A Gaza, un an après le cessez-le-feu, « la vie est pire qu’avant »

Ibrahim Zayed a un petit magasin dans le nord de Gaza depuis onze ans. Comme beaucoup à Gaza, il a peur de devoir mettre la clé sous la porte. "La vie est pire qu'il y a un an. Nous voulons juste gagner notre vie mais c'est quasiment impossible."

"Il n'y a pas d'électricité pendant une grande partie de la journée, et le carburant est si cher que je ne peux me permettre d'allumer le générateur que par périodes de 30 minutes. Les produits laitiers et les viandes dans le frigo pourrissent. Puis, quand l'électricité remarche, il n'y a plus d'eau ! L'année dernière, j'avais 200 clients par jour mais aujourd'hui c'est moins de la moitié. La plupart des gens ici n'ont pas d'emploi depuis que les tunnels ont fermé et ils n'ont pas d'argent à dépenser. Mes dépenses ont augmenté alors que mes profits ont diminué. Cette crise touche toutes les parties de ma vie – la semaine dernière, ma fille avait un problème à la poitrine et avait besoin d'une visite médicale. J'ai tourné dans toute la ville à la recherche d’un centre de santé ouvert, mais tout était fermé parce qu'il n'y avait pas d'électricité. On a du aller jusqu'à la ville de Gaza pour en trouver un ouvert."

Il y a un an, le gouvernement d'Israël et le Hamas ont signé ce qui semblait être un accord de cessez-le-feu sans précédent. En plus de mettre fin à l'escalade de violence qui avait déjà coûté la vie à au moins 165 Palestiniens et 6 Israéliens et causé des millions de dollars de dommages à Gaza, l'accord promettait d’"ouvrir les points de passage et de faciliter la circulation des personnes et les transferts de marchandises" depuis et vers Gaza. Un an plus tard, malgré une amélioration générale en matière de sécurité, le blocus d'Israël sur Gaza continue et la population gazaouie attend toujours une amélioration de ses conditions de vies.

80% de la population dépend de l'aide internationale, 57% des ménages sont en situation d'insécurité alimentaire, les exportations sont pratiquement inexistantes, de nombreux services "de base" fonctionnent à peine, et le taux de chômage est de 35% et continue d'augmenter. Une protection durable des civils tant à Gaza qu'en Israël ne peut devenir réalité que si le blocus est levé et le développement économique de Gaza est permis.

Sécurité: La période la plus calme depuis 10 ans, mais les violations continuent

Globalement, ces derniers 12 mois ont été les plus "calmes" depuis dix ans. C’est l’année où il y a eu le moins d’attaques de roquettes depuis Gaza et le moins de victimes palestiniennes d'incursions israéliennes dans Gaza. Cependant, le cessez-le-feu a été violé à de nombreuses reprises. Israël a lancé 14 frappes aériennes et plus de 300 incidents impliquant des tirs à balles réelles, aux frontières et sur les eaux, ont été répertoriés, causant 7 morts et au moins 132 blessés. Les factions palestiniennes ont tiré quant à elles au moins 140 roquettes artisanales en direction d'Israël, sans victime recensée.

Pêche menacée

A la suite de l'accord de cessez-le-feu, la 'zone de pêche' – zone offshore où la pêche est autorisée pour les Gazaouis par les autorités israéliennes – a été allongé de 3 miles nautiques (MN) à 6 MN. Cette augmentation reste cependant très loin des 20 MN garantis lors des accords d'Oslo et ne comprend pas les zones de pêche les plus productives qui commencent à 8 MN.

L'armée israélienne tire fréquemment à balles réelles sur des pécheurs, en violation du droit international – et ce même à l'intérieur de la zone de 6 MN.
L‘industrie de la pêche a été considérablement impactée par ces restrictions. Il y a actuellement 3 500 pécheurs à Gaza, alors qu’ils étaient 10 000 en 2000. 95% des pécheurs reçoivent une aide humanitaire.

Agriculture dangereuse

Sur terre, l'accès à la 'zone tampon' – où les mouvements sont restreints et qui s'étend entre 300 mètres et 1 kilomètre en Territoire Palestinien – s'est quelque peu amélioré dans les mois qui ont suivi le cessez-le-feu. Avant l'accord, jusqu'à 35% des terres agricoles de Gaza étaient inaccessibles. Aujourd'hui, pour la première fois depuis des années, certains agriculteurs et d'autres personnes arrivent à avoir accès à certaines terres plus proches de la clôture de sécurité entre Israël et Gaza. De nombreux risques, physiques et financiers, demeurent néanmoins et les agriculteurs palestiniens sont toujours confrontés au risque d'être victimes de tirs alors qu'ils travaillent dans la "zone tampon".

