Quelles sont les causes de la répartition inégale des richesses dans le monde ?

Partout sur la planète, la pandémie de Covid-19 est en train de provoquer une augmentation historique des inégalités. En réalité, cette crise mondiale est intervenue dans un monde déjà profondément inégal où les écarts de richesses ne cessaient de s’accroitre. Un monde où les femmes gagnent et possèdent moins que les hommes, et sont surreprésentées dans les populations les plus précaires.

Les milliardaires n’ont jamais été aussi nombreux et aussi riches, et dans le même temps 1 personne sur 10 vit dans l’extrême pauvreté et près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,5 dollars par jour. Cette réalité insupportable n’est pas une fatalité mais le résultat de choix politiques. C’est en s’attaquant aux causes profondes des inégalités que nous parviendrons à vaincre la pauvreté.

Etat des lieux de la répartition des richesses

Il y a plusieurs indicateurs pour mesurer le niveau de répartition des richesses dans un pays. On peut regarder les inégalités de revenus (ce que l’on gagne) mais aussi les inégalités de patrimoine (ce que l’on possède).

 Dans le monde, les inégalités de revenus se creusent

Une des sources de référence pour la mesure des inégalités de revenu (salaires, intérêts, dividendes, revenus fonciers) est le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab) qui est notamment codirigé par les économistes Thomas Piketty et Lucas Chancel. Que nous disent leurs travaux ?

  • Entre 1980 et 2016, les 1% recevant les plus hauts revenus ont capté 27 % de la croissance des revenus, alors que les 50% les plus pauvres se sont contentés de 12% de cette croissance.
  • Les inégalités de revenus ont augmenté dans presque toutes les régions du monde ces dernières décennies, mais à des rythmes différents, ce qui montre que les politiques mises en œuvre ont un rôle décisif dans leur évolution.

Depuis 1980, les inégalités de revenus ont augmenté rapidement en Amérique du Nord, en Chine, en Inde et en Russie, et de manière plus modérée en Europe. En 2016, la part du revenu national allant aux seuls 10% des plus gros revenus était de 37% en Europe, 41% en Chine, 46% en Russie, 47% aux États-Unis/Canada, et autour de 55% en Afrique sub-saharienne, au Brésil et en Inde. Le Moyen-Orient est la région du monde la plus inégalitaire avec 61% du revenu national capté par les 10% les plus riches en termes de revenus.

Des inégalités de patrimoine qui continuent de s’accentuer au niveau mondial

Quant aux inégalités de patrimoine (ce que l’on possède : maison, appartement, voiture, bateau, bijoux, œuvre d’art), voici les grandes tendances :

Selon le Crédit Suisse qui est la source de référence pour calculer le niveau de richesses par pays et par individu, depuis 20 ans la tendance reste la même : les 1% les plus riches possèdent près de la moitié des richesses totales mondiales.

Les inégalités de patrimoine entre individus ont augmenté à des rythmes différents d’un pays à l’autre depuis 1980. Par exemple aux Etats-Unis, les inégalités de patrimoine se sont fortement creusées : la part des 1% des plus gros détenteurs est passée de 22% en 1980 à 39% en 2014. En France, le creusement des inégalités de patrimoine a été plus modéré notamment parce que les classes moyennes ont progressivement accédé grâce au patrimoine immobilier et parce que les inégalités de revenus ont été moindres qu’aux États-Unis (source World Inequality Lab).

En France, des inégalités qui repartent à la hausse

La France n’est pas épargnée par l’augmentation des inégalités.  L’INSEE avait révélé en 2019 que les inégalités étaient reparties à la hausse dès 2018 et avaient connu la plus forte progression depuis 2010.

En France, les inégalités de patrimoine sont les plus vertigineuses que celles liées aux revenus. Quelques chiffres frappants :

  • 10 % des ménages les plus riches détiennent près 50% du patrimoine total, et 160 fois plus que les 10 % les plus modestes qui possèdent en moyenne maximum 3.800 euros chacun (source INSEE).
  • Entre 1998 et 2015, la part du patrimoine des 10% les plus riches a augmenté de 113% tandis que celle des 10% les plus pauvres a reculé de 31%.
  • Les 1 % les plus riches détiennent 16 % du patrimoine total français, et 7 milliardaires à eux-seuls possèdent plus que les 30 % les plus pauvres.
  • Le patrimoine des plus grandes fortunes françaises a bondi de 439% en 10 ans ! C’est plus que l’Allemagne, les Etats-Unis ou encore le Royaume-Uni.
  • La fortune des 500 plus grandes fortunes de France a augmenté de 30 % pendant la crise

 

Si les inégalités de revenus sont moins criantes, il n’en reste pas moins que les écarts de salaires entre PDG et salarié.e.s au sein des grandes entreprises sont démentiels. En France, un grand patron gagne en à peine quelques jours l’équivalent d’un SMIC annuel. Mais au-delà des ultra-riches, les écarts de revenus tendent à augmenter. L’Observatoire des inégalités estime que le seuil de richesse correspond à 3 150 euros nets par mois. Pour le Laboratoire sur les inégalités mondiales, la part des revenus captés par les 10% les plus riches est passée de 30 à 32% entre 1990 et 2015, tandis que la part de revenus captés par les 50% les plus pauvres est passée de 24 à 22%.

