Comment un an de crise sanitaire et économique est venu accentuer les inégalités femmes-hommes

La crise sanitaire a eu un effet démultiplicateur des inégalités existantes, et en particulier des inégalités de genre. Les femmes sont les premières touchées par les impacts économiques de la crise engendrée par la pandémie de COVID-19, du fait de leur surreprésentation dans les métiers les plus précaires. Elles étaient déjà les premières victimes des inégalités et de la pauvreté dans le « monde d’avant ». Une injustice aujourd’hui d’autant plus criante alors même qu’elles ont été en première ligne de la réponse à la crise sanitaire, occupant plus de deux tiers des emplois dans le secteur du soin.

« On risque de perdre en un an de pandémie des décennies de progrès en faveur de l’égalité femmes-hommes », Rapport ONU Femmes publié en septembre 2020.

Comment la crise sanitaire est venue accentuer les inégalités femmes-hommes

A la veille de la journée internationale des droits des femmes (8 mars) et du triste anniversaire de la déclaration de la pandémie du coronavirus par l’Organisation Mondiale de la Santé (11 mars), l’heure du bilan a sonné.

La crise sanitaire est venue accentuer, encore plus que les années précédentes, les inégalités qui découlent d’un modèle économique injuste et sexiste où les plus vulnérables, et notamment les femmes, sont les premières victimes.

La crise a remis sous les projecteurs les métiers reconnus aujourd’hui comme « essentiels », dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de la propreté, de l’alimentation, de la distribution. Dans ces domaines, les femmes sont majoritaires. Mais elles occupent des emplois souvent précaires, informels, trop peu valorisés socialement ou trop faiblement rémunérés – et là-dessus, la crise n’a rien changé, au-delà de quelques discours.

Le coronavirus a notamment entraîné une explosion du travail de soin peu ou non rémunéré qui est assuré principalement par les femmes, en particulier les femmes issues de groupes sujets à une marginalisation raciale et ethnique.

Quelques chiffres sur l’impact de la crise sanitaire sur les femmes 

  • Les femmes assument la majeure partie des responsabilités familiales; elles gagnent moins, épargnent moins et occupent des emplois plus précaires : dans l’ensemble, l’emploi des femmes est 19 % plus menacé que celui des hommes (source : rapport ONU).
  • En France, pendant le premier confinement, les femmes ont deux fois plus souvent que les pères renoncé à travailler pour garder les enfants (source : INSEE)
  • Dans les pays en développement, c’est 75% des femmes qui occupent un emploi informel, précaire ou dangereux, et jusqu’à 92% des femmes dans les pays à faible revenu. La pandémie, avec ses conséquences économiques, est venue encore empirer leur situation et accentuer leur précarité économique, déjà importante (source : rapport Davos Oxfam)

Des inégalités femmes-hommes déjà criantes avant la pandémie de COVID-19

Si la crise a plus fortement impacté les femmes, c’est que leur situation avant celle-ci était déjà plus fragile. Là-encore, quelques constats chiffrés nous disent tout de cette réalité. En France, sur 5 millions d’emplois à temps partiel, 3,8 millions sont occupés par des femmes, soit 76%. 29,3% des femmes occupent ainsi un emploi à temps partiel… contre 8,4% des hommes !

Cette inégale répartition entre les femmes et les hommes sur le marché du travail structure durablement les inégalités de salaires : les hommes gagnent 28,5% de plus que les femmes selon une récente étude de l’INSEE. A poste égal et compétences égales, l’écart de salaire est de 9%.

Les mères isolées, plus vulnérables encore

Les mères isolées sont dans une situation d’encore plus grande vulnérabilité. Comparées aux mères avec un·e conjoint·e, elles sont deux fois plus nombreuses à être dans un temps partiel subi. Surtout, comme nous le rappelions dans une précédente étude, en France, parmi les mères isolées qui travaillent, plus d’une sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Les mères isolées sont (avec les hommes seuls) le type de ménage le plus fréquemment rencontré dans les accueils du Secours Catholique.

Aujourd’hui, la pauvreté des femmes, et plus encore des mères isolées, est un angle mort des politiques publiques. A titre d’exemple, le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age estime qu’il manque actuellement 350 000 places en crèche, quand depuis 2018, le gouvernement n’en a ouvert que 4260 selon la Caisse nationale des Allocations familiales.

Les femmes, premières mobilisées en période de crise sanitaire, dans les secteurs parmi les plus mal rémunérés

Notre rapport sur les inégalités mondiales et notre étude sur la France, parus en janvier 2021, mettent en lumière la surreprésentation des femmes dans le secteur du soin :

  • les assistante·s maternelles, les employé·e·s de maisons, les aides à domicile et les aides ménagères demeurent à plus de 95 % des femmes.
  • les aides-soignante·s sont à 91% des femmes
  • 87% infirmiere·s sont des femmes.

