Gaza : vivre au quotidien avec les pannes d’électricité

Les pannes d'électricité sont devenues monnaie courante à Gaza depuis l'imposition d'un blocus par les autorités israéliennes. Les Palestiniens ont désormais recours à des générateurs à bas prix pour tenter de mener une vie proche de la normale. Alors que le bruit des générateurs envahit la bande de Gaza et déclenche une vague de migraine chez ses habitants, Karl Schembri découvre comment ils font face aux problèmes causés par les coupures de courant récurrentes.

Wasfi Al-Nider fixe l'écran depuis le lit où il est assis, immobile. Chaque fois que l'écran vire au noir, il sait qu'une nouvelle coupure de courant vient de commencer à Gaza. Pour de nombreux Gazaouis, ces coupures signifient juste qu'ils doivent interrompre leur travail sur ordinateur et ne peuvent plus regarder la télévision. Mais c'est un écran différent que regarde cet homme de 63 ans : l'écran est connecté à une machine de dialyse qui filtre le sang vers son rein. "A chaque fois que l'électricité s'interrompt, je suis dans les mains d'Allah, dit Wasfi. La machine s'arrête, le sang cesse d'être filtré et moi je ne peux que pleurer". Outre Wasfi, ce sont 200 patients sous dialyse qui fréquentent l'hôpital Al-Shifa trois fois par semaine pour des séances de dialyse de quatre heures chacune. Tous voient régulièrement l'écran de la machine s'éteindre soudainement. Au cours des deux derniers mois, les coupures de courant sont devenues tellement fréquentes à Gaza que les batteries de secours de nombreux hôpitaux sont désormais hors d'usage. "Nombre de nos batteries de secours ont besoin d'être réparées, mais il est extrêmement difficile de se procurer des pièces de rechange en raison du blocus israélien ; cela fait un an que nous attendons de recevoir certain des matériels dont nous avons besoin", explique le docteur Mohammed Shatat, directeur du Centre de dialyse rénale de l'hôpital. Ses collègues du service de chirurgie cardio-vasculaire travaillent constamment dans la peur que le courant s'interrompe au beau milieu d'une opération délicate.

Jusqu'à douze heures par jour sans électricité

Le nombre de pannes d'électricité s'est fortement accru à Gaza depuis qu'à la fin de l'année 2009 la Commission Européenne a transmis la responsabilité d'acheter le fioul industriel nécessaire pour opérer la seule centrale électrique de Gaza à l'Autorité palestinienne basée à Ramallah. Toute la bande de Gaza est désormais plongée dans l'obscurité jusqu'a 12 heures par jour, perturbant la vie quotidienne des habitants qui doivent déjà faire face aux difficultés nées du blocus israélien. L'Autorité palestinienne se doit de résoudre de toute urgence la crise actuelle avec la participation des donateurs internationaux, dont l'Union européenne, et dans la plus grande transparence. Elle doit s'assurer que la centrale électrique de Gaza reçoive des livraisons de fioul suffisantes pour permettre aux familles gazaouies d'avoir l'électricité. Si la plupart des boutiques et des bureaux de Gaza étaient déjà équipés de générateurs, c'est désormais au tour des familles d'acheter de petits générateurs portables fabriqués en Chine pour équiper leurs domiciles. Ces générateurs sont importés à travers les tunnels qui passent sous la frontière entre Gaza et l'Egypte, et alimentés par du diesel bon marché acheminé via les mêmes lignes de vie souterraines. Le propriétaire d'une boutique de Gaza City qui vend des générateurs affirme que ses ventes ont augmenté de 70% en janvier 2010. Grâce à un générateur, une famille gazaouie peut générer suffisamment d'énergie pour que ses nuits prennent l'apparence de la normalité : elle peut allumer les lumières, recharger un téléphone portable et même regarder la télévision. En revanche, le générateur n'est pas suffisamment puissant pour faire fonctionner un réfrigérateur, un radiateur ou une machine à laver. Pour de nombreux Gazaouis qui vivent dans la pauvreté, un générateur à 92 euros est de toutes façons trop cher. "Ces temps-ci, je suis chanceux si j'arrive a gagner 100 shekels (20 euros) dans le mois, sachant que je dois faire vivre 18 membres de ma famille avec cet argent. Comment pourrais-je acquérir un générateur, sans parler du fioul et des frais d'entretien ?", demande Ibrahim qui, à 26 ans, fait vivre ses parents et d'autres membres du cercle familial car il est le seul membre de sa famille à avoir un emploi. "Nous devons nous débrouiller avec une lampe à kérosène. Comme le gaz domestique n'est pas disponible, nous faisons la cuisine sur un feu de bois dans la cour et nous nous serrons dans une seule pièce lorsqu'il fait froid.»

Un casse-tête pour la population de Gaza

Outre les problèmes auxquels font face les personnes pauvres ou malades, la crise de l'électricité a toutes sortes de conséquences à Gaza. "J'aurais besoin d'un générateur très puissant pour pouvoir utiliser ma machine, ce qui me coûterait plus de 5 000 shekels resque 1 000 euros", explique Abd al Rahman Al Shurafa, forgeron qui doit arrêter de travailler chaque fois que l'électricité s'interrompt. Ces temps de repos forcés diminuent ses revenus mensuels de moitié. Pour Ihab Abu Hasira, qui travaille au restaurant Munir, garder son poisson frais constitue un véritable casse-tête. "Pendant les pannes d'électricité, nous remplissons nos congélateurs de glace à condition que nous ayons pu en trouver, explique-t-il. Le pire, c'est lorsque nous arrivons au restaurant le matin et que nous découvrons que la panne d'électricité a duré toute la nuit dans le quartier, ce qui risque de nous faire perdre des milliers de dollars en poisson." En revanche, la crise de l'électricité a permis à Mohammed Hizeb, jeune électricien qui répare les équipements électroménagers, de développer son activité, comme en témoignent les réfrigérateurs et machines à laver entassées dans son échoppe en attendant d'être réparés. "Les brutales coupures d'électricité abîment l'électroménager. Le mois de janvier a été celui où j'ai eu le plus d'activité", explique-t-il.

Incendies et intoxications

L'usage répandu des générateurs a coûté la vie à plusieurs Palestiniens, victimes d'incendies ou d'intoxications au monoxyde de carbone. En janvier 2010, trois enfants ont apparemment été tués et cinq autres blessés dans un incendie qui s'est déclenché après l'explosion d'un générateur dans la maison de leur famille au sud de Gaza. Toujours au mois de janvier, Inam Abu Nada, qui travaille pour Oxfam à Gaza, et sa fille de 20 ans ont failli mourir après qu'une fuite de monoxyde de carbone issue de leur générateur les a laissées inconscientes. En tout, 15 personnes ont trouvé la mort et 27 ont été blessées dans des accidents liés à des générateurs à domicile depuis le mois de janvier 2010, selon le Directeur des services d'urgence de Gaza, Muawiya Hassanayn. En 2009, les incendies de générateurs et les intoxications au monoxyde de carbone ont apparemment coûté la vie à 75 personnes. "J'arrive a peine à dormir en raison du bruit des générateurs la nuit, explique Mahmoud, un réfugié du camp de Jabaliya. Où que vous alliez dans le nord de Gaza, ça sent le diesel. Tout le monde inhale toutes sortes de fumées nauséabondes." Ce reportage a été réalisé par Karl Schembri, responsable de la communication pour Oxfam à Gaza, en février 2010 – Voir également le diaporama sur les coupures d'électricité à Gaza réalisé par Karl Schembri, Gaza déconnecté

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