Après une période de progrès, la pauvreté augmente à nouveau

Si des progrès considérables ont été accompli depuis 30 ans pour s’attaquer au fléau de la pauvreté, la tendance des dernières années est très inquiétante. Selon des estimations préliminaires intégrant l’impact du Covid-19, environ 700 millions de personnes vivraient aujourd’hui dans l’extrême pauvreté (un chiffre en augmentation).La pandémie de COVID-19, les conflits et les changements climatiques risquent notamment de précipiter de nouveau dans l’extrême pauvreté un grand nombre de personnes en situation précaire. 700 millions de personnes, c’est 1 personne sur 9 dans le monde.

Et si on compte les personnes qui vivent avec moins de 5,5 dollars par jour, c’est vertigineux car cela concerne près de la moitié de la population mondiale.

L’extrême pauvreté continue de progresser en Afrique subsaharienne, à l’inverse de tous les pays dans le monde. Selon la Banque Mondiale, le changement climatique est une menace particulièrement grave pour les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, ces deux régions concentrant la plupart des pauvres de la planète. La région Moyen-Orient et Afrique du Nord, qui affichait un taux inférieur à 3 % en 2013, a régressé en 2015 en raison des conflits en Syrie et au Yémen.

Les femmes et les filles constituent la majorité des pauvres à l’échelle mondiale, actuellement plus de 435 millions d’entre elles vivent sous le seuil d’extrême pauvreté. La part de femmes pauvres par rapport à celles des hommes pauvres est mesurée par un indice appelé « l’écart de pauvreté entre les sexes ». Selon les projections actuelles des Nations Unies cet écart risque de se creuser dans les dix prochaines années, notamment à cause de la pandémie qui a fortement impactée les femmes. La crise a frappé de plein fouet les secteurs économiques féminisés. En 2020, 47 millions de femmes et jeunes filles ont basculé dans l’extrême pauvreté du fait de la crise du Covid19.

Quelles sont les causes de ces inégalités extrêmes ?

Des politiques fiscales qui bénéficient aux ultra riches

L’impôt est un levier majeur pour réduire les inégalités, à condition qu’il mette à contribution les plus riches. Or ces dernières décennies, les élites fortunées et les grandes entreprises n’ont jamais connu des taux d’imposition aussi bas. Dans les pays riches, le taux maximum moyen d’impôt sur le revenu des particuliers a littéralement chuté : il était de 62% en 1970, et il a pratiquement été divisé par deux, pour atteindre 38 % aujourd’hui. La tendance est la même pour l’imposition sur les sociétés qui ne fait que diminuer.

Résultat, dans certains pays comme le Brésil et le Royaume-Uni, les 10 % les plus pauvres s’acquittent d’une imposition sur le revenu proportionnellement plus élevée que les 10 % les plus riches

En France, la réforme fiscale de 2017 a très largement profité aux plus fortunés. Selon l’INSEE, la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF) et la création d’un impôt forfaitaire sur le capital (la flat tax) a bénéficié aux 10 % les plus riches qui ont obtenu à eux seuls 79 % du gain total de niveau de vie induit par ces deux mesures fiscales. L’Institut Montaigne, un think tank plutôt libéral et proche du pouvoir, a confirmé ce constat dans une récente analyse.

Santé, éducation, protection sociale : des services publics sous-financés

Les services publics sont l’un des vecteurs les plus puissants d’égalité, offrant à toutes et tous une chance équitable de mener une vie décente, indépendamment de sa fortune, de ses revenus ou de son sexe. Les financements consacrés à la santé, à l’éducation et à la protection sociale comptent donc parmi les principaux outils à disposition des États pour réduire les inégalités et la pauvreté, et faire avancer les droits des femmes.

Prenons l’exemple de l’Ethiopie, pays pauvre en terme de revenu par habitant et pourtant le cinquième plus dépensier au monde dans l’éducation en proportion de son budget. Résultat, entre 2005 et 2015, 15 millions d’enfants supplémentaires ont été scolarisés, passant ainsi de 10 à 25 millions.

Selon la Banque mondiale, si tous les enfants sortaient de l’école avec des compétences élémentaires en lecture, 171 millions de personnes pourraient échapper à l’extrême pauvreté. Si des soins de santé universels étaient financés publiquement et proposés gratuitement aux patient-e-s, cela éviterait à 100 millions de personnes de tomber dans l’extrême pauvreté.