La crise actuelle, les revendications du personnel soignant avant même la pandémie et cette surreprésentation nous disent une chose : un secteur du soin mal-rémunéré, avec des conditions de travail difficiles et précaires, contribue largement à accroître les inégalités femmes-hommes au sein de notre société.

La surreprésentation des femmes se retrouve dans d’autres secteurs, rencontrant les mêmes difficultés, et ayant été en première ligne depuis un an :

  • elles sont 73% parmi les agente·s d’entretien
  • elles sont 76% parmi les caissiere·s et les vendeur·e·s
  • elles sont aussi 71 % parmi les enseignante·s.

Quand les secteurs majoritairement féminins sont les plus mal lotis de nos sociétés, ce sont les inégalités femmes-hommes qui s’emballent.

Les femmes premières victimes des inégalités et de la pauvreté induite par la pandémie

La crise a révélé les inégalités multiples et la menace de la pauvreté qui pèsent beaucoup plus fortement sur les femmes à travers le monde.

La pandémie a en effet forcé des millions de femmes à sortir de la population active, comme nous le soulignons dans notre rapport « Le virus des inégalités » : en France, elles ont dû recourir au dispositif de chômage partiel pour garder leurs enfants, sous condition d’y avoir accès.

Les chiffres plus précis commencent à être révélés à l’échelle internationale. Par exemple, aux Etats-Unis, selon le National Women’s Law Center, depuis le début de la pandémie, les femmes ont perdu 5,4 millions d’emplois. Plus de 2 millions sont sorties de la population active. En janvier 2021, les femmes comptent ainsi pour 80% des adultes qui ont cessé de travailler ou recherche un emploi aux Etats-Unis.

Selon ONU Femmes, 47 millions de femmes et de filles à travers le monde risquent de tomber dans l’extrême pauvreté à cause de la pandémie et de ses conséquences. 690 millions de personnes souffrent aujourd’hui de la faim dans le monde. 60% d’entre elles sont des femmes et des filles.

A l’impact concret sur leur vie professionnelle et leur situation économique, comme en témoigne l’augmentation des femmes travailleuses pauvres, s’ajoute l’augmentation des violences intrafamiliales et conjugales, qui ont augmenté de 30% pendant le premier confinement mondial et ont grimpé à 60% en France pendant le second confinement. Il est urgent d’agir pour lutter contre ces inégalités de genre !

La crise du coronavirus, en aggravant les conditions des femmes, menace les progrès réalisés ces dernières années en matière de lutte contre les inégalités femmes-hommes. Les Nations Unies estiment d’ailleurs qu’en un an on pourrait perdre 25 ans de progrès en matière d’égalité femmes-hommes. Il est urgent d’agir !

Un plan de relance féministe est indispensable pour lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes

Aujourd’hui plus que jamais il est crucial de placer la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes au cœur des plans de relance et de reconstruction.

Comme nous l’énoncions dans notre rapport sur les inégalités mondiales, de nombreux gouvernements ont démontré, face à la crise du coronavirus, qu’une extension des programmes de protection sociale est possible. Tous les gouvernements doivent garantir un accès universel à la protection sociale, en proposant notamment un revenu d’urgence de base à court terme, ainsi qu’une sécurité de revenu de base après la crise actuelle. Du fait de la surreprésentation des femmes, des migrant-e-s et des groupes racisés dans les secteurs les plus touchés, l’action des gouvernements pour mettre en place une protection sociale universelle est essentielle dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Une intervention internationale en ce sens fait défaut depuis très longtemps. Un fonds mondial de protection sociale pour tout·e·s, articulé autour des droits des femmes et de l’égalité femmes-hommes, pourrait contribuer à s’assurer que même les pays les plus pauvres sont en mesure de proposer une sécurité de revenu de base à l’ensemble de leurs citoyen·ne·s.

Des solutions existent pour lutter contre le système économique sexiste et injuste dans lequel nous vivons :

  • Proscrire les mesures d’austérité brutales et non durables qui impactent plus fortement les femmes et investir dans des services publics de qualité, tels que la santé et l’éducation, et la protection sociale, puissants correcteurs des inégalités ;
  • Revaloriser la rémunération des métiers à prédominance féminine
  • Mettre en place des politiques publiques qui déchargent les femmes du travail domestique
  • Lutter contre les inégalités salariales et la sous-représentation des femmes dans les sphères de pouvoir.