Une économie atrophiée : les restrictions sur les marchandises sont maintenues

Les exportations de Gaza ont été réduites de moitié depuis le début du cessez-le-feu. La vente de produits de Gaza vers ses marchés "naturels" de Cisjordanie et Israël demeure pratiquement intégralement interdite. Cette année, les exportations devraient atteindre leur plus faible niveau depuis 2009. Les exportations de Gaza ne s'élèvent par ailleurs qu'à près de 3% seulement du volume pré-blocus.

Pris au piège: les restrictions sur la liberté de mouvement

Les restrictions sur la circulation des personnes restent, de façon générale, inchangées, affectant liens économiques, éducatifs, culturels, sociaux et familiaux. Moins de 6 000 personnes par mois peuvent actuellement utiliser le poste-frontière de Erez pour passer de Gaza en Cisjordanie, Jérusalem Est et Israël. En 2000, plus de 500 000 personnes y passaient tous les mois.

Le poste-frontière de Rafah vers l'Egypte est donc devenu la principale porte vers le monde extérieur et 20 000 personnes le traversaient chaque mois. Suite aux récents bouleversements politiques en Egypte, l'étau s'est cependant resserré sur Rafah et aujourd’hui, moins de 4 000 personnes par mois se voient aujourd'hui autoriser l'accès, laissant des milliers de personnes isolées et bloquées à Gaza – des étudiants inscrits dans des universités étrangères aux professionnels travaillants à l’étranger.

La fermeture des tunnels et une pénurie d'électricité qui s'aggrave

Le blocus israélien n'a laissé d'autre choix à la population de Gaza que d'utiliser les tunnels égyptiens afin de faire entrer de la nourriture, du carburant et des matériaux de construction à des prix abordables. Durant la première moitié de 2013, plus de la moitié des importations à Gaza passait par quelques 300 tunnels. Depuis juillet 2013, le gouvernement égyptien a détruit la plupart des tunnels : à la mi-octobre, on rapportait que seuls 10 à 20 tunnels étaient opérationnels.

Alors qu'il faudrait un million de litres de carburant par jour pour faire fonctionner les centrales électriques, les hôpitaux, les centres de traitements des eaux usées et approvisionner les ménages de Gaza, entre 300 000 et 400 000 litres seulement entrent à Gaza chaque jour par les points de passage officiels. Le carburant égyptien est aujourd'hui quasiment inexistant alors qu'il coûte deux fois moins cher que le carburant en provenance d'Israël, que de nombreuses familles et entreprises gazaouies ne peuvent pas se payer. Les magasins et les entreprises doivent travailler dans la quasi obscurité, les étudiants travaillent à la bougie et le manque de réfrigération provoque un gâchis alimentaire. La situation risque d'empirer à l'approche de l'hiver, synonyme d'une augmentation des besoins énergétiques. En raison du manque de carburant, l’unique centrale électrique ne fonctionne que 8 à 12 heures par jour. Des coupures de courant qui détériorent grandement la fourniture de services "de base", impactant ainsi une économie déjà vulnérable.


En novembre 2013, les eaux usées se sont déversées dans plusieurs rues de Gaza : la principale station de pompage n’avait plus de carburant.

Deux tiers de la population de Gaza est approvisionnée aujourd'hui en eau potable seulement une fois tous les trois ou quatre jours.

Impact sur le secteur de la construction à Gaza

Le secteur de la construction est l'une des plus importantes industries à Gaza. Elle représente environ 70 000 emplois et avait été jusqu'à présent un des seuls secteurs qui avait réussi à se développer malgré le blocus. Depuis 2008, Israël a en effet interdit l'importation de matériaux de construction pour usage commercial à Gaza et n'a autorisé qu'un nombre limité de matériaux pour les projets humanitaires. Cette interdiction a laissé le secteur particulièrement dépendant des tunnels, et la fermeture de ces derniers a eu un impact dévastateur sur l'industrie. Depuis juillet 2013, près de 20 000 travailleurs du secteur de la construction ont perdu leur emploi.

Immédiatement après l'accord de cessez-le-feu, la rentrée de matériaux à visée humanitaire connu une certaine augmentation, mais celle-ci a été de courte durée.

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