vue, ce qui fait de l'homme bon pied bon œil, avide de chasses aux trophées, d'armes de guerre et grisé par le cours de l'ivoire, son plus petit mais son plus dangereux prédateur. Face à la menace, l'animal peut se révéler agressif, mais son sens inné du danger et son instinct protecteur vont bien au-delà des aventures de Babar et Céleste.
_ Cette histoire est rare et vraie, elle fera rêver toutes les mamans du monde et désarmera peut-être les amateurs de safari à la fleur au fusil.

La nuit a été fraîche mais les rayons du soleil incendient déjà la savane. Il y a presque osmose entre l'aspect de cette terre craquelée, tannée comme un vieux cuir et la peau de ces pachydermes nonchalants, même texture, même sécheresse, même couleur. Ces animaux semblent tout droit sortis de la glaise et modelé par un créateur homochromique. Quelques baobabs émergent parfois de cette marée grise, leur bois tendre gorgé de sève et d'eau est une manne pour le troupeau, les éléphants en sont friands et nul ne s'emploie mieux à repérer cet élément vital pour la communauté que Korha, la mère éléphante.
_ C'est d'ailleurs dans un étang qu'elle a donné la vie à son petit dernier Bakodoumba. Korha, matriarche du groupe, veille sur les six autres femelles et leur progéniture. Imba le mâle solitaire complète parfois le troupeau, il n'a qu'un rôle de consultant et de géniteur et n'est donc mobilisé que dans des conditions extrêmes !
_ Le troupeau avance, Korha en tête tente de maintenir l'allure mais ses congénères accablées de chaleur tardent à la suivre, la troupe se délite, les petits recherchent la fraîcheur, ne trouvant refuge que dans l'ombre de leur monumentale maman, petites pattes mêlées aux grandes dessinent sur le sol de fantastiques ombres chinoises de monstres à huit pattes.
Le temps ne se mesure plus qu'en température et degrés, le troupeau soulève une poussière brûlante. Leurs trompes balaient le peu d'air qui circule dans un lent mouvement, quasi hypnotique. Korha, figure de proue de ce gynécée pachydermique sait que la quête de l'eau est essentielle, vitale pour elle et ses semblables. Chacune compte sur son indéfectible mémoire des sources.
_ Soudain, comme une promesse venue du ciel ou de la nuit des temps, Korha relève la tête, ses larges oreilles entament un battement caractéristique et, sans pour autant presser le pas, la troupe comprend qu'elle touche au but, l'effluve d'eau dans l'air brûlant est désormais perceptible par tous. La mare n'est pas encore visible mais les animaux pressent le pas, impatients de consommer sans retenue cet instant magique, celui de partager l'eau, la communion suprême.
_ Leur poids et leur stature ne simplifient pas l'approche, la rive est abrupte et bourbeuse. La terre meuble s'enfonce sous l'assaut des pattes mais la quête vitale les dynamise et bientôt chacun a trouvé une approche pour s'abreuver. Les trompes s'activent, impatientes et voraces. Le niveau d'eau baisse à toute allure, le liquide salvateur est aspiré gloutonnement parfois expulsé en joyeux geyser.
_ Bakodoumba peine à trouver sa place, il piétine et patauge, la terre se dérobe sous ses pattes impatientes. Il tombe une première fois puis se relève, il se dégage du troupeau puis s'éloigne du rivage afin de prendre ses aises. Qu'il est rafraîchissant et salvateur ce breuvage ! Encore quelques pas, un peu plus loin la température est plus fraîche ! Boire encore, s'immerger s'il le faut, sentir l'eau couler sous son ventre, asperger les autres d'un jet joyeux, encore quelques instants de béatitude avant d'aller se rouler dans le sable !
_ C'était le pas de trop ! Cette fois l'étang ne va pas pardonner, il va gagner, l'éléphanteau est désormais immergé jusqu'aux flancs. Le sol vaseux et mouvant se dérobe sous lui dans une aspiration gloutonne. Il se débat, se démène, réussit à sortir les deux pattes avant mais retombe lourdement, implacablement emporté par son poids. Il tente d'accrocher sa trompe à celle de sa mère, une fois, deux fois, trois fois, c'est l'échec.
La tension est perceptible autour de l'étang, même les oiseaux se sont tus.
_ Korha ne quitte pas son petit du regard, Bakodoumba s'épuise et gémit lamentablement, la noyade est proche, l'eau dans lequel il est venu au monde s'apprête à le reprendre, l'éléphanteau est pris au piège, il ne parviendra pas à regagner la rive.
_ C'est sans compter sur Lauviah et Mebahiah, deux jeunes éléphantes sur le point de mettre bas. Ces anges gardiens aux gigantesques oreilles déployées s'avancent pesamment dans l'étang avec un barrissement furieux. Le niveau est monté et l'eau recouvre presque entièrement la tête de Bakodoumba. Les femelles se postent juste derrière le petit, le poussent vigoureusement de leur front, lui maintenant la tête hors de l'eau avec leur trompes. C'est l'intervention de la dernière chance. Le destin est en marche mais il fait mauvaise figure et traîne un peu en chemin.
_ Sur la rive, Korha ne barrit pas, elle a compris. Elle se place dos à l'étang, ancre ses quatre pattes au sol, s'arque boute jusqu'à ce que son petit, poussé vigoureusement par les deux femelles, arrive tout contre elle. Epuisé, tremblant de peur, le voilà hors de danger, encadré par les inébranlables piliers des pattes de sa mère.
_ Les trompes s'agitent alors, se croisent, s'emmêlent, se félicitent, se congratulent à l'infini dans un bruit de succion et d'aspiration mêlés, tout proche de celui des baisers.
_ Maternité, mutualité, solidarité ! La leçon a été belle, d'une inestimable valeur pour cet étourneau d'éléphanteau. On ne l'y reprendra plus. Cette expérience va s'ajouter à mille autres. Au fil du temps Bakodoumba va ainsi se constituer une bible des dangers, qu'il complètera jusqu'à son dernier jour.
_ L'étang a retrouvé sa sérénité, les échasses blanches, les martins pécheurs recommencent à s'activer et les oiseaux à chanter.
_ Le troupeau reprend sa marche lente en quête d'un endroit ombragé. Sensible au moindre bruit, Korha s'arrête soudain, elle sent le sol trembler sous elle et s'inquiète déjà. Ce n'est qu'Imba, il vient de quitter son poste d'observation de dessous les arbres. Il s'approche nonchalamment du groupe, déploie largement ses oreilles et pousse un formidable et romantique barrissement avant de retourner à ses affaires de mâle.

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