Les jeunes filles souffrent particulièrement de la faiblesse des services publics. Malgré des progrès notables, 810 femmes meurent chaque jour de causes évitables liées à la grossesse et 129 millions de jeunes filles sont déscolarisées. La grande majorité de ces femmes et jeunes filles vivent dans des pays pauvres où les services publics sont insuffisamment financés.

Aucun pays dans le monde ne fait suffisamment pour le financement de ses services publics, ou va complètement à contre-courant. Dans un trop grand nombre de pays en développement, les services publics sont parcellaires, privatisés et ils privilégient les riches. Et dans les pays riches, après la crise financière, des politiques d’austérité ont conduit à d’importantes coupes dans les services publics.

Oxfam a publié une récente étude montrant que seuls 26 pays sur 158 consacraient la part recommandée de dédier 15 % de leur budget à la santé. Par ailleurs, dans 103 pays, au moins un-e travailleur/travailleuse sur trois ne se voyait pas garantir ses droits fondamentaux ou de protection en matière de travail, tels que des congés de maladie payés.

Une absence de régulation des grandes entreprises

Versement records de dividendes, écarts vertigineux de salaires, stratégie d’évitement fiscal, rentabilité à court terme, les grandes entreprises ont une responsabilité dans l’accroissement des inégalités.

Dans plusieurs études sur les entreprises cotées du CAC40, nous avons montré comment depuis 10 ans, la richesse générée par les entreprises du CAC40 a en premier lieu profité aux actionnaires, plutôt qu’à la revalorisation des bas salaires et au financement de la transition écologique.

  • Entre 2009 et 2018, les versements aux actionnaires du CAC 40 ont augmenté de 70%, la rémunération des PDG du CAC 40 de 60%, alors que le salaire moyen au sein de ces entreprises n’a augmenté que de 20% et le SMIC de 12% sur la même période.
  • Si la part des bénéfices versés aux actionnaires en 2018 avait été encadrée à 30%, cela aurait permis de couvrir 98% des besoins en investissement dans la transition écologique des entreprises du CAC40.

On retrouve la même tendance au niveau des grandes entreprises mondiales, et au niveau européen : ces 25 dernières années, la part des revenus des entreprises européennes dédiée aux actionnaires a été multipliée par 4, au détriment de l’investissement. Les écarts de salaires sont également vertigineux à l’échelle mondiale. En 2020, il fallait plus de 5 700 ans à une ouvrière agricole dans le secteur de la crevette en Thaïlande pour gagner ce que le directeur général d’un supermarché gagne en moyenne en un an.

Inégalités femmes-hommes au second plan

A l’échelle de la planète, les hommes détiennent en moyenne 50 % de richesses en plus que les femmes, car ils possèdent, épargnent et gagnent plus que les femmes. Par conséquent on ne peut combattre les inégalités sans s’attaquer aux inégalités entre les femmes et les hommes. La pandémie de COVID-19 a amplifié une inégalité structurante qui gangrène depuis bien trop longtemps déjà nos sociétés. Les expert·e·s nous alertent : en seulement une année, nous avons perdu plus de 30 ans pour atteindre l’égalité femmes-hommes.

Avec 64 millions de pertes d’emploi dans le secteur formel, Oxfam a calculé que la pandémie a entrainé pour les femmes une perte de revenus d’au moins 800 milliards de dollars en 2020, soit plus de la richesse combinées de 98 pays. Le poids du travail domestique non rémunéré (garde et éducation des enfants, cuisine, ménage etc.) s’est également alourdi sur le dos des femmes, alors qu’il était déjà injustement réparti avant la crise.

Malgré ce constat alarmant, les inégalités entre les femmes et les hommes ont été les grandes oubliées des plans de relance à l’échelle mondiale. Et la France ne fait pas exception. Selon la Fondation des Femmes, seulement 20% du plan de relance de 2020 de la France visait à soutenir des métiers dits féminins.

L’Etat doit mettre en œuvre un réel plan de relance féministe qui s’attaque aux racines des inégalités entre les femmes et les hommes dans les sphères économiques. D’une part, en mettant en œuvre des politiques publiques qui déchargent les femmes du travail domestique non-rémunéré telles que l’allongement des congés parentaux, la création d’un véritable service public de la petite enfance. D’autre part en accélérant les efforts en matière d’égalité professionnelle au sein des entreprises, par exemple en revalorisant les métiers à prédominance féminine, en limitant le recours aux contrats précaires et en conditionnant les aides publiques à l’action en faveur de l’égalité.

Inégalités : inverser la tendance !

Oxfam agit sur les causes profondes de l’aggravation des inégalités, pour une répartition plus juste des richesses en France et dans le monde.